14 octobre 2026
Affaire Thelyson Orélien : Lettre à Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt
Actualités Culture

Affaire Thelyson Orélien : Lettre à Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt

Jodel Coupet
avocat
51 Pleasant St., # 76
Malden, MA 02148
États-Unis

Monsieur Philippe Claudel
Président de l’Académie Goncourt
Société littéraire des Goncourt
Place Gaillon
75002 Paris
France

Boston, le 13 octobre 2026

Objet : Réflexion sur le traitement réservé au roman « C’était ça ou mourir » de M. Thelyson Orelien

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les membres de l’Académie Goncourt,

Je me permets respectueusement de vous écrire cette lettre dans le cadre du traitement qui a été réservé au roman de M. Thelyson Orelien, « C’était ça ou mourir ».

En effet, à la suite de suspicions de production machiniste révélées par un logarithme de détection de l’intelligence artificielle, votre institution, pour préserver son image et son intégrité, a retiré le roman de la sélection pour prix Goncourt. D’autres mesures désapprobatrices, prises par-ci et là, ont également touché l’auteur et son œuvre, alors même que « C’était ça ou mourir » avait déjà remporté plusieurs prix prestigieux   dont de celui Fnac, et obtenu une reconnaissance sans précédent auprès du monde des éditions.

Je demeure particulièrement préoccupé par la polémique qu’a soulevé l’affaire Orelien autour de la problématique de l’usage de l’IA dans le métier de l’écriture, qui est censé authentiquement humain. Les réactions qui ont fusé de partout n’ont pas permis malheureusement de   mesurer l’étendue d’un problème qui tend à reconfigurer le monde de l’art et de la littérature. 

En réalité, l’affaire Orelien nous place devant ce que l’écrivain germano-autrichien Gunther Anders appelle honte prométhéenne dans son livre « l’Obsolescence de l’Homme ». Ce concept renvoi au sentiment d’infériorité qu’éprouve l’homme face à la machine qu’il a créée qui finit par le dépasser. Les critiques qui ont visé le roman ne trouvent leur légitimité que dans des allégations produites par une machine. Celle-ci fait office de juge de la valeur des œuvres. 

Personne n’était en mesure d’accoucher ses propres opinions en tout esprit critique. L’élite du monde des éditions, de la création littéraire, tous auparavant ont unanimement psalmodié la beauté de l’œuvre avant que leur avis ne change à la suite du verdict d’un logiciel d’IA. Cette réalité inaugure une nouvelle ère dans le monde des éditions où les rôles sont inversés. L’IA a cessé d’être un outil au service des humains. L’humain suit désormais ses directives comme l’élève suit son maitre. Le règne de l’humain est sur le point de devenir obsolète. 

Ce qu’on reproche à M. Orelien ne parait pas, en l’état des éléments établis, relever clairement d’une violation juridique, quand bien même une faute éthique serait au centre des débats. L’intelligence artificielle, dans sa posture d’outil, ne crée pas. Elle ne dispose ni de conscience ni d’intention, attributs qui relèvent du genre humain. Traditionnellement, quand on écrit, on consulte des sources, c’est-à-dire la pensée des autres. L’IA fait de même. Elle puise, assemble, synthétise et réagence des millions de sources qui sont elles aussi d’origine humaine. Au bout du processus, il y a toujours la production humaine.

En d’autres termes, le mimétisme intellectuel traditionnel, c’est-à-dire, l’acte de penser par les autres, de valider sa pensée à partir de celle des autres, s’est réinventé à l’ère des technologies. Tout auteur est auteur à partir d’autres auteurs, quel que soit le moyen utilisé. La différence demeure dans le souffle qu’il donne à son œuvre, celui-ci est articulé à travers la langue, le langage ou le style. 

Connaitre des règles littéraires, de la rhétorique, de la pensée des autres voire disposer de l’IA n’est pas gage de pouvoir écrire un bon roman, c’est à dire, une œuvre qui émeut, qui touche, qui opère de la maïeutique. Pour le faire, on doit être capable de transformer son savoir en pouvoir, pour paraphraser Carl Von Clausewitz dans son ouvrage de « De la guerre »

« C’était ça ou mourir » connait du succès parce qu’il a atteint quelque chose de profond chez son lecteur. C’est un roman qui est d’un réalisme fort, inédit. C’est à la fois un roman-révélation et un roman -interrogation. A travers son contenu fracassant, il présente la condition d’un peuple dont l’espérance de vie dépend des contingences de la violence des gangues tout en exposant l’extinction silencieuse d’un pays dans l’indifférence des puissances, sous le regard impassible des Nations Unies.

Jonas incarne ces Haïtiennes et Haïtiens, parfois ingénieurs, médecins ou avocats, qui fuient le kidnapping, le viol ou la mort certaine par une balle perdue. Ils affrontent les dangers de la forêt du Darién, puis le racisme et le déclassement en Amérique du Nord. Lorsqu’ils ne meurent pas pendant la traversée, ils finissent trop souvent comme manutentionnaires dans les entrepôts d’Amazon ou comme conducteurs et livreurs pour Uber.

 L’IA ne connait pas, en termes de réalité, ni Martissant, ni Village de Dieu, ni Canaan, ni Croix-des- Bouquets. Dans ces territoires perdus, pour reprendre les propos d’une ancienne ministre de la Justice, les gangs disposent du droit de vie et de mort sur chaque tête de citoyen. C’est un univers social qui défie tout entendement humain. 

Finalement, Monsieur le président de l’Académie Goncourt, en nous acharnant sur l’hypothèse d’une reproduction machiniste de « C’était ça ou mourir », nous risquons de passer à côté de l’essentiel. Les jugements de forme portés sur le roman doivent être considérés avec prudence, afin qu’ils ne conduisent ni à occulter sa portée profonde ni à condamner l’œuvre sur la seule foi d’indices techniques et technologiques contestables. Car, avant tout, le roman a su exposer cette vérité :  le devenir d’Haiti n’a rien de fictif ni d’accidentel ; il est le fruit de volontés et d’actes délibérés des hommes. En d’autres termes, le cas d’Haiti n’est pas seulement l’échec de ses élites ; il constitue également un avilissement pour toute la Communauté internationale.

Jodel Coupet

Avocat

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.