17 octobre 2026
17 octobre 1806 – 17 octobre 2026 : 220 ans d’un assassinat qui continue …
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17 octobre 1806 – 17 octobre 2026 : 220 ans d’un assassinat qui continue …

Par Jodel Coupet

A chaque fois l’on évoque l’histoire d’Haïti, notamment la Révolution haïtienne, on en retient le plus souvent le côté faste, c’est-à dire le premier État noir indépendant, né à Vertières où la France métropolitaine esclavagiste a fini ses jours de gloire et de grande puissance. Mais, l’histoire d’un pays, et en particulier celle d’Haïti, n’est pas seulement et toujours une aventure ornée des prouesses héroïques d’hommes et de femmes qui ont bravé la mort pour léguer un pays en héritage a des fils et des filles dégénérés, pour répéter le professeur et ancien président d’Haïti, Lesly François Manigat, qui ont malheureusement réduit Haïti en peau de chagrin aujourd’hui.

Haïti, est ce pays qui a authentiquement existé dans les documents officiels notamment l’acte de l’indépendance suivi d’une constitution nationale, celle de 1805, mais dont l’histoire a objectivement débuté dans un crime de lèse-majesté ; l’assassinat de son empereur Jean Jacques Dessalines au Pont rouge. 1) Comment le drame du Pont-Rouge continue-t-il aujourd’hui de hanter le destin d’Haïti ? 2) Que reste-t-il de l’idéal Dessalinien et des promesses du 1er janvier 1804 ?  3) Comment rompre avec le cycle de coups bas et d’intrigues qui marque notre vie politique depuis près de deux siècles ? Pour apprécier ces questionnements dans leur fondement, nous devons regarder l’histoire sans fantasme, dans tous ses reliefs, ses contradictions et ses zones d’ombre car elle n’est pas un roman à l’eau de rose destiné à embellir le passé, mais le récit de faits accomplis par des hommes et des femmes, avec leurs grandeurs, leurs faiblesses, leurs ambitions et leurs trahisons. Dans les propos qui suivent, nous examinerons les faits qui ont jalonné notre parcours historique depuis cet assassinat, afin de dégager les dynamiques historiques et politiques qui façonnent notre réalité de peuple et de proposer une meilleure approche des défis dressés sur notre chemin aujourd’hui.

Pour une lecture sans fantasme de l’histoire quant à notre culture de trahison 

En effet, depuis la rédaction et la promulgation de l’Acte de l’Indépendance nationale d’Haïti, le 1er janvier 1804, la promesse de bâtir un pays comme patrimoine commun à tous les Haïtiens, où chacun pouvait vivre dans la liberté et la dignité, tarde encore à se réaliser dans le quotidien des descendants d’esclaves d’Haiti. Deux cent vingt ans après l’assassinat de l’Empereur, les Haïtiens peinent toujours à trouver un sens collectif à leur existence comme peuple ; car les meurtriers de Dessalines sont bel et bien vivants et continuent de refouler l’espoir d’une renaissance d’Haiti, celle inscrite dans l’idéal Dessalinien.

Le crime du Pont-Rouge n’a pas seulement tué un homme, il a compromis un projet qui prenait forme dans les promesses du 1er janvier 1804, sapé les fondations d’un État qui revendiquait la liberté et la dignité pour tout être humain qui en avait été dépouillé. Car Haïti représentait un symbole placé aux antipodes d’une civilisation occidentale qui reposait sur l’asservissement du genre humain. 

Cependant, dans une observation plus large, mais à la fois courageuse et honnête, on ne peut pas tourner le regard sur une vérité essentielle selon laquelle la trahison du 17 octobre 1806 est loin d’être un accident isolé. Depuis l’abolition de l’esclavage le 29 août 1793 par Sonthonax où  Saint-Domingue fut passée de colonie à territoire français, mais avec  une autre configuration sociale composée d’anciens esclaves devenus désormais  juridiquement libres et français ,apert  confirmation par la Convention nationale de France le 4 février de l’année suivante, la culture politique était particulièrement marquée  par des coups bas, des intriques et des cas de trahison tantôt de la part des représentants français à l’égard  des administrateurs noirs ayant à leur tête  Toussaint Louverture en qualité de gouverneur  général de l’Ile, tantôt entre les généraux noirs eux-mêmes, les uns vis-à-vis des autres. Mais cette culture de trahison était déjà particulièrement remarquable chez les planteurs blancs qui, au motif de leurs propres intérêts, tentaient livrer Saint-Domingue a la couronne britannique, ce qui obligea Sonthonax à adopter stratégiquement la décision d’aout 1793 que nous avons notée plus haut. Et c’est bien certainement la trahison de la France en 1802 avec Napoléon Bonaparte au siècle suivant qui allait provoquer Vertieres. Ceci a causé ainsi à la France elle-même la lourde perte de la colonie la plus florissante qu’elle posséda , en plus la vente pour la modique somme de 15 millions de dollars  du territoire de la Louisiane en 1803 aux américains, soit 80 millions de francs de l’époque.

Quand on remonte aux périodes du commerce triangulaire, on comprend vite que la Traite atlantique fut une vaste entreprise commerciale fondée sur une chaine de responsabilités à travers laquelle on retrouve des noirs africains. Selon des sources comme le Slave voyages, le Programme Routes des Personnes mises en esclavage de l’UNESCO fondé en 1994, des captifs noirs africains furent vendus comme esclaves   par des guerriers africains. Bien que cela  répondit  à une logique de guerre, et non à proprement  parler d’un acte de trahison pure et simple, toutefois l’expression créole « depi nan ginen neg trayi neg » est d’une résonnance historique qui atteste cette participation des negres  africains au commerce  du bois d’ébène, puisque le negrier était un navire marchant engagé dans la traite negriere ,et non un navire de guerre  qui lançait des offensives contre des communautés africaines pour s’emparer de ces hommes, ces femmes et ces enfants qui allaient finir comme esclaves en Amérique et dans les caraïbes ,quand ils ne périrent pas en mer.  

 Selon l’historien guadeloupéen Philippe R. Girard, spécialiste de la Révolution haïtienne, l’arrestation de Toussaint Louverture aurait été facilitée par certains de ses généraux noirs (Philippe R. Girard, « Jean-Jacques Dessalines et l’arrestation de Toussaint Louverture », Journal of Haitian Studies, vol. 17, no 1, 2011, p. 123-138). En effet, dans la logique des luttes de pouvoir de l’époque, l’arrestation de Toussaint Louverture ne constituait pas nécessairement, aux yeux de ses rivaux, un mal absolu. Cela pouvait leur apparaître comme un moyen d’écarter un obstacle politique et de préserver leurs propres ambitions politiques ; mais cette lecture n’absout ni la trahison ni le recours au piège ; elle permet plutôt d’en comprendre la rationalité politique. 

Cette permanence de la trahison dans notre histoire politique de peuple est un élément non négligeable profondément enraciné dans une logique stratégique d’intérêt de pouvoirs qui fait référence à la pensée de Machiavel dans Le Prince, où la morale et l’éthique, l’amitié et la loyauté n’ont pas leur place 

Le régicide national qui hante notre destin

  17 octobre est à la fois dramatique et effroyable dans la mesure où celui grâce à ses sacrifices, des hommes et des femmes chosifiés et réduits à une valeur marchande ont retrouvé leur dignité de personne, a été remercié à l’ingratitude, à la trahison. L’Empereur Jean-Jacques Dessalines fut abattu par ses frères d’arme, son cadavre fut mutilé et humilié, puis abandonné. Et pour comble, son nom fut interdit de nommer pendant quatre décennies jusqu’en 1845 sous la présidence de Louis Pierrot.

Cet assassinat est une cassure faite à la promesse du 1er janvier 1804 et ouvrit un cycle de malheurs dont Haïti continue de payer le prix. Le pays semble encore chercher sa voie dans les ténèbres d’un passé hanté par ce crime fondateur. Un peuple qui tue son propre bienfaiteur doit d’abord faire la paix avec son histoire avant de désigner des responsables extérieurs. La complexité de l’histoire d’Haïti commence précisément là, c’est-à-dire, dans ce régicide, dans l’incapacité collective à regarder le crime en face et dans la permanence d’un système qui reproduit les pratiques politiques des meurtriers de l’Empereur.

Nous comprenons ainsi que l’histoire politique d’Haïti est profondément traversée par la trahison. Conzé n’en est pas l’unique incarnation, mais une figure parmi d’autres d’une culture politique où se répètent la déloyauté, l’intrigue et la soumission de l’intérêt national aux ambitions personnelles et mesquines. Ce n’est donc pas par simple rhétorique que l’hymne national avertit : « Dans nos rangs, point de traîtres ! » Cette logique ne s’est pas arrêtée au XIXe siècle. L’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, peut être lu comme l’une de ses manifestations contemporaines : sa préparation a mobilisé un réseau mêlant des acteurs haïtiens et étrangers, des financements, des soutiens logistiques et des ambitions de changement de pouvoir. Tout ceci dans un tempérament impassible d’une société haïtienne qui perd de plus en plus ses repères. 

L’idéal Dessalinien est un humanisme

Au-delà de cette lecture du côté sombre de notre histoire, il demeure particulièrement important de comprendre que l’idéal Dessalinien est un humanisme, c’est-à-dire, une dimension d’être, une conscience évoluée qui définit la liberté comme principe sacré qui sous-tend la dignité humaine. N’est donc  humain celui qui est privé de liberté ! A ce titre, tout individu épris du combat pour le respect de la liberté et de la dignité humaine est un Dessalinien, sans égard à sa couleur de peau ou son origine ethnique et sociale. Parler de Dessalines comme un guerrier anti français ou antiblanc, est une approche réductrice qui consiste à l’essentialiser dans une posture dégradante au regard de son symbolisme.

Aujourd’hui, presque rien de l’idéal Dessalinien ne paraît guider les décisions et les actes qui définissent nos politiques d’Etat. Nous rééditons l’assassinat de l’Empereur lorsque nous méprisons ses valeurs et banalisons ses principes directeurs, la souveraineté nationale, le refus de toute nouvelle domination et l’unité des citoyens dans une même dignité dans une société haïtienne socialement juste et économiquement forte. Le modèle humain qui devait naître de cette pensée, c’est à dire  un citoyen de caractère, conscient de sa liberté et fidèle au bien commun, demeure largement absent dans notre comportement à la fois comme peuple et comme citoyen. L’Haïtien se souvient volontiers d’un personnage de la Bible et croit que Jésus est mort pour lui ; mais il oublie les sacrifices consentis par ses propres ancêtres, au premier rang desquels Dessalines, pour lui léguer une patrie libre. Cet oubli n’est pas seulement une défaillance de la mémoire, il fait la répétition du crime.

Pour une sortie d’une crise séculaire historique nationale

En définitive, 17 octobre n’est pas seulement une date funèbre, il désigne une logique politique qui se perpétue. Chaque fois que l’intérêt national est sacrifié aux ambitions mesquines, que la souveraineté est livrée à des intérêts étrangers, que l’intrigue remplace le courage civique et que les principes de 1804 sont réduits à des formules commémoratives, Dessalines est assassiné une nouvelle fois. Ses meurtriers sont donc encore vivants dans les pratiques, les alliances et les renoncements qui reproduisent leur geste. Sortir du Pont-Rouge exige de rompre avec cette culture de trahison et d’accomplir un acte solennel de réparation nationale, un moment où l’État et la nation, rassemblés devant l’histoire, reconnaîtraient publiquement la faute commise contre le Père de la patrie et prendraient l’engagement de ne plus profaner son héritage. A ce titre, en ce 17 octobre 2026 marquant les deux cent vingt ans de l’anniversaire de cet assassinat ,je suggère et propose que l’État haïtien devrait offrir à Dessalines les funérailles nationales dont il est encore privé depuis son assassinat, lui édifier un mausolée digne de sa mémoire et y établir une garde d’honneur permanente, comme le font les nations qui respectent leurs fondateurs et leurs ancêtres. Ces gestes constitueraient la reconnaissance officielle de la dette contractée envers l’Empereur et le serment collectif de ne plus trahir l’idéal de 1804. Mais la véritable fidélité à Dessalines exige surtout de faire renaître le citoyen qu’appelait son idéal : un homme de caractère, maître de lui-même, attaché au bien commun et résolu à ne jamais céder la souveraineté nationale. Tant que cet idéal restera absent de nos décisions et de nos actes politiques, nous continuerons de commémorer Dessalines tout en le tuant. Le jour où sa mémoire recevra la sépulture nationale qui lui est due et où ses principes redeviendront une conduite politique et une discipline collective, Haïti cessera enfin de vivre sous l’ombre du Pont-Rouge, et renaitra de ses cendres.

Jodel Coupet

Avocat

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