LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS
(Essai, Éditions Nemours, 2017, 300 pages)
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Chapitre VI
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Élections frauduleuses en Haïti :
Monsieur l’ambassadeur, ça ne passe pas : sinon ça casse !
« Notre plus grande gloire n’est point de tomber, mais de savoir nous relever chaque fois que nous tombons. »
(Confucius)
De passage au Canada, un individu nous a expliqué qu’au second tour des élections présidentielles en Haïti, il soutient astucieusement les deux derniers candidats qui restent dans la course. Il apporte une contribution financière à parts égales à l’un et à l’autre. « Je gagne à tous les coups; il s’agit d’un placement habile qui, dans tous les sens, me rapporte gros », lâchait-il en s’esclaffant. Dans la pratique haïtienne, le financement privé ne provient pas de modestes contributions populaires, mais des milieux très restreints de la bourgeoisie compradore composée de femmes et d’hommes d’affaires puissants, ainsi que d’autres secteurs de l’élite économique. Ces donateurs mystérieux et louches financent ordinairement les campagnes de plusieurs candidats concurrents à la fois. Ce « jeu coquin » leur garantit d’avoir l’oreille du vainqueur, peu importe le résultat du scrutin. C’est par ces moyens détournés que les vautours capitalistes parviennent à capturer et à asservir l’État bourgeois, de telle manière que les politiques publiques répondent d’abord à leurs intérêts claniques plutôt qu’à ceux de la population en général. Bien que le Décret électoral prévoie des enveloppes de subvention massives, la distribution effective de cet argent est souvent critiquée dans les médias locaux. Il faut ajouter aussi que les critères d’éligibilité excluent, rejettent, écartent d’embler les candidats indépendants. Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) manque historiquement de moyens techniques, humains et financiers pour auditer les comptes des campagnes et faire appliquer les sanctions prévues, imposées et exigées par la Loi.
En parlant de cette pratique bizarre de financement occulte de plusieurs candidats au même poste électif, nous pensons à Charles Aznavour qui a déclaré ingénieusement : « Que j’aille au paradis ou en enfer, cela m’est égal. J’ai des amis des deux côtés.» Le chanteur militant d’origine arménienne soutenait une position de « neutralité religieuse » fondée sur les principes de la laïcité. Il n’était pas guidé par l’opportunisme du « Renard roux » qui caractérise les éléments de la petite bourgeoisie intellectuelle d’Haïti, dont la plupart roulent leur bosse dans les couloirs des gouvernements corrompus qui se sont succédé de 1986 à aujourd’hui. Et même au-delà…
Nous voulons encore expliquer – surtout à ceux qui ne veulent point l’entendre – que la caque des joutes électorales qui ont reconduit les Tèt Kale à la présidence sentait encore le hareng : même si l’exercice dénonciateur peut se révéler un véritable gaspillage de salive et d’encre. Les dates du 9 août et du 25 octobre 2015 restent gravées comme des cicatrices douloureuses sur la poitrine frêle de la République. Ces jours-là, le peuple haïtien s’était déplacé, bravant la risée de l’incertitude, avec l’espoir, quoique ténu, de dessiner son avenir dans l’urne. Mais dès l’aube, le vent a tourné, apportant avec lui une senteur âcre et familière. Et ce n’était pas l’odeur de la « démocratie », mais plutôt celle, tenace, des vieilles combines qui s’apparentaient curieusement à celles du 22 septembre 1957. La caque électorale, ce grand tonneau, qui est censé abriter le choix raisonnable du peuple souverain, sentait le hareng à plein nez. Elle empestait la fraude planifiée, le bourrage d’urnes nocturne et le mépris des bulletins froissés par des mains délinquantes. Le système politique haïtien, imprégné par des décennies de manipulation frauduleuses, pouvait-il offrir un scrutin maculé ? À peine 8% des procès verbaux scrutés et analysés ne révélaient aucune trace d’irrégularité.
Depuis l’usurpation du palais national par les prédateurs du « Groupement haïtien Tèt Kale », Haïti barbote davantage dans la mare de l’insécurité sociale, politique, économique et du danger écologique. Ce pays ne connaîtra pas la paix avant qu’il y ait une réparation consensuelle des dégâts que le Conseil électoral provisoire d’Opont et de Berlanger a causés dans les organes de la société haïtienne. Ces charlatans ont publié des résultats frauduleux dictés par les États impériaux qui influencent l’Organisation des Nations unies (ONU) et l’Organisation des États américains (OEA). Il ne fallait pas espérer des « escrocs », des « arnaqueurs », des « aigrefins »… une contrition confessionnelle. Un remords patriotique. Les trafiquants des bulletins de vote, les carambouilleurs, les faussaires… ne seraient jamais venus faire leur mea culpa sur la place publique. Ils savaient ce qui les attendait : la prison. Et en ce qui concerne les conspirateurs étrangers, ils auraient été déclarés – naturellement dans un pays sérieux – persona non grata, et traduits, selon les procédures internationales, devant les tribunaux compétents, pour ingérences graves dans les affaires internes d’un État souverain.
La loi électorale sanctionne sévèrement les contrevenants :
«Article 121.1.- Aucun fonctionnaire ou autorité publique ne peut utiliser les matériels de l’État pour se livrer à des activités de propagande électorale en sa faveur ou en celle d’un ou de plusieurs candidats, partis ou groupements politiques, sous réserve de sanctions prévues par le présent Décret. »
Les châtiments prévus pour ces cas sont clairement établis dans les dispositions des articles qui suivent :
« Article 204.- Est puni d’un emprisonnement de trois (3) à cinq (5) ans et d’une amende de cinquante mille (50,000) à cent cinquante mille (150,000) gourdes, le fait par tout agent de l’autorité publique, y compris les fonctionnaires électoraux, de :
a) Se livrer à une activité de propagande électorale en faveur d’un ou de plusieurs candidats, d’un ou de plusieurs partis ou groupements politiques;
b) Faciliter l’utilisation de matériel, bien ou véhicule de l’État pour servir à la campagne électorale d’un ou de plusieurs candidats, d’un ou de plusieurs partis ou groupements politiques.
Article 205.- Lorsque le délit prévu à l’article précédent est commis dans le cadre de l’exécution d’un plan dans tout le pays ou dans plusieurs endroits du pays, la peine d’emprisonnement encourue est doublée ainsi que l’amende. »
Comme vous le pensez peut-être, Pierre-Louis Opont et Léopold Berlanger se sont rendus coupables de crimes infâmants qui exigeaient une condamnation sans appel. Ils se sont comportés comme des bandits du Farwest. L’âme de ces apatrides – nous le disons en toute autorité – porte la mauvaise foi et l’égocentrisme de Gnathon, le personnage atypique de Jean de La Bruyère :
« Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n’appréhende que la sienne, qu’il rachèterait volontiers de l’extinction du genre humain [1]. »
Les journaux influents des États-Unis ont crié au scandale devant le cynisme et l’audace que les autorités gouvernementales, le Core Group, le Conseil électoral provisoire et le corps diplomatique accrédité en Haïti ont investis dans la contamination des deux scrutins électoraux. Comme à son habitude, Opont reconnaissait indirectement – et là, il faut vénérer sa franchise – que les structures qui supportaient les opérations électorales avaient été sabotées au sommet et à la base. Pierre-Louis Opont, en langage diplomatique, aurait admis ouvertement l’échec et l’incompétence de l’institution qu’il dirigeait.
Les articles 211, 216, 217, 218, 218.1 de la loi électorale devaient s’appliquer contre la présidence, la primature, le PHTK et son candidat mafieux qui ont fraudé et détourné le vote à leurs avantages. L’article 218.1 va loin : outre le paiement des amendes et la prison, il recommande la « révocation du fonctionnaire » qui fait l’objet par devant les tribunaux compétents d’un verdict de culpabilité. Constatez :
« Article 216.- Aucun auteur d’infraction au présent Décret, arrêté soit sur procès-verbal dressé dans un Bureau de vote, soit sur ordre d’une autorité judiciaire, ne peut bénéficier de liberté provisoire.
Article 217.- Lorsque les infractions prévues à la présente section sont commises dans le cadre de l’exécution d’un plan dans tout le pays ou dans plusieurs endroits du pays, la peine d’emprisonnement ou amende encourue est doublée.
Article 218.- Aux peines prévues pour les infractions spécifiées dans le présent décret, doit être ajoutée celle de la perte des droits civils, politiques pendant cinq (5) ans au moins et dix (10) ans au plus, s’il s’agit d’un citoyen non fonctionnaire ou candidat.
Article 218.1.- Dans le cas d’un fonctionnaire, il sera révoqué sur le vu du jugement ayant acquis l’autorité de la chose souverainement jugée. »
Le président de la République est un haut fonctionnaire de l’État : le citoyen qui est placé au sommet paroxystique de la société. Il n’est dispensé en aucun cas des peines prévues dans le document légal qui sert de boussole à l’institution électorale.
Des témoignages venant de plusieurs votants corroborent les rumeurs de l’implication de la Croix-Rouge haïtienne, de la police nationale, dans l’organisation du complot qui visait à « manufacturer » la victoire – et encore, dès le premier tour – du « pupazzo » Jovenel Moïse. Durant la journée du 25 octobre 2015, les ambulances rompaient avec leurs tâches de transporter des malades et des morts à l’hôpital, pour se mettre au service des « Capelli rasati » (Crânes rasés). Elles ont déversé dans les bureaux de vote des urnes bourrées de bulletins cochés en faveur de la marotte des plantations de bananes de Fiona, la princesse au cœur d’airain, l’épouse du Shrek de la Caraïbe.
Des organismes de droits humains, des secteurs des sociétés laïque et religieuse, des professeurs, des étudiants, des élèves manifestaient presque tous les jours en vue d’exprimer leurs désaccords profonds avec l’arrogance affichée par un groupe de « bandits légaux », audacieux, qui s’octroyaient des pouvoirs politiques en dehors des normes légales et des préceptes constitutionnels. C’est le mouvement politique de Maryse Narcisse qui a fait finalement sauter les verrous du bunker électoral pour exposer les corps du délit flagrant sur la place publique. La Fanmi Lavalas – il faut le reconnaître – marquait pour cette fois-là un bon coup. Cependant, l’histoire oubliera-t-elle sa présence inutile et naïve à la table des « tronçonneurs de la démocratie » à El Rancho? La politique est loin d’être la science du tâtonnement et de l’hésitation.
Et puis, il faut parler de cette affaire scandaleuse d’argent qui serait versé à trois membres du Conseil électoral provisoire de Pierre-Louis Opont par des compétiteurs peu scrupuleux, dans l’intention d’ « acheter » les résultats du vote dans leur circonscription respective. L’ex-sénateur de la République, ancien président de l’assemblée nationale, ex-candidat à la présidence, Simon Dieuseul Desras a été le premier citoyen à vendre la mèche. Yolette Mengual, Vijonet Démero, Lourdes Édith Joseph ont rejeté les allégations qui veulent faire croire qu’elles ont ouvert une échoppe sur le dos de l’institution électorale. Seraient-elles effectivement, ainsi que des juges du BCEN, des bénéficiaires de largesses monétaires illégales et répréhensibles de la part de quelques candidats insignifiants, mais bons corrupteurs et généreux payeurs ? En attendant que les tribunaux compétents tranchent cette affaire abracadabrante, nous sommes obligés de jouer de la prudence et d’éviter de sombrer aux tentations des jugements précipités. Cependant, là encore, la Loi électorale est sans pitié, si l’on se réfère aux articles suivants :
« Article 211.- Est puni de la peine des travaux forcés à temps et d’une amende de cinq cent mille (500,000) à un (1) million de gourdes, le fait par tout fonctionnaire électoral ou individu chargé de recevoir, de compter les inscrits ou de dépouiller les votes, ou toute autre personne, soit de falsifier les procès-verbaux, les listes d’émargement, les feuilles de comptage, les bulletins, soit de soustraire des bulletins de la masse ou d’y ajouter, soit de lire un nom autre que celui qui y est écrit.
Article 211.1.- Est puni des mêmes peines criminelles, le fait par tout fonctionnaire électoral ou tout individu chargé du déroulement des opérations de vote, de Modifier frauduleusement la liste électorale de quelques manières que ce soit. »
L’institution de la Croix-Rouge, elle-même éclaboussée par les manœuvres malhabiles du « tripatouillage » électoral, n’est pas catholique. La branche haïtienne, de son côté, a toujours évolué sous l’influence des gouvernements anciens et nouveaux. Y compris celui des Duvalier. Qui oublient déjà les critiques acerbes que la Croix-Rouge américaine a essuyées dans la presse étrangère en rapport aux 500 millions de dollars qu’elle a collecté en faveur des sinistrés du séisme du 12 janvier 2010 et qui sommeillent jusqu’à présent dans ses fonds fiduciaires. L’argent amassé sous forme de dons ne s’est pas rendu à bon port, alors que le peuple haïtien devient chaque jour plus nécessiteux. Après six années où le ciel déversait ses entrailles sur Port-au-Prince et ses environs, les tentes qui abritent les « homeless » (sans-abris) ne sont pas disparues entièrement. La saison pluvieuse demeure une véritable source de nuisance, de tribulation et de persécution pour les familles sans logement. Les pauvres et malheureuses gens qui ont eu la malchance de naître sur cette portion de terres convoitée par les néocolons ne trouvent plus la force de « tirer le diable par la queue ». Et même la Croix-Rouge se montre injuste envers eux et impassible à leurs douleurs. Dans sa rubrique économique [2] du 4 juin 2015, France 24, la chaîne des nouvelles continues qui émet depuis Paris, dénonçait :
« Une enquête du site d’investigation ProPublica et de la radio publique américaine NPR s’interroge sur l’utilisation par la Croix-Rouge américaine des 500 millions de dollars levés après le séisme dévastateur à Haïti en 2010. L’ONG a « récolté un demi-milliard de dollars et n’a construit que six maisons sur place en cinq ans », résume de façon provocatrice ProPublica. Au niveau international, la Croix-Rouge, contactée par France 24, reste solidaire de sa branche américaine. Pour ProPublica et la radio publique américaine NPR, qui ont pu consulter des documents et communications internes, la Croix-Rouge américaine a alterné entre échecs et incompétence dans les chantiers qu’elle a lancés dans le pays depuis cinq ans. Un tableau d’autant plus sombre que cette ONG est celle qui, de loin, a récolté le plus d’argent après le séisme. Elle reste, actuellement, le principal bénéficiaire de la générosité des Américains et, à ce titre, devrait faire preuve d’une transparence exemplaire. »
Le régime patenté de l’incompétence, de la corruption, de l’assassinat, du vol se targuait de réalisations sociales et économiques à dimensions colossales, comme l’érection du viaduc de Nazon et de Delmas, les distributions des « plats infects » dans le cadre de « Ti manman cheri » etc. Les ambassades et les Organisations non gouvernementales (ONG) ont renforcé leurs réseaux d’espionnage sur le territoire national depuis l’exil de Jean-Claude Duvalier en février 1986. Elles détiennent de précieuses informations qui échappent même aux autorités gouvernementales qui ne pensent qu’à vider les caisses de l’État. Elles savent que les ragots de propagande des narcotrafiquants politiciens sont cousus de « fil blanc ». Qui, à travers la planète, n’a pas remarqué qu’Haïti a déjà touché le fond du puits ? Qui, quelque part dans l’univers, n’a pas entendu parler d’un peuple brave, ruiné, appauvri, dépouillé par la France, l’Espagne, l’Angleterre, les États-Unis, et qui disparaît lentement dans son océan de pauvreté, de mendicité et d’humiliation, pendant que les puissants « seigneurs » oligarques ricanent et lui tendent une main fausse. Les défis qu’impose la remontée d’Haïti vers un minimum de régénérescence sociale et économique profilent une complexité de taille éléphantesque. En toute franchise, il ne fallait pas espérer que ces « petits blancs déclassés », qui trouvent eux-mêmes leur pain quotidien en acceptant d’exercer une fonction diplomatique dans les zones périphériques défavorisées, allaient se préoccuper, avec humanité et compassion, du mode de vie dépérissante des indigènes. N’avons-nous pas observé avec étonnement les « excès copulatifs » entre Pamela White et le pouvoir du 14 mai 2011 ? La « diplomate » de Barak Obama déambulait sans gêne, bras dessus, bras dessous avec Laurent Lamothe, le cerveau des chenapans égrillards, à travers les rues de la capitale.
Ça ne passe pas ou ça casse
La proximité scandaleuse observée entre l’ambassade de Pamela White et le gouvernement haïtien aurait finalement convaincu l’Administration Obama de nommer un nouveau chef de mission diplomatique en Haïti. Peter F. Mulrean a présenté ses lettres de créance à la présidence des « crânes glabres » le 6 octobre 2015. Le 22 0ctobre 2015, il a déclaré dans Le Nouvelliste qu’il était « arrivé en Haïti les yeux ouverts et avec beaucoup d’expériences à travers le monde ». Nous avons compris que le nouvel ambassadeur évoquait à mots couverts son mandat visant à endiguer la gangrène électorale, avant que l’épidémie ne précipite la société entière dans un état de dysfonctionnement. Ses propos nous ont permis de mettre également en lumière le rôle actif, manifeste du Core Group dans le torpillage du processus, au profit du candidat de l’extrême droite, Jovenel Moïse.
Pour des raisons occultes, Washington était prêt à tout pour que le regroupement haïtien des Tèt Kale (PHTK) obtînt un second mandat présidentiel. L’arrivée d’une nouvelle gouvernance au palais national inspirait des craintes fondées aux ambassades étrangères présentes à Port-au-Prince. La Minustah, le Core group, la CIA… ont-ils joué un rôle quelconque dans la disparition d’Évinx Daniel, le « frangin » de Sweet Micky ? Ces entités contrôlent tout le territoire national. Nous serions prêts à mettre notre main au feu pour faire remarquer qu’elles détiennent collectivement et individuellement toutes les informations pertinentes sur le drame du « trafiquant de drogue » qui a payé de son existence – peut-être – pour sauver la « présidence du parti rose » et lui assurer un successeur en la personne de Jovenel Moïse, l’inculpé et blanchisseur de l’argent sale. Les crimes des soldats de la Minustah en Haïti sont rouges comme le cramoisi. C’est pour cela que nous les appelons les « casques rouges » dans cet ouvrage. Rendez-nous fous ou sages, ceux-là qui se sont débarrassés d’Évinx Daniel auraient-ils pu le faire sans les conseils et l’aide professionnelle de certaines instances de la communauté internationale, elles-mêmes expertes en la matière ?
Les « délires névrosés » du nouveau dirigeant de l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince, Peter F. Mulrean, ont occasionné des jets de colère et de révulsion dans certaines couches de la société haïtienne. L’entrevue qu’il a accordée le 28 décembre 2015 à Radio Quisqueya a davantage chauffé les esprits des compatriotes. Il s’agissait d’un véritable plaidoyer politique pour tenter de disculper le Conseil électoral provisoire et toute la machine internationale qui ont participé à la mise en place du système frauduleux. Des fraudes massives ? Peter Mulrean répondait catégoriquement : « Non ! On n’en a pas vu nous-mêmes ! Personne n’a pu les prouver… ! » Le Journal Haïti Liberté, dans son édition du 30 décembre au 5 janvier 2016, a réagi aux entrevues de Peter Mulrean au Nouvelliste et à Radio Kiskeya :
« Pour qui a suivi avec attention les épisodes de ces deux interviews, celles-ci s’inscrivent dans la logique même du système de domination qui consiste à rechercher un aménagement. Elles servent de preuve que les forces obscures ne comprennent pas d’autres langages que celui de la force et de la fraude et qu’elles ne voient d’autre issue que le recours aux mêmes pratiques criminelles, celles qui ont permis autrefois aux colons d’asseoir leur politique d’exploitation esclavagiste, d’édifier leurs privilèges exorbitants sur le mépris et la deshumanisation des peuples de manière à assurer à la fois la pérennité et la sauvegarde des intérêts à long terme de l’impérialisme.
Quelle honte, quelle indécence quand des journalistes haïtiens sans gêne aucune se sont comportés en indigènes de service facilitant au représentant impérial de passer ses opinions intéressées sur des questions qui sont l’affaire d’un pays censé souverain. Ces deux interviews du 27 et 28 décembre 2015 pouvaient passer pour des «insertions requises». En effet, on a eu l’impression qu’il n’a été posé à l’ambassadeur que des questions préparées à l’avance de façon à ce qu’il soit à l’aise pour répondre selon son point de vue, favorable au pouvoir, masquant ainsi ce qui au fond était une ingérence déguisée ? »
Cependant – en toute franchise – à quel contenu de discours politique les camarades s’attendaient-ils du proconsul de la Maison Blanche, du Département d’État et du Pentagone à Port-au-Prince ? À quelle superficie correspond le territoire de l’indépendance et de la liberté des médias qui évoluent dans un pays pauvre et qui dépendent de la « charité » et de l’humeur d’une poignée de commanditaires avares et corrompus qui sucent le sang de la classe ouvrière? Depuis le 2 décembre 1823, par la doctrine de James Monroe, la République d’Haïti devint officiellement le « backyard » des États-Unis, avant même que le gouvernement d’Abraham Lincoln – l’abolitionniste de l’esclavagisme sudiste – reconnût le 5 juin 1862 son indépendance et sa souveraineté.
Les ambassadeurs états-uniens accrédités à Port-au-Prince sont loin d’être des enfants de chœur. Ils ne sont pas venus chanter dans la chorale du cardinal Chibly Langlois. Ils sont tous des durs à cuire qui disposent d’une « roadmap » (feuille de route) impressionnante. Peter F. Mulrean a occupé des fonctions diplomatiques dans les régions les plus explosives de la planète. Dans une notice biographique mise en ligne par l’ambassade des États-Unis, l’homme est présenté comme un « expert de la politique des Balkans et du Moyen-Orient ». Il a servi son pays, entre autres, en Afghanistan, au Maroc, en Tunisie, le pays où le Printemps arabe émergeait pour la première fois. Peter F. Mulrean parle le français, le néerlandais, le serbo-croate... Bizarre, le polyglotte a également dispensé des cours d’anglais au Japon et en Chine. Un américain diplômé des sciences politiques qui part enseigner la langue de Shakespeare en Chine ? Cette affaire pourrait dépasser l’entendement et mériter même trois points d’exclamation !!!
Arrêtons-nous un instant pour creuser même sommairement la question de l’« insuffisance de preuves » qui argumente les propos déplacés et inappropriés de Peter F. Mulrean, quand il sommait de manière cavalière la présidence des Tèt Kale de poursuivre le processus de vote en vue de rendre possible l’installation d’un nouveau régime de gouvernance à la tête du pays le 7 février 2016 ! Avant même la remise du rapport de la fameuse Commission d’Évaluation de Rosny Desroches et consorts, le premier palier de l’exécutif avait déjà fixé l’ultime tour des présidentielles à la date du 17 janvier 2016.
Sans vouloir blesser l’orgueil des médias locaux, nous nous permettons de nous interroger sur la capacité de la presse haïtienne à exercer le « journalisme d’enquête » qui est une branche spécialisée de la profession. Les ressources humaines et logistiques, à ce niveau, sont faibles. Les salles des nouvelles de Port-au-Prince restent dépendantes des déclarations ennuyeuses des politiciens manipulateurs en mal de popularité et de visibilité, et également des faits divers, des communiqués laconiques, des notes de presse sans substance… Les matériaux sont utilisés de manière brute. Parfois, sans vérification. Souvent, sans traitement. Et, généralement, sans suivi.
L’enquête journalistique est un « savoir faire » qui est transmis dans les facultés de communication où sont enseignées les méthodes théoriques et pratiques des presses parlée, écrite et télévisée. Dans le domaine du cinéma documentaire, Dziga Vertov a inventé le « Ciné-œil ». La technique consiste à promener sa caméra un peu partout jusqu’à ce que se produise un événement qui mérite d’être fixé sur la pellicule. Cette approche méthodique évoque le « Kino-Pravda » ou « Cinéma-vérité ». Nous vous référons au film « L’homme à la caméra » de Vertov, réalisé en 1929. La télévision utilise le même procédé de captation d’images pour découvrir des « scoops ». Se positionner afin de tout filmer ou enregistrer relève da la prévoyance journalistique. Les grandes chaînes disposent leurs caméras et leurs micros comme les chasseurs posent leurs pièges dans la forêt. Les paparazzi en font de même. On les surnomme des « chasseurs d’images ». Le journaliste d’enquête, parfois, va même compléter sa formation avec des cours en criminologie.
Beaucoup d’acteurs politiques, certes, sont venus raconter leur mésaventure électorale sur les ondes des médias. Mais les malversations reprochées à Pierre-Louis Opont et à son équipe n’ont pas fait l’objet d’enquête médiatique rigoureuse. Les accusations de fraudes n’ont pas été reconstituées aux moyens du son et de l’image. Cela ne veut pas dire que les crimes n’ont pas été commis. Les observateurs nationaux indépendants ont publié des rapports accablants pour Pierre-Louis Opont et sa clique de mercenaires. Dans les situations de crime de lèse-société, la presse, sans être une indicatrice de police, est appelée à jouer un rôle de corollaire de la Justice. Certains dossiers délictuels ou criminels classés longtemps déjà par la police sont quelquefois rouverts et élucidés grâce aux révélations pertinentes faites par des professionnels de la presse dans le cadre d’une enquête journalistique scientifique. Cette technique se pratique par la relation de confiance établie avec des sources anonymes crédibles, par l’infiltration des institutions privées et publiques, par l’utilisation intelligente des caméras ou des micros cachés, comme dans un film d’espionnage. Nous avons nous-mêmes réalisé un dossier de reportage à l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, dans les conditions décrites, qui a provoqué la démission du ministre de tutelle de l’époque et la révocation du Directeur exécutif.
Le « club des roses » a préparé son entrée en scène
Stanley Schrager, diplomate américain en poste en Haïti durant la période du premier coup d’État contre la présidence de Jean Bertrand Aristide, vivait en Floride. Au cours d’une entrevue radiophonique, il a révélé à notre micro qu’il était présent en Roumanie, lorsque Nicolae Ceausescu et son épouse Elena furent renversés en 1989 et exécutés, après leur condamnation à mort par un tribunal populaire. Aux Philippines également, à la destitution de Ferdinand Edralin Marcos, Stanley Schrager était encore sur place. Nous avons ajouté ironiquement : « On vous retrouve toujours là où il y a les points chauds. Décidément, vous semblez porter malheur au dictateur que votre pays n’apprécie plus et rejette. »
Des politiciens haïtiens simplistes ont toujours pensé que l’arrivée du régime politique des Tèt Kale au sommet de l’État haïtien correspond à un heureux hasard. À l’époque où Raoul Cédras et Michel François faisaient la pluie et le beau temps en Haïti, Stanley Schrager dirigeait la branche haïtienne de la CIA. Les directives pour le Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti (FRAPH) émaneraient notamment de cet homme disgracieux, au visage froid et dur. Sweet Micky, le successeur du président René Préval, agissait sous son autorité, en qualité de collaborateur influent de FRAPH. Toutes les manifestations anti-aristidiennes étaient animées par le « groupe musical Sweet Micky ». Ces prestations « mardigrassiennes », qui faisaient déhancher les antilavalassiens à la traîne des tortionnaires Michel François, Emanuel Constant, Louis Jodel Chamblain… n’étaient pas gratuites. La danse folklorique « croiser-le-huit » organisée sur une base hebdomadaire était financée par des « bourses occultes » qui se retranchaient dans les locaux bien gardés de certaines ambassades hostiles aux idées d’autodétermination des peuples du Sud.
Stanley Schrager aurait parrainé, lui aussi, le « mouvement rose ». Haïti Press Network a rapporté les déclarations du diplomate retraité :
« J’ai passé beaucoup de soirées en sa compagnie dans les hauteurs de Port-au-Prince. Il apportait toujours une bouteille sur la table au milieu de nous. Nous discutions longuement de la politique en Haïti et une fois il m’a parlé de ses ambitions politiques, mais naturellement j’ai pensé que c’était illusoire. » [3]
Après avoir reçu l’appel de la fondatrice de « Ti Manman chéri » qui l’informait que le grand jour était enfin arrivé, Schrager a écrit :
« Au début j’ai pensé qu’il ferait un président terrible pour Haïti. Aujourd’hui je pense différemment et j’espère qu’il sera le prochain président d’Haïti. Il pourrait-être le dernier espoir de ce pays ignoré et désespéré.»[4]
Les « culottes roses » ont appliqué Jean de La Fontaine à la lettre : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point. »
Parlons fort, mais parlons bien
Peut-on faire de la confiture saine avec des oranges pourries? Que pouvait-on espérer de Pierre-Louis Opont, le fidèle et inséparable compère de Gaillot Dorsainvil ? Ensemble, guidés et soutenus par l’OEA, ils ont intronisé en 2011 à Port-au-Prince une famille de « butineurs ». Des escrocs suceurs. El Rancho réunissait une horde de « magouilleurs diplômés ». En acceptant de donner naissance par césarienne à ce Conseil électoral provisoire dans la controverse politique la plus complexe, l’Église catholique, les sectes protestantes, la société civile, les organismes des droits humains, les groupements politiques… savaient pertinemment qu’ils étaient en train de prendre la dictée des « têtes brûlées » venues du Nord, qui complotent contre Haïti, leur pays. Les résultats décevants du 9 août et du 25 octobre 2015 ne sont-ils pas les conséquences directes de cette « tromperie consciente » ? Ne fallait-il pas enterrer la « bêtise » avec ses « géniteurs » ? Pas de compromis possible, pas de consensus avec le « Diable »!
Le rapport faiblard, mi-figue mi-raisin de Rosny Desroches et celui de François Benoît ne devaient rien changer dans le cahier des revendications et des exigences citoyennes : l’invalidation des deux scrutins; la prison ferme pour tous les fraudeurs. Ces brigands de la perdition et de l’immoralité ne méritent pas de la patrie. Stendhal avait raison : « À vouloir vivre avec son temps, on meurt avec son époque. »
Il est temps pour les Haïtiens de tourner la tête ailleurs. Vers des pays qui leur ressemblent, qui les respectent, qui les comprennent, qui ne les humilient pas, et qui seraient prêts à les aider à se hisser sur les rails du développement durable. Que les États-Unis, la France, le Canada, l’Espagne, le Japon, l’Italie, etc., menacent Haïti d’embargo, comme Cuba en souffre depuis 1959, ou comme Israël traite la Palestine, qu’a-t-elle encore à craindre et à perdre, lorsque la misérable a déjà tout subi et tout perdu ? Ne lui ont-ils pas enlevé cruellement le manteau et la tunique ? Ne l’ont-ils pas dépouillée de tout ? Que reste-il de sa souveraineté et de son indépendance ? De ses richesses naturelles ? Qu’est-il advenu des enfants que l’adoption internationale lui a enlevés et qui, devenus adolescents dans la maison de Potiphar, pleurent de nostalgie, d’abandon et de désespoir ? Certains d’entre eux auraient même été assassinés pour prélèvements d’organes.
Le Figaro a publié un article le 17 novembre 2011 sur le sort réservé en France aux enfants adoptés après le séisme du 12 janvier 2010 qui a occasionné près de 300 000 victimes. Cet extrait, comme vous le constatez, est révélateur des problèmes gravissimes auxquels ces gamins dépaysés sont confrontés en terre étrangère :
« (…) Plusieurs enfants haïtiens ont été de nouveau abandonnés après leur arrivée en France, confiés à la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales (DDASS) par leurs parents adoptants. « Malade, difficile à s’insérer, parfois violent, l’enfant rêvé et l’enfant réel ne se rejoignent pas toujours », explique Hélène, pédopsychiatre, qui a reçu certains de ces cas. L’adoption est vraiment une greffe qui prend ou ne prend pas. Encore moins quand elle répond à une logique humanitaire, comme le développe dans ses ouvrages le psychiatre Pierre Lévy-Soussan. « L’adoption internationale n’est pas une solution d’urgence », écrit-il. « Il s’agit de construire une famille, pas de sauver des enfants.»
D’autres médias, après des enquêtes journalistiques, ont même dénoncé des scandales de trafic d’enfants. Jean Michel Caroit, correspondant du Quotidien Le Monde, rapporte le témoignage [5] de Sergio Abreu, un responsable de Vision mondiale :
« Avant le séisme, les trafiquants, avec la complicité d’officiels des deux pays, vendaient les enfants haïtiens 5 dollars, pour les réseaux de mendicité, la prostitution infantile des deux sexes ou les travaux agricoles. Aujourd’hui, j’entends dire dans la zone frontalière que des étrangers paient jusqu’à 25 000 dollars pour adopter un enfant » raconte-t-il. « Il est évidemment très difficile d’avoir des preuves, mais je ne serais pas étonné que certains de ces enfants soient victimes de trafiquants d’organes. »
Toujours selon Jean Michel Caroit [6] :
« Le trafic d’enfants à la frontière entre Haïti et la République dominicaine s’est intensifié ces dernières années. Selon une enquête réalisée, en 2002, par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), au moins 2 500 mineurs haïtiens sont victimes de ce trafic chaque année. »
L’équipe gouvernementale de l’époque du tremblement de terre n’aurait-elle pas des comptes à rendre à la population haïtienne ? La République d’Haïti est mutilée et sacrifiée à tous les niveaux.
Tous les peuples de la terre fraternisent. Ils sont différents de leurs dirigeants politiques qui copulent avec le capitalisme monopoliste, qui adhèrent à la philosophie économiciste. Au lendemain du violent séisme qui a dévasté Port-au-Prince, les citoyennes et les citoyens canadiens, américains, français, cubains, vénézuéliens, brésiliens… ont fait montre d’une générosité sans précédent envers Haïti. La solidarité entre les peuples existe. Et elle est sincère.
Les puissances internationales traitent les Haïtiens comme des bêtes sauvages. Elles ne les considèrent pas comme des êtres humains qui pensent, réfléchissent et agissent lucidement en fonction de leur avenir. Pour elles, ces filles et fils d’esclaves ne sont pas doués d’intelligence et de raison. Et que dire des antipatriotes qui cultivent leur pays pour moissonner de l’argent sale et pour exercer le pouvoir personnel !
Jésus disait à Marthe qui l’accablait de reproches : « Ton frère est mort afin que la gloire de Dieu se manifeste. »
La République d’Haïti attend dans son « tombeau » la forme de « Résurrection » que l’histoire lui apportera.
C’est vrai que la « Résurrection » viendra. Elle ne descendra pas des cieux comme un miracle dans le désert. Elle ne sera pas dictée non plus par les puissances impériales. Elle sera l’œuvre de l’Histoire. Une Histoire qui se souvient qu’en novembre 1803, face à l’impossible, des femmes et des hommes sont sortis du sépulcre de l’esclavage pour inventer une « Liberté » héroïque et planétaire.
La nuit s’achève.
Le jour arrive.
La République se relèvera.
Elle se mettra debout.
Sans vaciller.
Et sa misère : cicatrisée.
Les ombres de terreur
Seront balayées.
Ce pays exsangue écrira
Une nouvelle page d’Histoire.
Conjuguée au présent.
Et récitée au futur.
Robert Lodimus
LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS, essai
(Prochain extrait : Chapitre VII, Finalement, à qui appartient la République)
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Notes et références
[1] Jean La Bruyère, Les caractères, 1688 – 1696.
[2] France 24, Reconstruction à Haïti, le travail de la Croix-Rouge épinglé, 4 juin 2015.
[3] Frantz Alcéma (USA), Haiti Press Network, 23 février 2011.
[4] Frantz Alcéma, Haïti Press Network, 23 février 2011.
[5] Jean Michel Caroit, Le Monde, Haïti : De l’adoption au trafic, 10 février 2010.
[6] Jean Michel Caroit, Le Monde, Haïti : De l’adoption au trafic, 10 février 2010.

