Ce silence n’est pas une omission accidentelle. C’est un choix politique. En cantonnant le débat à la concurrence tarifaire et à l’alliance Vietnam-États-Unis, le président Abinader évite d’ouvrir une discussion plus profonde sur ce que signifie réellement confier une part significative du spectre radioélectrique national à un groupe qui opère déjà de l’autre côté de la frontière. Viettel Dominicana ne sera pas seulement un concurrent de Claro et Altice. Ce sera le premier opérateur capable d’agir, avec une logique unique, sur l’ensemble de l’île.
Depuis l’attribution des fréquences à Viettel Global, le président Luis Abinader a pris position à deux reprises pour défendre l’entrée de l’opérateur vietnamien. Le 26 août 2026, lors d’une conférence de presse au Palais national, il a dénoncé la concentration du marché (95 % entre deux entreprises) et les tarifs 22 % plus élevés que la moyenne latino-américaine. Il a affirmé que le Gouvernement recherchait une « concurrence saine » pour améliorer la qualité et baisser les prix. Le 7 septembre, dans son Agenda Semanal, il a réitéré que la compagnie vietnamienne « va apporter de la concurrence, pour que baissent les prix et s’améliore la qualité pour les Dominicains et Dominicaines ». Il a également rappelé que le Vietnam est un allié stratégique des États-Unis et que Viettel devra se conformer aux normes de sécurité internationales, notamment l’Initiative de Réseau Propre.
Ces déclarations sont claires, cohérentes et politiquement prudentes. Elles mettent en avant les bénéfices pour le consommateur et neutralisent les critiques géopolitiques en invoquant l’alignement Vietnam-États-Unis. Pourtant, elles omettent délibérément un fait structurel majeur : Viettel ne sera pas un simple quatrième opérateur mobile en République dominicaine. Il deviendra, de facto, un opérateur pan-insulaire.
Viettel contrôle déjà Natcom en Haïti, l’un des principaux opérateurs de télécommunications de ce pays, fruit d’une joint-venture avec l’État haïtien depuis 2010. Avec sa future filiale dominicaine, le même groupe d’État vietnamien — lié au ministère de la Défense de Hanoï — disposera d’une présence opérationnelle des deux côtés de la frontière terrestre de près de 400 kilomètres qui partage l’île d’Hispaniola. Aucune autre compagnie de télécommunications ne détient aujourd’hui une telle position asymétrique et continue sur les deux territoires.
Cette réalité change la nature du dossier. Il ne s’agit plus seulement d’introduire de la concurrence dans un marché dominicain oligopolistique. Il s’agit d’autoriser un acteur unique, d’origine militaire étrangère, à opérer de part et d’autre d’une frontière sensible, marquée par des flux migratoires, des tensions sécuritaires, des trafics et des enjeux de souveraineté numérique. Les données, les infrastructures de transmission et les services mobiles ne s’arrêteront pas à la ligne de démarcation. Un opérateur pan-insulaire dispose d’une vision et d’une capacité d’action que les régulateurs nationaux, chacun de son côté, peinent à contrôler de manière coordonnée.
Pourquoi le président Abinader feint-il d’ignorer cette dimension ? Plusieurs raisons politiques et stratégiques se dessinent.
D’abord, la priorisation de l’agenda intérieur. La concentration du marché dominicain et le coût élevé des services de télécommunications constituent une plainte réelle et mesurable des usagers. Mettre l’accent sur la baisse des prix et l’amélioration de la qualité permet de
présenter la décision comme une victoire pour le consommateur, un argument électoralement plus rentable que les complexités géopolitiques de la frontière.
Ensuite, la gestion du risque diplomatique avec Washington. En insistant sur le statut d’allié stratégique du Vietnam et sur le respect des standards américains de sécurité, Abinader cherche à désamorcer les critiques liées à l’origine asiatique et militaire de Viettel. Aborder ouvertement la question pan-insulaire aurait obligé à discuter des implications pour la sécurité frontalière et la coopération (ou l’absence de coopération) avec les autorités haïtiennes, un terrain beaucoup plus miné.
Enfin, le calcul institutionnel. L’attribution a été formellement réalisée par l’Indotel dans le cadre de la loi dominicaine. Reconnaître publiquement que Viettel deviendra un acteur pan insulaire aurait pu relancer des débats sur la souveraineté, la coordination transfrontalière et les éventuels risques de surveillance ou de dépendance stratégique, débats que la présidence préfère maintenir hors du cadrage officiel.
Ce silence n’est pas une omission accidentelle. C’est un choix politique. En cantonnant le débat à la concurrence tarifaire et à l’alliance Vietnam-États-Unis, le président Abinader évite d’ouvrir une discussion plus profonde sur ce que signifie réellement confier une part significative du spectre radioélectrique national à un groupe qui opère déjà de l’autre côté de la frontière. Viettel Dominicana ne sera pas seulement un concurrent de Claro et Altice. Ce sera le premier opérateur capable d’agir, avec une logique unique, sur l’ensemble de l’île.
Les déclarations présidentielles ont le mérite de la clarté sur les intentions économiques. Elles laissent, en revanche, dans l’ombre la dimension pan-insulaire, pourtant essentielle pour comprendre la portée réelle de cette décision.

