26 septembre 2026
Le romancier Thélyson Orélien est-il un faussaire, un expert en plagiat, la victime d’un odieux « complot » médiatique contre 
Actualités Culture

Le romancier Thélyson Orélien est-il un faussaire, un expert en plagiat, la victime d’un odieux « complot » médiatique contre 

les Noirs et les Haïtiens ?

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée

de l’Université d’État d’Haïti

Conseiller spécial, Conseil national d’administration

du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH) 
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)

Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones

Montréal, le 26 septembre 2026

Sur les réseaux sociaux de la parole éphémère, bavarde et bavardeuse, victimaire et vindicative, identitariste et acrimonieuse, « La saga Thélyson Orélien » se poursuit, elle enfle, vibre, vibrionne, enfourche trompettes de Jéricho et vaksin de Léogane, elle met en scène les plus folles cavalcades, les dérives et enfermements qui rappellent à certains égards « La parole prisonnière », le magistral roman du linguiste-neurologue Jean Métellus paru aux Éditions Gallimard en 1986…

Dans l’article que nous avons publié le 25 septembre 2026 sur le site Rezonòdwès, «  L’affaire » Thélyson Orélien à l’épreuve de la guillotine numérique », nous avons consigné à la fois un cadre analytique, les paramètres d’une contextualisation littéraire et un cap prospectif. 

À contre-courant des multiples variantes des discours identitaires fanatisés, hallucinogènes et vociférants qui fleurissent de manière intempestive sur le Web depuis plusieurs jours, nous avons posé une rigoureuse exigence : dans « L’affaire Thélyson Orélien » avons-nous exposé, « Nous sommes à l’étape où il faut rassembler divers documents en vue d’une très prochaine herméneutique qui ne sera guère un exercice de style mais un diagnostic citoyen, politique et éthique ».

Notre position de principe est sans équivoque et nous l’exposons à nouveau : 

« La solidarité avec un romancier doit reposer non pas sur un cocorico identitaire aveugle et aveuglant, bavard et bavardeux, mythyfiant et mystificateur, populiste et fallacieux, mais plutôt sur des données attestées et vérifiées, donc irréfutables. Je recommande hautement d’agir avec RIGUEUR, DISTANCE CRITIQUE, PRUDENCE et PONDÉRATION : il ne faut pas céder à la facilité, à la paresse intellectuelle et aux clichés coloristes/noiristes en déclarant péremptoirement que « Thélyson Orélien est victime de racisme »… EN TOUTE RIGUEUR FAUT S’INFORMER, ANALYSER TOUTES LES DONNÉES DOCUMENTAIRES, CONFRONTER LES FAITS ET LEUR INTERPRÉTATION ».

La démarche consignée dans notre article du 25 septembre 2026, «  L’affaire » Thélyson Orélien à l’épreuve de la guillotine numérique », est conforme à toutes ces exigences. En clair, nous plaidons la nécessité et l’urgence de quitter l’espace archaïque, lénifiant et régressif de la subjectivité idéologique pour aborder toute production fictionnelle à l’aune de documents accessibles et consultables et, surtout, à l’aide d’un appareillage analytique adéquat. « La saga Thélyson Orélien » ne peut et ne doit être analysée qu’en conformité avec ces exigences…

NOTE – Sur la scientificité des dispositifs analytiques dans le champ littéraire. Ces dispositifs constituent des piliers théoriques pour comprendre comment l’analyse littéraire peut être pensée comme une pratique méthodique, réglée, argumentée et donc scientifique au sens épistémologique.

–Voir : Tzvetan Todorov : Poétique. Éditions du Seuil, 1973.

Todorov propose une définition rigoureuse de la scientificité en littérature, en affirmant que l’analyse littéraire doit :

  • construire des objets formalisés (genres, structures, fonctions)
  • produire des modèles explicatifs
  • formuler des règles de transformation
  • et s’appuyer sur des procédures vérifiables.

Il distingue clairement la poétique (science des structures littéraires) de la critique impressionniste et fonde l’idée que la littérature peut être étudiée comme un système, avec des méthodes, des hypothèses, et des protocoles.

–Voir : Gérard Genette. Figures III. Éditions du Seuil, 1972.

Dans Figures III, Genette systématise l’analyse littéraire en introduisant des concepts opératoires (focalisation, voix, temps, mode, récit), qui deviennent des outils scientifiques pour décrire les textes. Il montre que l’analyse littéraire peut être :

  • méthodique
  • formelle
  • réplicable
  • transposable à différents corpus.

Genette fonde la narratologie moderne en démontrant que les dispositifs analytiques ne sont pas des impressions subjectives, mais des instruments de description dotés d’une validité théorique.

Et c’est bien pour être en phase avec ces exigences, en toute rigueur, que dans l’article «  L’affaire » Thélyson Orélien à l’épreuve de la guillotine numérique » nous avons donné la parole, tour à tour, à (1) Thélyson Orélien lui-même ; (2) à ceux qui contestent la littéralité de son roman « C’était ça ou mourir » ; (3) aux journalistes d’investigation qui ont débusqué et démasqué le long passé de plagiaire de Thélyson Orélien à Radio Canada et à La Presse notamment. Amplement documentées et sourcées, les enquêtes conduites à Montréal par des journalistes d’investigation n’ont rien à voir avec un présumé « complot » médiatique ou à un présumé « complot de la presse française raciste » contre les Noirs et les Haïtiens : elles attestent de manière crédible le long passé de plagiaire et de faussaire de Thélyson Orélien à Radio Canada, à La Presse et ailleurs sur le Web (voir, entre autres, l’article-synthèse paru sur le site Web actuaLitté.com que nous reproduisons plus bas dans le présent article). 

Il faut prendre toute la mesure que les enquêtes menées par des journalistes canadiens d’investigation ont précédé la parution en 2026 du roman de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir ». Il serait vain toutefois de ne pas faire le lien entre les deux séquences dans la mesure où la tricherie et le plagiat renvoient à des questions de fond relatives à l’éthique dans le champ intellectuel, à l’éthique en littérature, à la crédibilité éthique de l’écrivain et à la rupture du pacte de confiance entre l’écrivain et ses lectorats. 

Il faut prendre toute la mesure que dans « L’affaire Thélyson Orélien », « Nous sommes à l’étape où il faut rassembler divers documents en vue d’une très prochaine herméneutique qui ne sera guère un exercice de style mais un diagnostic citoyen, politique et éthique ».

Dans cette perspective, nous versons au dossier de « L’affaire Thélyson Orélien » un article paru sur le site Web actuaLitté.com et daté du 24 septembre 2026. Il a pour titre « Thélyson Orélien a-t-il oublié un prompt ChatGPT sur son site internet ? ». Hocine Bouhadjera, l’auteur de cet article, est un chroniqueur et blogueur indépendant, actif principalement sur des sites personnels, des plateformes d’opinion et des espaces numériques non institutionnels. Son nom est associé à des articles d’opinion souvent publiés sur des sites personnels et parfois relayés par des agrégateurs. Il ne relève donc pas du champ journalistique traditionnel, mais plutôt du commentariat numérique.

NOTA BENE – L’article de Hocine Bouhadjera doit être examiné avec pondération, distance critique et objectivité… Nous le citons dans son intégralité.

« ActuaLitté a retrouvé, dans un article publié en 2023 sur un site alors animé par Thélyson Orélien, une phrase qui ressemble à une consigne de rédaction laissée par erreur. Un indice concret, distinct des détecteurs d’IA, qui vient désormais s’ajouter à une série d’éléments exhumés ces derniers jours par plusieurs médias et internautes autour des textes de l’auteur. Au-delà de son cas, l’affaire touche désormais à quelque chose de plus vertigineux : la possible fin d’un monde où l’on croyait encore savoir, sans trop de doute, ce qu’était un auteur.

Une ancienne publication datée du 17 septembre 2023, intitulée « Renaissance littéraire : la littérature québécoise séduit la scène mondiale », contient une curieuse phrase, difficile à confondre avec le reste du texte. La page n’est plus accessible aujourd’hui, mais une copie indexée par un moteur de recherche en conserve encore le contenu, avec le titre, le nom de l’auteur, la date et le corps du texte. Une version archivée est également disponible sur la Wayback Machine, dans une capture réalisée en octobre 2025.

Après deux paragraphes consacrés au rayonnement international de la littérature québécoise, le texte s’interrompt brusquement pour afficher, entre parenthèses : « Discutez du rôle du Québec en tant que gardien du patrimoine linguistique français en Amérique. »

Puis l’article reprend normalement, avec un développement sur les écrivains québécois, les nominations de Kevin Lambert et d’Éric Chacour aux grands prix littéraires français et la reconnaissance internationale de cette littérature.

Une consigne restée dans le texte ?

Le verbe à l’impératif, « discutez », ne s’adresse pas au lecteur comme le reste de l’article. La phrase ressemble davantage à une instruction de rédaction, ce que l’on appelle couramment un prompt, demande donnée à un système génératif pour lui indiquer ce qu’il doit développer.

La position de cette phrase dans l’article renforce cette impression. Elle arrive exactement après une introduction générale sur la littérature du Québec, avant que le texte poursuive son développement. On pourrait ainsi lire cette parenthèse comme une consigne demandant d’ajouter un passage sur le rôle du Québec dans la préservation du français en Amérique, qui serait restée accidentellement dans la version mise en ligne.

En septembre 2023, pour situer, ChatGPT était déjà accessible depuis plusieurs mois et GPT-4 avait été intégré à ChatGPT Plus en mars de la même année.

Cet élément ne permet pas d’affirmer à lui seul qu’une IA comme ChatGPT a rédigé l’article. La phrase pourrait aussi provenir d’une note préparatoire ou d’une instruction humaine laissée par erreur dans un brouillon. Il n’est pas davantage possible d’en déduire que l’intégralité du texte aurait été produite par une IA. Reste que cette découverte prend une résonance particulière au regard de la polémique actuelle. 

La rubrique CheckNews de Libération a retrouvé sur le même domaine un site d’information généraliste animé par Thélyson Orélien entre 2023 et 2024, baptisé Erra Magazine. L’essentiel de ses contenus consistait en des reprises assumées d’articles de presse, auxquelles s’ajoutaient quelques chroniques signées de l’auteur. Celles que Libération a soumises à Pangram ont toutes été classées « 100 % IA ». Erra Magazine disparaît au tournant de 2025, et le domaine devient alors le site personnel de Thélyson Orélien, avant d’être mis hors ligne en 2026. 

Les indices s’accumulent, sans pouvoir définitivement trancher

Depuis le 21 septembre, le dossier a considérablement évolué. Au départ, l’accusation reposait essentiellement sur les tests réalisés par le compte X « Balance ton Claude », qui avait soumis plusieurs passages de C’était ça ou mourir au détecteur Pangram. L’outil les classait, à de nombreuses reprises, comme générés à 100 % par une intelligence artificielle.

Depuis, l’expérience a été reproduite par d’autres, notamment des médias. [Le site] franceinfo a testé à son tour plusieurs passages du roman, de longueurs et de natures différentes, avec Pangram : le résultat annoncé est resté le même, 100 % des mots considérés comme produits avec l’aide d’une IA. Un extrait soumis à GPTZero, autre détecteur du marché, a obtenu une probabilité de 87 % d’avoir été rédigé par une intelligence artificielle.

Le média a surtout introduit des textes témoins dans l’expérience. Deux publications plus anciennes de Thélyson Orélien, antérieures à l’arrivée de ChatGPT, ont été considérées par Pangram comme humaines. Même constat pour des passages de quatre autres romans de la rentrée, notamment d’Amélie Nothomb, Philippe Jaenada ou Ananda Devi : ceux-ci ont été classés entre 99 et 100 % comme d’origine humaine.

France 24 a cette fois soumis à Pangram l’intégralité de C’était ça ou mourir, soit 63.425 mots : 92 % du texte est classé comme écrit ou assisté par une IA. Marijke Van Vlasselaer, chercheuse à la Vrije Universiteit Brussel et coauteure d’une étude comparant Pangram, GPTZero, Copyleaks et Turnitin, est catégorique : « Parmi l’ensemble des outils testés, Pangram est le meilleur outil ». Dans leur étude, le détecteur n’avait produit aucun faux positif sur les textes entièrement humains du corpus. À propos du score obtenu par le roman, elle évoque « une forte probabilité que l’IA ait été utilisée ». 

Tous les détecteurs ne convergent cependant pas : l’AFP a obtenu des résultats contradictoires en testant plusieurs autres outils sur des extraits du roman. Cette dispersion invite à rester prudent sur les scores pris isolément, mais elle ne remet pas en cause le fait que Pangram a donné ici des résultats particulièrement homogènes.

Lucide passe le roman au crible

Un autre test est venu s’ajouter le 22 septembre, avec Lucide, une société française qui développe elle-même un détecteur de textes générés par IA. Elle affirme avoir analysé l’intégralité de l’édition numérique québécoise du roman : 59.488 mots, répartis en 34 chapitres et un épilogue, hors pages de titre, dédicace et remerciements. Selon ses résultats, les 35 unités sont toutes classées comme générées : 34 à 100 %, la dernière à 96,7 %. Quatre analyses portant sur de grandes portions du roman, de plus de 13.000 mots chacune, aboutissent également à 100 %.

Lucide a cherché à répondre à une objection centrale de la défense de Thélyson Orélien : et si sa manière d’écrire, notamment son héritage littéraire haïtien et caribéen, trompait simplement les machines ? L’entreprise a donc constitué plusieurs groupes témoins. Trois textes anciens attribués à l’auteur, publiés en 2013 et 2014, n’ont déclenché aucun signalement. Elle affirme également avoir analysé 17 livres entiers, soit 706 chapitres et près de 1,3 million de mots, sans qu’aucun chapitre ne soit classé comme généré. Parmi eux figurent des romans de Dany Laferrière, Louis-Philippe Dalembert, Émmelie Prophète ou encore Néhémy Pierre-Dahomey.

Ces résultats doivent malgré tout être maniés avec précaution. Lucide commercialise précisément le type d’outil dont il cherche ici à démontrer la pertinence. Surtout, aucun détecteur n’a accès au processus réel d’écriture d’un livre. Il analyse le texte terminé et mesure sa ressemblance avec les productions de modèles de langage. Même lorsque deux outils différents convergent, ils peuvent théoriquement partager un même angle mort. Lucide le reconnaît d’ailleurs lui-même.

La preuve décisive serait d’une tout autre nature : brouillons datés, fichiers successifs du manuscrit, historique des modifications, échanges éditoriaux. Thélyson Orélien affirme avoir commencé le roman à l’automne 2017 et en avoir achevé un premier jet en 2019, plusieurs années avant la démocratisation des IA génératives actuelles. 

Les soupçons ne se limitent par ailleurs plus au seul C’était ça ou mourir. CheckNews rapporte que La Presse, qui a eu accès à plusieurs ouvrages antérieurs de Thélyson Orélien, a soumis à Pangram des extraits du roman Éternels Amants, publié en 2023 aux Éditions Rocheuses, de l’essai Penser le mot en N : Cartographie d’une blessure vivante, paru en 2024 chez le même éditeur, et du roman Le Rêve de la mer Noire, publié en 2025 chez C3 Éditions. Dans les trois cas, « l’IA y a été repérée par Pangram dans la totalité des passages » testés. 

Un texte primé lui aussi en question

À mesure que la polémique s’étend, les internautes ne se contentent plus d’interroger C’était ça ou mourir. Ils remontent désormais dans les archives de l’auteur, sur un terrain qui n’a plus rien à voir avec les détecteurs d’intelligence artificielle.

Un cas autrement plus troublant concerne un texte récompensé en 2012… En décembre de cette année, Thélyson Orélien remporte le Prix du public d’un défi d’écriture organisé par Radio-Canada avec Où va le monde. Le concours demandait aux participants de raconter, en 500 mots, leur « rencontre marquante avec la science ou la technologie ».

Or, la comparaison de ce texte avec la préface du Matin des magiciens, essai de Louis Pauwels et Jacques Bergier publié chez Gallimard en 1960, fait apparaître une succession particulièrement importante de reprises. Il ne s’agit pas seulement d’une idée commune ou d’une référence littéraire identique : une large partie du récit autobiographique suit la même construction, conserve de nombreux détails précis et reprend plusieurs formulations, tandis que certains éléments personnels sont remplacés.

Chez Louis Pauwels, le narrateur commence par évoquer sa grande maladresse manuelle, puis son beau-père – qu’il appelle son père parce que celui-ci l’a élevé -, ouvrier tailleur décrit comme une « âme puissante » et un « esprit réellement messager ». Chez Thélyson Orélien, la même entrée devient le souvenir de son grand-père, qu’il dit également appeler son père et qui l’aurait élevé. La formule sur la maladresse manuelle, la description de cette figure familiale et jusqu’à l’idée selon laquelle « c’est avec les mains que l’on monte au ciel » se retrouvent dans les deux textes.

« Il n’y a même pas de pieux mensonges »

La suite reproduit la même progression : Louis Pauwels raconte qu’à seize ans, au cours complémentaire de Juvisy, il devait choisir le samedi entre différents travaux manuels, dont le bois, le modelage et la reliure. Thélyson Orélien se replace lui aussi à seize ans, dans une institution des Frères de l’Instruction chrétienne, et évoque les mêmes activités. Chez Louis Pauwels, la lecture d’Arthur Rimbaud l’amène à renoncer à relier Une Saison en enfer. Chez Thélyson Orélien, Arthur Rimbaud est remplacé par René Char et Philippe Jaccottet, et Une Saison en enfer par La Parole en archipel.

Les correspondances deviennent encore plus précises lorsqu’apparaît l’atelier familial. Louis Pauwels décrit une étroite armoire contenant une trentaine de livres, mêlés à des « bobines, des craies, des épaulettes et des patrons », ainsi que des milliers de notes rédigées pendant les nuits de travail. Thélyson Orélien reprend la même armoire, le même nombre approximatif de livres, les mêmes objets et les mêmes notes.

Les deux récits font ensuite apparaître exactement les mêmes références : Le Monde avant la création de l’homme de Camille Flammarion et Où va le monde ? de Walther Rathenau. Dans les deux cas, c’est le livre de Walther Rathenau que l’adolescent décide de relier. À chaque fois, la figure paternelle y a souligné au crayon rouge une longue phrase, restée gravée dans la mémoire du narrateur.

La séquence se termine également de manière très proche. Louis Pauwels évoque la mort de son père et sa fidélité jusqu’au bout à la « nature créatrice » ainsi qu’à l’espoir de voir la lumière derrière les masses de matière. Thélyson Orélien attribue à son grand-père décédé une formulation et une image presque identiques.

Quelques jours après l’attribution du prix, Radio-Canada publie une entrevue avec Thélyson Orélien. La journaliste lui rappelle qu’il a raconté sa rencontre avec la science « à travers le personnage de votre grand-père et vos souvenirs d’adolescence », puis lui demande si ce choix s’est imposé naturellement.

L’auteur est formel : « Tout ce que j’ai raconté est une évidence. Il n’y a même pas de pieux mensonges ». Thélyson Orélien parle ensuite de son « atmosphère familiale », de la mort de son grand-père et de son passage chez les Frères de l’Instruction chrétienne. La lecture de Walther Rathenau, au cœur du récit primé, est elle aussi présentée comme un souvenir personnel : elle aurait laissé en lui « quelque chose d’indélébile ». Où va le monde a « largement remporté la faveur des lecteurs » et lui a valu le Prix du public.

Des textes anciens passés au microscope

Sur X, le vidéaste et vulgarisateur MonsieurPhi a exhumé un billet publié en mai 2013, neuf ans avant ChatGPT, sur le blog personnel de Thélyson Orélien hébergé par le Club de Mediapart, intitulé Ne mettons pas nos héros sur un piédestal. MonsieurPhi l’a mis en regard d’une chronique anglophone publiée trois mois auparavant, le 23 février 2013, dans The Philippine Star, sous le titre Falling from pedestals.

Les premiers paragraphes suivent la même progression, convoquent les mêmes exemples –Tiger Woods, Lance Armstrong et Oscar Pistorius– et plusieurs phrases françaises apparaissent comme des traductions extrêmement proches du texte anglais. Plus largement, le texte reprend les mêmes idées dans le même ordre, avec des formulations qui s’apparentent par endroits à des calques du texte original.

Le billet de Mediapart mentionne La Presse, où le texte a également été publié, mais la chronique d’Andy Bautista dans The Philippine Star n’y est pas créditée. Le quotidien québécois a depuis ajouté au-dessus de la chronique Ne mettons pas nos héros sur un piédestal une mention informant désormais ses lecteurs que l’auteur « avait commis un plagiat ». François Cardinal, vice-président Information et éditeur adjoint du journal, parle d’une « tromperie […] décevante et inexcusable ». 

Un autre texte sous soupçon

MonsieurPhi a également exhumé La contradiction américaine, publié par Thélyson Orélien en 2014, toujours sur le Club de Mediapart. La comparaison avec El descontento de la superpotencia, paru quelques semaines plus tôt dans le quotidien colombien El Colombiano, révèle bien davantage qu’une proximité de sujets : les deux textes développent, dans le même ordre, le mécontentement politique américain, la reprise économique, le chômage, les inégalités, les guerres d’Afghanistan et d’Irak, les difficultés de l’armée face aux groupes irréguliers puis le désengagement des États-Unis des institutions économiques internationales.

Plusieurs passages français apparaissent en outre comme des traductions très proches de l’espagnol, jusque dans certaines tournures inhabituelles. Ainsi, El Colombiano écrit : « Algunos factores de irritación hacen relación a la coyuntura económica ». Orélien reprend presque mot pour mot : « Si certains facteurs d’irritation ont relation avec la conjoncture économique ». La formulation française, assez peu naturelle, ressemble ici à un calque direct de l’espagnol. Même phénomène avec les « relaciones armónicas con el Congreso », devenues les « relations harmoniques au Congrès », ou encore « La fatiga con las responsabilidades globales », transformée en « La fatigue sur les responsabilités mondiales ».

Le texte d’Orélien ajoute néanmoins plusieurs développements et sources qui ne figurent pas dans la publication colombienne.

ActuaLitté a retrouvé une version encore antérieure du billet français : elle avait été publiée dès le 20 octobre 2014 sur Port d’Attache, le blog d’Orélien au sein du réseau Mondoblog de RFI, seulement douze jours après l’article colombien. Une version légèrement actualisée paraîtra ensuite chez Mediapart le 10 novembre. Dans aucune des deux publications consultées, l’article d’El Colombiano n’est crédité.

Les billets publiés sur le Club de Mediapart l’avaient été par l’auteur lui-même, et non par la rédaction du journal. Mediapart s’est néanmoins saisi à son tour de l’affaire ce 23 septembre, dans un article consacré à la « mécanique » de la polémique. Le journal estime que la campagne a été « orchestrée depuis l’extrême droite médiatique », sans pour autant évacuer les interrogations sur l’usage de l’IA.

D’autres textes identifiés

Depuis, MonsieurPhi a signalé un troisième rapprochement, plus ancien encore et particulièrement notable au regard du parcours revendiqué par l’auteur : il concerne cette fois un texte consacré à la littérature caribéenne et haïtienne.

Intitulé Les îles des Caraïbes culturellement et linguistiquement fragmentées, l’article attribué à Thélyson Orélien a été publié dans le quotidien haïtien Le Matin. Le site du journal n’étant plus accessible aujourd’hui, le texte subsiste dans une capture de la Wayback Machine datée du 30 janvier 2013. Thélyson Orélien le republiera ensuite, le 14 octobre 2013, sur son blog.

Le texte présente d’importantes similitudes avec l’entrée Caribbean literature de l’Encyclopædia Britannica. Ici encore, la proximité ne repose pas seulement sur les auteurs ou les faits évoqués. Sur plusieurs paragraphes successifs, le texte français conserve l’ordre des informations, les mêmes exemples et la même progression historique que la source anglophone.

La séquence est particulièrement visible lorsque les deux textes abordent les origines de la littérature caribéenne : disparition des traditions des populations précolombiennes, absence de tradition écrite chez les esclaves venus d’Afrique de l’Ouest, longue imitation des modèles littéraires européens, puis émergence de formes spécifiquement caribéennes au XXe siècle. Les mêmes auteurs apparaissent ensuite dans une succession très proche : Luis Palés Matos, Jacques Roumain, Nicolás Guillén, Léon-Gontran Damas, Aimé Césaire et Jean Price-Mars, avant que le texte ne poursuive avec plusieurs figures de la littérature anglophone des Caraïbes.

Certains passages portent également la trace d’une traduction très littérale. L’expression anglaise « formally conservative », qui renvoie au caractère conventionnel des formes littéraires employées, devient ainsi « officiellement conservateur » dans le texte français, un sens inhabituel en français, mais qui correspond directement à l’un des faux amis possibles du mot anglais formally.

Tout l’article d’Orélien ne provient pas pour autant de cette source : son texte contient aussi des développements qui ne figurent pas dans le passage de Britannica comparé. Mais sur une partie substantielle de l’article, la succession des éléments et plusieurs formulations apparaissent comme une traduction très proche de la notice encyclopédique. Britannica n’est pas mentionnée comme source dans les versions consultées.

L’ÉQUIPE DES DÉCRYPTEURS DE RADIO-CANADA AFFIRME AVOIR IDENTIFIÉ AU MOINS CINQ TEXTES PUBLIÉS PAR THÉLYSON ORÉLIEN EN 2012 ET 2013 COMPORTANT DES REPRISES D’AUTRES AUTEURS. Outre les cas déjà évoqués, elle relève que, dans son texte, Barack Obama aurait pu être Trayvon Martin il y a trois décennies, au moins quatre paragraphes seraient traduits presque directement d’un article de Gilberto Rodrigues publié quelques jours plus tôt par l’agence Pressenza.

Près de la moitié de son texte, Le prochain pape devrait être plus jeune, serait également reprise d’un éditorial du quotidien indien The Hindu paru deux jours plus tôt, ainsi que des phrases et paragraphes de Sommes-nous aussi libres que nous le pensons ? provenant d’un texte de Pablo Saborío publié en 2008, The Problem of Free Will. 

Boréal veut faire toute lumière

Dans le même temps, Thélyson Orélien a précisé sa défense dans un entretien accordé à La Presse. Il est formel cette fois : « Je n’ai jamais utilisé l’intelligence artificielle pour produire des textes », affirme-t-il. Il maintient avoir commencé le roman en 2017 et en avoir disposé d’une première version en 2019, plusieurs années avant l’apparition de ChatGPT auprès du grand public.

Du côté des jurys littéraires, l’heure reste à la prudence. Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt, appelle à ne pas « jeter l’opprobre » sur l’auteur et réclame des éléments suffisamment solides avant d’envisager toute conséquence. Il s’interroge également sur le moment auquel les accusations ont émergé, alors que le roman venait de recevoir le Prix du Roman Fnac et figurait dans plusieurs sélections.

Son éditeur québécois, Boréal, dit à présent prendre les allégations « très au sérieux » et « déployer tous les efforts nécessaires, avec l’auteur comme à l’interne, afin de faire toute la lumière » sur les conditions d’écriture de C’était ça ou mourir. 

L’écrivain n’a « pas à se justifier » 

La polémique déborde désormais largement la seule question de la fiabilité des détecteurs. Simon Johannin, écrivain et poète, auteur notamment de L’Été des charognes et Nino dans la nuit, voit ainsi dans la séquence un « fort relent de racisme ». Il dénonce le fait que la capacité d’un auteur haïtien à écrire son propre livre soit remise en cause à partir des affirmations initiales d’un compte anonyme, et apporte son « soutien total » à Thélyson Orélien et à celles et ceux dont, écrit-il, le talent ou le sérieux seraient contestés en raison de leur origine ou de leur couleur de peau.

Le critique littéraire Johan Faerber, réagissant aux appels à ne pas transformer Thélyson Orélien en nouvelle cible de harcèlement, va plus loin encore : il estime que la polémique vise « le seul auteur noir à succès de la rentrée » et dénonce « un harcèlement xénophobe ». Pour lui, « cette affaire n’est pas littéraire mais uniquement raciste ».

Virginie Despentes a elle aussi pris la défense de Thélyson Orélien sur le plateau de C ce soir, dénonçant un « caractère raciste évident » dans les attaques dont il fait l’objet et estimant que l’écrivain n’a « pas à se justifier » sur sa manière d’écrire. Une position qui trouve un écho, sur un autre registre, chez Guy Birenbaum, auteur et éditeur chez Plon : « Depuis hier, des mecs infoutus d’écrire ici 1500 signes sans une IA se demandent si un roman a été écrit grâce à l’IA. Mesure-t-on bien l’absurdité de cette situation ? »

D’autres internautes et commentateurs ont convoqué le cas de Yambo Ouologuem. En 1968, l’écrivain malien devient le premier auteur africain à recevoir le Prix Renaudot avec Le Devoir de violence. Quelques années plus tard, des passages très proches de textes de Graham Greene, André Schwarz-Bart ou encore Maupassant sont identifiés.

Yambo Ouologuem soutient notamment que son manuscrit initial comportait des guillemets et des références qui auraient disparu au cours du travail éditorial. L’affaire conduit finalement Le Seuil à cesser de réimprimer le livre et l’écrivain se retire durablement de la scène littéraire.

L’ouverture ultérieure des archives de son éditeur compliquera cependant considérablement le récit d’un simple plagiaire pris sur le fait, en révélant notamment que ses pratiques de montage et de réécriture étaient en partie connues. Cette histoire servira, plusieurs décennies plus tard, de matrice à Mohamed Mbougar Sarr pour La Plus Secrète Mémoire des hommes, Prix Goncourt 2021, dédié à Yambo Ouologuem.

Le (nouveau) rôle de l’auteur et l’« ère du soupçon romanesque »

Denis Olivennes lui-même, président d’Editis, deuxième groupe d’édition français, concurrent de Hachette dont Grasset est une filiale, est intervenu dans le débat. Il remonte à Alexandre Dumas et à Auguste Maquet, son collaborateur le plus célèbre. En 1845, rappelle-t-il, Eugène de Mirecourt avait attaqué Dumas dans un pamphlet violemment raciste, Fabrique de romans. Maison Alexandre Dumas et Cie, en dénonçant le recours de l’écrivain métis à toute une équipe de collaborateurs.

La collaboration alla jusqu’aux tribunaux. Maquet demanda finalement à être reconnu comme coauteur d’une série de romans auxquels il avait participé, sans parvenir à obtenir que son nom soit placé aux côtés de celui de Dumas. Denis Olivennes cite à ce propos la formule de Fernand Chaffiol-Debillemont : « Dumas avait seul conçu le plan, dessiné les personnages ; bref il avait été l’architecte de l’édifice dont Maquet ne fut que le maçon. » Il reprend également Alain Decaux : « Comme pour les peintres de la Renaissance, il faut que l’on prépare tes fresques […] mais à la fin celui qui tient la plume, c’est toi. »

Robert Ménard, maire de Béziers, dans une vidéo, avait jugé le roman « formidablement écrit », confiant qu’il y avait « des années et des années » qu’un livre ne l’avait pas autant « bouleversé », au point, disait-il, d’avoir changé son regard sur les migrants. Aujourd’hui, il formule autrement la question : « Si Thélyson Orélien a écrit avec l’IA qu’il le dise. Ce n’est pas un crime. Un mensonge tout de même », écrit-il sur X, avant d’ajouter : « La littérature de toute façon ne sera plus jamais la même. »

Pour Alice Develey, journaliste littéraire au Figaro, la controverse actuelle révèle surtout l’installation d’une nouvelle « ère du soupçon romanesque » : après avoir demandé aux écrivains de justifier leur légitimité à raconter des expériences qu’ils n’ont pas nécessairement vécues, il faudrait désormais établir qu’ils ont bien produit eux-mêmes chaque phrase dès lors qu’un style paraît trop systématique.

« Balance ton Claude », après avoir déclenché l’affaire, appelle à présent à modérer les attaques personnelles contre l’auteur et insiste désormais sur l’information qui devrait être donnée aux lecteurs lorsqu’une IA participe à la fabrication d’un ouvrage.

La « blessure narcissique » engendrée par l’IA, ici peut-être d’autant plus vive qu’elle touche l’un des livres les plus célébrés de cette rentrée littéraire, pourrait également expliquer les raisons d’un emballement médiatique rare, lequel semble faire résonner quelque chose de fort en chacun : la fin d’un monde…

Mise à jour – On sait qui se cache derrière « Balance ton Claude »

Le compte X « Balance ton Claude », à l’origine de l’accusation selon laquelle C’était ça ou mouriraurait été « presque intégralement » écrit avec une intelligence artificielle, n’était finalement pas tenu par un inconnu du débat public. Selon les informations du Figaro, son détenteur est Samuel Fitoussi, chroniqueur au quotidien, essayiste et entrepreneur qui se présente notamment comme « investisseur en IA ».

Né en 1997 et diplômé de Cambridge et d’HEC, Samuel Fitoussi a publié Woke Fiction. Comment l’idéologie change nos films et nos séries en 2023 au Cherche Midi, puis Pourquoi les intellectuels se trompent en 2025 aux Éditions de l’Observatoire, et en septembre dernier, Les Valeurs de la Républiques, et autres contes fantastiques, un « recueil de textes humoristiques sur la France », toujours chez l’Observatoire.

Dans un précédent article, ActuaLitté avait relevé que Samuel Fitoussi s’était montré particulièrement affirmatif sur son compte X personnel après la publication de « Balance ton Claude ». Alors que l’origine du compte demeurait inconnue, il présentait déjà comme acquise l’hypothèse d’un recours à l’IA et décrivait les quelque 35.000 lecteurs du roman comme les « victimes » d’une rupture du « pacte moral » entre l’auteur et son public.

Présent jeudi 24 septembre au festival Les Correspondances de Manosque, Thélyson Orélien estime : « Il y a quand même cette volonté, non seulement d’attaquer le livre, mais surtout ma voix […], de me faire taire. » L’auteur de C’était ça ou mourir assure toutefois se porter « bien » malgré la pression médiatique, rapporte l’AFP. « Je suis prêt à m’exprimer quand tout sera calme », explique-t-il, ajoutant vouloir « prendre un peu de recul et attendre que tout se calme ». [Les soulignés en italiques et gras et en majuscules sont de RBO.]

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