Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 22 septembre 2026
Le DGPNH sur le terrain : courage opérationnel ou exposition institutionnelle ?
Kenscoff est redevenue l’un des principaux théâtres de la bataille pour l’autorité de l’État. Depuis plusieurs mois, la commune est confrontée à des attaques répétées de groupes armés. Le 23 au 24 août 2026, une nouvelle offensive meurtrière a profondément marqué la population. Quelques semaines plus tard, les autorités ont renforcé le dispositif policier et engagé de nouvelles opérations.
Les 16 et 17 septembre, la Police nationale d’Haïti a mené plusieurs interventions dans différents secteurs de Kenscoff. Selon les informations communiquées par la police et rapportées par plusieurs médias, les unités ont notamment opéré à Viard 1 et 2, Gode, Bois d’Avril, Nan Kroupi, Belo et Tèt Kavri. Des barricades auraient été retirées et les forces de l’ordre auraient pénétré dans des zones jusque-là difficiles d’accès.
Le 21 septembre, le directeur général de la PNH, André Jonas Vladimir Paraison, s’est lui-même rendu à Kenscoff pour évaluer le dispositif et les opérations en cours. Le geste peut être interprété comme un signal de commandement. Mais il pose également une question fondamentale : jusqu’où un directeur général de police peut-il s’exposer personnellement sur un théâtre d’opérations sans fragiliser l’institution qu’il dirige ?
La question n’est ni théorique ni secondaire. Le chef doit commander. Pas devenir la cible. Une institution policière ne repose pas sur la présence physique permanente de son directeur général dans les zones les plus dangereuses. Le DGPNH est le sommet du commandement. Sa responsabilité première est de définir les orientations, coordonner les structures, assurer la chaîne de commandement, mobiliser les moyens, contrôler l’exécution et garantir la continuité institutionnelle.
Le terrain appartient aux unités opérationnelles. Le commandement supérieur, lui, doit avoir une vision d’ensemble. C’est précisément cette distinction qui protège une institution.
À Kenscoff, la présence du DGPNH peut donc être perçue comme un geste de proximité avec les policiers engagés au front. Mais cette proximité doit rester compatible avec les impératifs de sécurité du commandement. Car une chose est de visiter une position après sa sécurisation. Une autre est de s’exposer dans une zone où les groupes armés conservent une capacité de nuisance. Et une troisième serait de transformer la présence du chef de la police en élément récurrent du dispositif tactique.
Une PNH déjà éprouvée
La question devient plus sérieuse lorsqu’on replace Kenscoff dans l’état général de l’institution. La PNH traverse une période particulièrement difficile. Elle doit simultanément combattre les groupes armés, protéger les populations, tenir des positions, sécuriser les axes, répondre aux attaques, maintenir ses commissariats, gérer ses ressources humaines et préserver sa chaîne de commandement.
À Kenscoff, les autorités ont déjà procédé à une réorganisation du dispositif après les violences d’août. Le DDO-1 a notamment été installé au commissariat de la commune afin de renforcer le commandement et le suivi des opérations.
Le CSPN, présidé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, a ensuite demandé la poursuite et l’intensification des opérations à Kenscoff et à Gressier. Le problème n’est donc pas de savoir s’il faut agir. Il faut agir. Le problème est de savoir comment agir sans exposer inutilement le sommet de l’institution.
La PNH ne peut pas se permettre une décapitation opérationnelle
Une institution déjà soumise à une forte pression ne peut pas prendre à la légère la sécurité de son premier responsable.
Le DGPNH n’est pas simplement un policier parmi d’autres. Il représente la continuité du commandement.
Sa disparition, son incapacité temporaire ou même une atteinte grave à sa sécurité dans une opération de terrain pourraient produire des conséquences qui dépasseraient largement sa personne. Ce serait alors toute la chaîne de commandement qui devrait absorber le choc.
Et dans une institution qui doit déjà gérer une guerre asymétrique contre des groupes armés, chaque risque supplémentaire doit être calculé.
Le courage individuel ne peut pas remplacer la doctrine institutionnelle. La détermination ne doit pas devenir imprudence. Et la visibilité du chef ne doit jamais devenir plus importante que la survie de l’organisation.
Kenscoff ne doit pas devenir une scène
La population de Kenscoff attend des résultats. Elle ne demande pas nécessairement de voir le directeur général en première ligne. Elle demande la sécurité. Elle demande que les routes soient ouvertes. Elle demande que les agriculteurs puissent retourner dans leurs champs. Elle demande que les familles puissent dormir sans entendre les détonations. Elle demande surtout que les positions reconquises ne soient pas abandonnées quelques jours plus tard.
C’est précisément ce que souligne le maire Massillon Jean : les opérations récentes ont permis, selon lui, aux forces de l’ordre d’atteindre des espaces qui étaient sous contrôle de groupes armés depuis près de deux ans, mais il insiste sur la nécessité de consolider les acquis.
Voilà le véritable enjeu. Pas la photographie du DGPNH sur le terrain. Pas la mise en scène du courage. Pas la démonstration médiatique de présence. La consolidation.
Reprendre un territoire n’est que la première étape
Une opération militaire ou policière ne se mesure pas uniquement au nombre de kilomètres parcourus ou de barricades enlevées. La vraie question vient après. Qui tient le terrain ? Pendant combien de temps ? Avec quels effectifs ? Avec quelles munitions ? Avec quelles capacités de renseignement ? Avec quelles unités de relève ? Avec quel soutien logistique ? Avec quelle capacité judiciaire pour traiter les arrestations et les dossiers ? Et surtout : que se passe-t-il lorsque les unités quittent la zone ? C’est ici que se joue la crédibilité de l’État.
Les opérations des 16 et 17 septembre ont été présentées comme ayant permis des avancées à Kenscoff. Mais le maintien de ces positions demeure un enjeu central. Reprendre un territoire pendant quelques heures n’équivaut pas à restaurer durablement l’autorité de l’État.
Le précédent du sang devrait imposer la prudence
Kenscoff n’est pas un théâtre ordinaire. La commune vient de connaître des violences particulièrement graves.
Selon un rapport récent du Réseau national de défense des droits humains, cité par Associated Press, les violences dans la zone ont fait au moins 164 morts, avec également des enlèvements et des disparitions signalés. Le rapport met aussi en évidence une diminution importante des effectifs de sécurité et des difficultés liées au renforcement des positions policières.
Dans un tel environnement, le renseignement doit précéder l’exposition. La planification doit précéder l’action. La protection du commandement doit précéder toute considération de communication. Car les groupes armés ne combattent pas seulement des uniformes. Ils cherchent aussi les symboles. Et le directeur général de la police est, par définition, l’un des symboles les plus importants de l’institution.
Le piège de la personnalisation
Voilà le danger le plus profond. Une institution de sécurité ne doit jamais dépendre excessivement de la personne de son chef.
La PNH doit être plus forte que son directeur général. Elle doit continuer à fonctionner lorsque le DGPNH est à son bureau. Elle doit fonctionner lorsqu’il est en réunion. Elle doit fonctionner lorsqu’il est en déplacement. Et elle doit fonctionner même lorsqu’un changement de commandement intervient. Sinon, ce n’est plus une institution suffisamment consolidée. C’est une institution personnalisée.
Or, dans un contexte aussi fragile, la personnalisation du commandement peut devenir une vulnérabilité stratégique.
Le vrai test du DGPNH
Le véritable test du directeur général André Jonas Vladimir Paraison ne sera donc pas de savoir combien de fois il apparaîtra à Kenscoff. Il sera de savoir si la PNH peut transformer les opérations actuelles en contrôle durable du territoire.
Si les unités peuvent tenir les positions. Si les policiers peuvent être relevés. Si les renseignements permettent d’anticiper les attaques. Si les populations peuvent revenir. Si les axes peuvent rester ouverts. Si les groupes armés peuvent être neutralisés dans le respect du droit. Et si l’institution peut sortir de Kenscoff plus structurée qu’elle n’y est entrée.
Voilà la véritable victoire institutionnelle.
Ne pas sacrifier la PNH à la communication
La PNH n’a pas besoin d’un chef constamment visible. Elle a besoin d’un commandement efficace. Elle n’a pas besoin de gestes spectaculaires. Elle a besoin de résultats durables. Elle n’a pas besoin que son directeur général prenne inutilement des risques. Elle a besoin que chaque policier engagé sur le terrain sache qu’une chaîne de commandement solide veille sur lui.
Kenscoff doit donc être traité comme une opération de reconquête et de stabilisation, non comme une opération de communication.
Le gouvernement a ordonné l’intensification des opérations. Le commandement policier doit maintenant démontrer que cette intensification s’accompagne d’une stratégie de consolidation.
La PNH est plus grande que ses hommes
Un directeur général passe. Une institution demeure. C’est cette vérité élémentaire qu’il faut garder à l’esprit.
Le chef de la police peut visiter ses troupes. Il peut inspecter leurs positions. Il peut leur parler. Il peut constater leurs difficultés. Mais il doit également savoir quand s’arrêter. Parce que lorsqu’un commandant devient lui-même une cible opérationnelle potentielle, le risque ne concerne plus seulement sa personne. Il concerne l’institution entière. Et la PNH ne peut plus se permettre de perdre des hommes, des positions, des moyens et maintenant son capital institutionnel.
Kenscoff doit être reconquis. Les positions doivent être consolidées. La population doit être protégée. Mais la PNH doit surtout survivre à ceux qui veulent la combattre de l’extérieur comme à ceux qui pourraient, par imprudence, l’affaiblir de l’intérieur. Car lorsqu’une institution est déjà en lambeaux, chaque décision compte. Et parfois, le plus grand acte de commandement n’est pas de s’exposer. C’est de savoir protéger l’institution.
Reynoldson Mompoint
Avocat | Journaliste | Communicateur Social

