L’information relayée par DJ K9 (Giuliano Puzo), personnalité médiatique haïtienne connue pour son podcast De Tout et De Rien, a provoqué un malaise légitime. Selon ce qu’il a rapporté, des groupes armés opérant en Haïti auraient passé commande de drones explosifs. Une assertion extrêmement grave dans un pays où les gangs contrôlent déjà environ 90 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, où plus de 5 900 personnes ont été tuées en 2025 et où plus d’1,4 million de déplacés internes cherchent refuge.
Comme l’a souligné à juste titre l’avocat Lacks-Guvens Cadette dans un post du 12 septembre 2026, si cette information est confirmée, elle est « extrêmement préoccupante et dangereuse ». Toute personne détenant des éléments de confirmation a le devoir citoyen d’alerter les autorités compétentes. DJ K9 n’est pas journaliste d’investigation ; il est DJ et animateur. Relayer une information de cette nature sans préciser clairement la source et son caractère non vérifié expose à la désinformation, surtout sur un sujet de sécurité nationale. Les autorités haïtiennes, en particulier la Police Nationale d’Haïti, ont l’obligation de vérifier sérieusement ces allégations.
Pourtant, cette alerte ne tombe pas dans un vide. Elle s’inscrit dans une trajectoire de dégradation qui a conduit le peuple haïtien à ce stade de vulnérabilité extrême sous le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé.
Fils-Aimé, homme d’affaires nommé Premier ministre par intérim en novembre 2024 après le limogeage de Garry Conille, a concentré les pouvoirs exécutifs après l’expiration du mandat du Conseil présidentiel de transition en février 2026. Face à l’incapacité structurelle de l’État à contenir les coalitions de gangs (notamment Viv Ansanm), son gouvernement a tourné vers des solutions privatiques et internationales. Parmi elles figure le recours à Erik Prince, fondateur controversé de Blackwater, via sa société Vectus Global.
Depuis 2025, Prince a conclu des arrangements avec les autorités haïtiennes pour des opérations anti-gangs : drones armés, hélicoptères, tireurs d’élite et personnel étranger (Américains, Européens, Salvadoriens). Des sources rapportent un contrat potentiel de long terme (jusqu’à dix ans) incluant non seulement la sécurité, mais aussi un rôle dans la collecte de taxes aux frontières, un domaine historiquement juteux pour les réseaux criminels. Ces opérations de drones ont déjà fait des centaines de morts, y compris des civils selon certaines organisations de défense des droits humains, sans pour autant inverser durablement le rapport de force.
Cette externalisation de la violence d’État n’est pas neutre. Elle intervient avec le soutien, ou du moins la tolérance, de partenaires internationaux et d’ambassades (notamment américaines et caribéennes dans le cadre des missions multinationales et de la Gang Suppression Force). L’État haïtien, affaibli par des décennies de corruption, d’impunité et de déliquescence institutionnelle, a accepté de déléguer des pans de sa souveraineté sécuritaire à des acteurs privés dont les intérêts (commerciaux, politiques, géostratégiques) ne coïncident pas forcément avec ceux du peuple haïtien.
Comment en est-on arrivé là ? Par une succession de choix et d’absences :
• L’incapacité à reconstruire une force de police crédible et un système judiciaire fonctionnel.
• La perpétuation de réseaux de collusion entre élites politiques, économiques et groupes armés, un phénomène dénoncé depuis longtemps.
• L’acceptation d’une logique de « privatisation de la guerre » qui transforme Haïti en terrain d’expérimentation pour des contractors, tout en laissant les populations civiles exposées aux représailles et à l’escalade technologique (drones d’un côté, éventuels drones adverses de l’autre).
• Une gouvernance de transition qui, au lieu de préparer des élections crédibles et de rétablir l’autorité de l’État, s’est souvent contentée de gérer l’urgence sous la pression internationale.
Si les gangs acquièrent réellement des drones explosifs, ce n’est pas seulement une question d’approvisionnement. C’est le symptôme d’un État qui a perdu le monopole de la violence légitime, d’un marché noir d’armes florissant (alimenté en partie par des flux régionaux et internationaux) et d’une population livrée à elle-même entre les milices, les mercenaires et l’absence de protection.
L’alerte de DJ K9, qu’elle se confirme ou non, doit servir de signal d’alarme. Protéger les vies haïtiennes exige transparence sur les contrats de sécurité, enquête indépendante sur les allégations d’acquisition d’armements avancés par les groupes armés, et surtout une stratégie nationale qui ne se résume pas à sous-traiter la guerre. Tant que la gouvernance restera captive de logiques de court terme, de dépendances extérieures et de collusions internes, le peuple haïtien continuera de payer le prix fort d’un chaos que certains acteurs, locaux comme étrangers, semblent trouver rentable.
La responsabilité est collective. Mais le gouvernement actuel, en choisissant la voie des contractors et en s’appuyant sur des partenaires diplomatiques qui priorisent souvent la stabilité apparente sur la souveraineté réelle, a accéléré la course vers cet abîme. Haïti mérite mieux qu’une guerre par drones et mercenaires.

