Message de la Conférence épiscopale d’Haïti (CEH) aux prêtres, religieux religieuses, aux fidèles laïcs, aux hommes et femmes de bonne volonté
Chers frères et sœurs,
Réunis en Assemblée plénière du 21 au 24 septembre 2026, nous, Évêques catholiques d’Haïti, faisons monter vers Dieu une prière ardente d’intercession pour notre pays et pour tout son peuple. Nous ne cessons de porter dans nos cœurs le fardeau de la souffrance de notre peuple, qui traverse une nuit de détresse marquée par la violence et l’insécurité. Face à la détérioration de la situation politique, économique et sociale, notre parole veut consoler, éclairer, interpeller et rassembler.
L’être humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Genèse 1, 27), est revêtu d’une dignité sacrée et inaliénable (cf. Gaudium et Spes, n. 22). Rien ne saurait effacer cette empreinte divine, et aucune atrocité ne doit faire douter de la valeur infinie de chaque vie humaine.
La descente aux enfers de notre pays nous préoccupe chaque jour davantage. La situation générale s’aggrave sous nos yeux terrifiés : l’avancée vertigineuse des groupes armés qui occupent nos quartiers, la recrudescence des enlèvements qui traumatisent nos familles et compromettent le fonctionnement des écoles et des universités, d’une part ; et d’autre part, le spectacle d’une gouvernance défaillante, incapable d’assurer le rétablissement de la paix publique et la protection de la population.
Nous faisons face à une grande confusion, un manque flagrant de leadership et une absence de vision à long terme. La population est livrée à elle-même. Le terrible massacre de Kenscoff est encore dans tous les esprits et le sang des victimes crie justice vers le ciel. Dans ce sombre tableau, l’arrivée progressive de la Force de Répression des gangs pourrait-elle aider concrètement le pays ?
La Police nationale d’Haïti et les Forces armées d’Haïti seront-elles vraiment en mesure de reprendre le contrôle des villes et des quartiers abandonnés aux bandes armées ? Les promesses tant de fois réitérées par la communauté internationale seront-elles entièrement tenues ? Toutefois, nous devons reconnaître et saluer les efforts non négligeables de ces forces publiques dont les membres payent parfois le prix sacrificiel de leur vie. Leur engagement sur le terrain a, à n’en pas douter, permis d’éviter le pire.
Notre sollicitude pastorale s’étend avec une émotion particulière à nos compatriotes de la diaspora, notamment aux États-Unis et en République dominicaine. Soumis aux rapatriements massifs, à la précarité et parfois à des traitements dégradants, nos frères et sœurs expatriés ou exilés ne doivent pas être abandonnés. Tout migrant et tout réfugié doivent être accueillis et protégés comme des personnes humaines, porteuses de droits inaliénables. Lorsque la dignité d’un seul est bafouée, c’est notre commune humanité qui est blessée. Nous en profitons pour remercier vivement la Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB) pour son engagement courageux en faveur des Haïtiens menacés par les déportations et l’incertitude liée au Statut de protection temporaire (TPS).
Nous observons avec une vive préoccupation l’évolution de la situation nationale, marquée par l’emprise croissante de la violence sur la vie du pays et par son influence déterminante sur le jeu politique. Dans cette conjoncture désastreuse, l’avenir demeure chargé d’incertitudes à l’approche d’une échéance électorale elle-même incertaine.
Nous devons nous demander en toute vérité : dans quel contexte et dans quelles conditions ces élections se tiendront-elles ? Seront-elles réellement inclusives, impartiales et transparentes ? Quelles garanties de sécurité offre-t-on au citoyen ordinaire afin qu’il puisse exercer son droit civique sans risquer sa vie ?
Dans cette impasse politique, « l’Église ne peut approuver la constitution de groupes dirigeants restreints qui usurpent le pouvoir de l’État au profit de leurs intérêts particuliers ou à des fins idéologiques » (Centesimus annus, n. 46, § 1). Le retour à l’ordre constitutionnel par la voie des urnes est une nécessité absolue. Le libre choix de nos dirigeants est un pilier de la démocratie.
En effet, la politique doit redevenir ce qu’elle est par vocation : une forme noble de la charité au service du bien commun (cf. Evangelii gaudium, n. 205). Sans un environnement pacifié, sans la neutralité des institutions de l’État et sans un consensus sincère, le scrutin risque d’engendrer de nouvelles crises plutôt que d’apporter la stabilité souhaitée. Il ne suffit pas de convoquer des élections. Il faut aussi créer les conditions qui leur donnent leur pleine valeur démocratique. La sécurité du citoyen précède l’opération de vote. Nul ne devrait être contraint de choisir entre l ’ exercice de son droit civique et la protection de sa vie.
C’est pourquoi nous en appelons à un engagement commun et ferme de la part des Autorités de l’État, des forces politiques, de la société civile, des acteurs économiques et des partenaires internationaux portant à assumer des obligations précises. Il s’agit de protéger la population, de répondre à l’urgence humanitaire, de restaurer l’autorité de l’État et de créer les conditions d’élections crédibles. Frères et sœurs,
Il est urgent de dépasser les querelles de chapelle, les intérêts mesquins et les haines stériles. Donnons-nous la main, réconcilions-nous et sauvons Haïti, notre patrie commune. Notre nation doit réapprendre l’art du dialogue et du pardon réciproque dans la justice et la vérité.
Nos communautés de foi sont appelées à devenir de véritables écoles de réconciliation et de communion. Dans une société blessée par les divisions, les heurts et la violence, elles doivent témoigner que la fraternité est possible.
« Soyons forts et courageux !» (Deutéronome 31, 6). Demeurons dans l’espérance ! L’espérance nous engage à bâtir, dans la foi et la justice, une société où le droit l’emporte sur la force et où règnent la justice et la paix.
Que la Vierge Marie, Notre-Dame du Perpétuel Secours, protectrice d’Haïti, intercède pour nous et nous accompagne sur ce chemin de conversion et de renouveau. Uni au Christ ressuscité, notre peuple se relèvera dans la justice, la paix et la fraternité.
Donné au Siège de la CEH, le 24 septembre 2026, en la mémoire liturgique de Notre-Dame de la Merci.
Mgr Max Leroy MÉSIDOR Archevêque Métropolitain de Port-au-Prince Président de la CEH
Mgr Joseph Gontrand DÉCOSTE, SJ Évêque de Jérémie Secrétaire Général de la CEH
Chibly Cardinal LANGLOIS Évêque des Cayes Conseiller
Mgr Launay SATURNÉ Archevêque Métropolitain du Cap-Haïtien
Mgr Yves Marie PÉAN, CSC Évêque des Gonaïves
Mgr Quesnel ALPHONSE, SMM. Administrateur Apostolique de Fort-Liberté
Mgr Pierre André DUMAS (En Convalescence) Évêque d’Anse-à-Veau / Miragoâne Vice-Président de la CEH
Mgr Désinord JEAN Évêque de Hinche Économe de la CEH
Mgr Marie Érick Glandas TOUSSAINT Évêque de Jacmel
Mgr Charles Peters BARTHELUS Évêque de Port-de-Paix
Mgr Sander LOUIS-JEAN Évêque Nommé de Fort-Liberté
Mgr Wismick JEAN-CHARLES, SMM. Évêque Auxiliaire de Port-au-Prince

