2 septembre 2026
Avant de choisir ceux qui nous gouverneront, demandons-nous dans quel pays nous voulons vivre
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Avant de choisir ceux qui nous gouverneront, demandons-nous dans quel pays nous voulons vivre

Il y a des moments dans la vie d’un peuple où une élection dépasse la simple question d’un bulletin déposé dans une urne. Elle devient le miroir d’une société.

À l’approche des prochaines élections en Haïti, une question mérite donc d’être posée avec calme, sans accusation et sans esprit de confrontation : comment organiser un rendez-vous démocratique dans un pays qui traverse encore tant d’épreuves ?

Organiser des élections relève de la responsabilité de ceux qui en ont la charge. Y participer relève de la responsabilité de chaque citoyen. On peut être favorable au calendrier électoral, comme on peut estimer que les conditions ne sont pas encore réunies, sans pour autant considérer celui qui pense autrement comme un adversaire de la nation.

Car un gouvernement n’est pas une famille ennemie de l’opposition. Une opposition n’est pas une ennemie du gouvernement. Ce sont, en principe, des citoyens qui proposent des chemins différents pour servir une même nation.

Nous pouvons avoir des désaccords sur la route sans oublier la destination.

Mais alors, quelle nation voulons-nous réellement reconstruire ? Et surtout, quelle responsabilité sommes-nous prêts à assumer personnellement dans cette reconstruction ?

Le premier enjeu n’est peut-être pas de savoir qui gagnera les prochaines élections, mais de savoir quel pays nous laisserons derrière nous.

Une élection peut changer des dirigeants. Elle ne nettoie pas, à elle seule, une rivière. Elle ne rend pas automatiquement sa dignité à une ville.

Elle ne ramène pas les poissons dans un cours d’eau étouffé par les déchets. Elle ne redonne pas à une famille l’espoir lorsqu’elle ne voit plus d’avenir pour ses enfants.

C’est pourquoi le débat démocratique ne devrait pas se limiter aux personnes qui solliciteront nos suffrages. Il devrait aussi porter sur les projets de société qu’elles défendent, sur la conception qu’elles ont de l’intérêt national et sur la manière dont elles comptent répondre aux problèmes concrets de la population.

Nous pouvons changer de dirigeants sans changer de pays. Et nous pouvons aussi décider que le changement politique doit aller de pair avec un changement dans notre manière de traiter notre terre.

Car reconstruire un pays ne consiste pas uniquement à reconstruire ses institutions. Il faut aussi reconstruire le rapport que ses citoyens entretiennent avec leur environnement, avec leur communauté et avec l’avenir.

Je ne veux pas seulement voir Haïti changer de dirigeants. Je veux contribuer à changer Haïti.

C’est ici que commence une autre responsabilité : celle du citoyen envers son environnement.

Nos ancêtres ne sont plus là pour voter, mais nous leur devons encore quelque chose.

Il existe une image qui me revient souvent. J’imagine nos ancêtres regardant le pays qu’ils nous ont laissé.

Je ne sais pas ce qu’ils penseraient de nos débats politiques. Je ne sais pas pour qui ils auraient voté. Je ne sais même pas quelles seraient leurs préférences devant les choix auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

Mais je sais une chose : ils nous ont laissé une terre. Et cette terre, nous avons parfois agi comme si elle ne devait rien devenir d’autre qu’un dépotoir.

Nous avons laissé des déchets envahir des espaces où reposent les morts. Nous avons transformé certains cours d’eau en couloirs de détritus. Nous avons étouffé des rivières, souillé des mers et dégradé des lieux qui devraient pourtant être transmis aux générations suivantes avec davantage de soin que nous ne les avons reçus.

Ce n’est pas une question de parti. Ce n’est pas une question de gauche ou de droite. Ce n’est même pas, au fond, une question de formation politique.

C’est une question de propreté, de dignité et de responsabilité.

Et cette responsabilité, je ne veux pas la déléguer entièrement à quelqu’un d’autre.

Si je veux participer à la reconstruction de mon pays, je dois accepter ma part du travail. Je ne peux pas réclamer une Haïti propre tout en détournant les yeux devant les déchets qui jonchent nos rues.

Je ne peux pas souhaiter une Haïti prospère tout en considérant que la protection de nos ressources naturelles est toujours l’affaire de quelqu’un d’autre.

Je ne peux pas parler de l’avenir de nos enfants sans me demander ce que nous sommes en train de leur laisser. Je ne peux pas recommencer un pays dans l’état où nous l’avons laissé. Je dois d’abord commencer par restaurer ce qui peut encore l’être.

Je veux commencer par nos eaux. Je veux voir nos rivières débarrassées de ce qui les étouffe.

Je veux voir nos ravines cesser d’être les prolongements de nos dépotoirs.

Je veux voir nos côtes protégées des déchets qui finissent par retourner vers nous. Je veux contribuer à restaurer les endroits où nos ancêtres doivent reposer.

Parce que je ne veux pas seulement demander à quelqu’un de reconstruire Haïti. Je veux pouvoir dire : j’ai pris ma part.

Nettoyer nos cours d’eau, c’est aussi investir dans notre avenir.

Bâtissons dès maintenant l’image d’un pays où les cours d’eau ne seraient plus considérés comme les poubelles de nos quartiers. Un pays où des centres de tri et de recyclage pourraient être implantés dans différentes régions. 

Un pays où les déchets pourraient devenir une matière première plutôt qu’une menace pour nos rivières et nos côtes.

Un pays où cette transformation pourrait également créer des activités économiques et des emplois, notamment pour une jeunesse qui cherche aujourd’hui des raisons de croire qu’un avenir est encore possible ici.

Ce ne serait pas une solution à tous les problèmes d’Haïti. Mais ce serait une direction.

Et les grandes transformations commencent souvent par des décisions qui semblent simples.

Collecter.

Trier.

Recycler.

Nettoyer.

Former.

Employer.

Préserver.

Puis recommencer, chaque jour.

Voilà pourquoi je considère cette question comme une responsabilité personnelle autant que collective.

Si je participe à la construction d’un centre de recyclage, je ne construis pas seulement un bâtiment. Je participe à la création d’une activité.

Si cette activité donne du travail à un jeune, je ne crée pas seulement un emploi. Je contribue à lui donner une raison de croire que son avenir peut aussi s’écrire ici.

Si ce travail permet de retirer des déchets d’une rivière, je ne fais pas seulement du nettoyage. Je rends un peu de vie à un morceau de mon pays.

C’est ainsi que je conçois la reconstruction : des gestes concrets qui, additionnés les uns aux autres, finissent par changer le visage d’une nation.

Il ne s’agit pas seulement de rendre nos villes plus belles. Des cours d’eau moins encombrés par les déchets contribuent à un environnement plus sain et à une meilleure résilience face à certains risques liés aux eaux et aux infrastructures.

Voilà pourquoi l’environnement ne devrait pas être relégué à la fin des programmes politiques, dans un petit chapitre que personne ne lit. Il touche directement notre quotidien.

Alors, que signifie voter ?

Voter, ce n’est pas seulement choisir un nom. C’est aussi accepter une part de responsabilité dans le choix collectif qui sera fait.

Cela signifie écouter les propositions, examiner les projets, questionner les candidats, comparer leurs engagements et exercer son jugement avec autant de liberté que de responsabilité. Et cela signifie également accepter que d’autres citoyens puissent faire un choix différent.

La démocratie devient dangereuse lorsque le désaccord devient une permission de mépriser l’autre. Elle devient fragile lorsque chaque camp finit par considérer que lui seul possède l’amour de la patrie.

Nous devrions pouvoir dire : « Je ne partage pas ton choix » sans dire : « Tu es mon ennemi. »

Nous devrions pouvoir défendre une élection sans mépriser ceux qui demandent de meilleures conditions. Nous devrions pouvoir demander de meilleures conditions sans traiter ceux qui organisent ou souhaitent participer aux élections comme des ennemis de la nation.

La République est suffisamment grande pour contenir nos désaccords.

Et Haïti est suffisamment meurtrie pour que nous évitions de nous créer de nouveaux ennemis là où nous avons simplement des opinions différentes.

Et après le vote ?

C’est peut-être là que notre véritable travail commence. Car le lendemain d’une élection, les rivières seront toujours là.

Les déchets seront toujours là. Les jeunes chercheront toujours du travail.

Les familles continueront de demander des services publics dignes.

Les quartiers continueront d’attendre des infrastructures.

Et les générations futures continueront de recevoir ce que nous aurons choisi de préserver ou de détruire.

Le bulletin de vote ne doit donc pas devenir une fin. Il doit être l’un des moyens par lesquels une société exprime ce qu’elle veut devenir. Et si nous voulons que nos enfants héritent d’un pays plus propre, plus stable et plus digne, il faudra que la responsabilité ne s’arrête ni au palais national, ni au Parlement, ni aux bureaux de vote.

Elle devra aussi entrer dans nos maisons, nos quartiers, nos écoles, nos entreprises et nos communautés. Parce qu’un pays ne se reconstruit pas uniquement avec des dirigeants. Il se reconstruit avec des citoyens.

Et je veux faire partie de ces citoyens.

Je ne veux pas seulement parler du pays que nous méritons. Je veux travailler à celui que nous laisserons.

Je souhaite que les prochaines élections se déroulent dans la paix. Que chacun puisse exprimer son choix sans peur. Que les désaccords restent des désaccords et ne deviennent pas des haines.

Que les candidats parlent de leurs projets plutôt que de nourrir les divisions. Que les citoyens puissent écouter, réfléchir et choisir librement.

Mais j’aimerais aussi que nous posions une question qui dépasse l’échéance électorale :

Après avoir choisi ceux qui nous gouverneront, serons-nous enfin prêts à prendre soin du pays qu’ils auront à gouverner ?

Car il ne suffit pas de demander quel Haïtien dirigera Haïti. Il faut aussi nous demander quelle Haïti nous voulons lui confier.

Une Haïti où nos eaux respirent.

Une Haïti où nos déchets ne voyagent plus jusque dans nos rivières et nos mers. Une Haïti où recycler peut devenir un métier.

Une Haïti où la jeunesse peut trouver des raisons de rester et de construire.

Une Haïti où nos morts reposent dans des lieux dignes.

Une Haïti où l’on peut être en désaccord sans cesser d’être compatriotes.

Une Haïti où chacun comprend que la reconstruction n’est pas seulement une promesse faite par ceux qui gouvernent, mais une responsabilité que nous portons aussi.

Je ne veux pas attendre que quelqu’un vienne reconstruire mon pays à ma place. Mais ne me précipitez pas non plus à participer trop tôt à des élections.

Je veux commencer par ce qui est devant moi. Je veux commencer par l’eau.

Je veux commencer par la propreté.

Je veux commencer par les déchets que nous avons trop longtemps considérés comme une fatalité.

Je veux commencer par la jeunesse à laquelle nous devons des perspectives.

Je veux commencer par les lieux où reposent ceux qui nous ont précédés.

Je veux commencer petit, s’il le faut, mais commencer pour de vrai.

Parce qu’un pays ne se reconstruit pas en un jour.

Il se reconstruit lorsque suffisamment de citoyens décident que certaines choses ne sont plus acceptables.

Les élections passeront.

Les gouvernements passeront.

Les oppositions passeront.

Mais Haïti, elle, restera.

Et la véritable question sera alors toute simple :

Qu’aurons-nous fait de ce pays pendant que nous étions encore là ?

Nos ancêtres nous ont transmis une terre. À nous de décider si nous voulons la transmettre comme nous l’avons trouvée, comme nous l’avons abîmée, ou comme nous aurons enfin appris à la restaurer.

Moi, je veux pouvoir regarder ceux qui viendront après nous et leur dire : Nous n’avons pas tout réussi. Mais nous avons commencé.

Nous avons commencé à nettoyer nos eaux. Nous avons commencé à créer du travail. Nous avons commencé à restaurer nos espaces.

Nous avons commencé à respecter nos morts. Nous avons commencé à croire que reconstruire Haïti n’était pas seulement le travail de ceux qui gouvernent. C’était aussi le nôtre.

Et peut-être qu’un jour, lorsque nos enfants marcheront au bord d’une rivière propre, lorsqu’un jeune trouvera ici le travail qui lui permettra de rester près des siens, lorsqu’un ancien lieu de repos retrouvera sa dignité, personne ne demandera plus quel gouvernement était au pouvoir lorsque tout cela a commencé.

Ils diront simplement :

À un moment de notre histoire, des Haïtiens ont décidé de prendre leur responsabilité.

Ralf Dieudonné JN MARY, dit Lysius Félicité Salomon Jeune.

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