Mardi 2 septembre, la ministre haïtienne des Affaires étrangères a finalement accueilli le Groupe des personnalités éminentes de la CARICOM, en visite à Port-au-Prince jusqu’au 9 septembre. Cette rencontre, présentée par les autorités haïtiennes comme une étape normale du dialogue régional sur la transition politique, mérite pourtant d’être replacée dans son contexte réel, qui est nettement moins consensuel que ne le suggère le communiqué officiel.
Cette même délégation, composée d’anciens Premiers ministres de la Jamaïque, de Sainte Lucie et des Bahamas, avait initialement prévu de se rendre en Haïti début juin. Le gouvernement de transition avait alors annulé cette visite, invoquant un conflit de calendrier, une source gouvernementale ayant même laissé entendre, selon des informations rapportées à l’époque, que la rencontre pourrait être reportée à la fin du mois de juin, une fois les trois matchs d’Haïti à la Coupe du monde achevés.
Il y a, dans ce report puis cette réception tardive, une chronologie qui mérite d’être interrogée avec la même rigueur que celle appliquée à chaque geste diplomatique documenté dans ces colonnes. Un gouvernement qui repousse pendant trois mois une mission d’accompagnement politique explicitement demandée par une organisation régionale dont Haïti est membre, avant de finalement l’accueillir au moment précis où les critiques sur son inaction se multiplient, n’envoie pas le même signal qu’un gouvernement pleinement ouvert au dialogue depuis le départ.
Le 20 août dernier, une alerte formelle a été adressée par les groupements DELIVRANS et SOL AYITI au secrétaire général de l’Organisation des États américains, concernant la neutralité institutionnelle du processus électoral. Elle documentait, le 26 août, le bilan très faible de l’inscription électorale, à peine quatre pour cent du corps électoral historique de 2016 après un mois d’opérations. Cette accumulation de signaux préoccupants, documentée semaine après semaine dans cette chronique, semble avoir fini par produire l’effet qu’un simple appel diplomatique n’avait pas suffi à provoquer trois mois plus tôt.
Le même jour où cette délégation était enfin reçue, le Premier ministre Alix Didier Fils Aimé a lancé un appel à l’unité des partis politiques dans la perspective des élections du 13 décembre. La délégation caribéenne prévoit d’ailleurs de rencontrer, au cours de son séjour, plusieurs plateformes politiques nouvellement constituées ainsi que des partenaires plus anciens, parmi lesquels Pitit Dessalines, dont le dirigeant, Jean Charles Moïse, a été convoqué par le parquet de Port au Prince, après des propos publics appelant au déchouquage et à l’incendie pour obtenir le départ du Premier ministre.
Que la CARICOM prévoie de dialoguer avec cette même formation, quelques semaines après cet épisode, illustre la complexité réelle du paysage politique que le gouvernement appelle aujourd’hui à l’unité, un paysage où certains acteurs qu’il faudrait rassembler sont, précisément, ceux qui appellent le plus ouvertement à sa chute par des moyens non institutionnels.
Cet appel à l’unité, aussi louable soit il dans son principe, se heurte donc à une réalité politique fragmentée que cette chronique documente depuis des semaines sous des angles différents. Le mouvement MOPELID rejetait, début août, le calendrier électoral au nom de l’exclusion socio économique d’une partie de la population. Les groupements DELIVRANS et SOL AYITI alertaient, plus tard dans le mois, sur des soupçons de partialité institutionnelle. Pitit Dessalines, de son côté, privilégie une rhétorique de rupture plutôt que de dialogue institutionnel. Un appel à l’unité lancé depuis la Primature, sans qu’aucune mesure concrète ne vienne répondre aux préoccupations spécifiques formulées par chacun de ces acteurs, risque de rester, comme tant d’autres déclarations documentées dans cette chronique, une formule de circonstance plutôt qu’une véritable initiative de rassemblement politique.
Il y a, cependant, une occasion réelle que cette visite du Groupe des personnalités éminentes pourrait permettre de saisir, à condition que le gouvernement haïtien y consente pleinement cette fois ci.
Malheureusement, des alertes formulées par les acteurs politiques critiques du processus électoral n’ont pas fait l’objet d’examen contradictoire et transparent, mais ont été ignorées au profit d’un récit institutionnel univoque. Une délégation composée d’anciens chefs de gouvernement de la région, dotée d’une expérience directe des processus de transition politique, dispose potentiellement de la légitimité nécessaire pour jouer ce rôle de médiation impartiale entre le pouvoir en place et ses différents contradicteurs, pourvu que sa mission ne se limite pas à une série d’entretiens protocolaires sans suite publique documentée.
Le précédent des visites répétées d’Albert Ramdin invite cependant à une prudence particulière sur ce point. Quatre rencontres en treize mois entre le secrétaire général de l’Organisation des États américains et le gouvernement haïtien n’avaient produit, jusqu’à l’annonce d’un financement concret pour les cartes d’identité, aucun engagement vérifiable. Le Groupe des personnalités éminentes de la CARICOM devra, pour se distinguer de ce schéma répétitif déjà documenté, démontrer que sa mission produit davantage qu’un communiqué de clôture supplémentaire saluant la bonne volonté de toutes les parties.
À l’issue de cette visite, le 9 septembre, cette chronique vérifiera, comme elle s’y engage systématiquement, si les échanges tenus cette semaine se sont traduits par des recommandations précises et publiques, ou s’ils rejoindront, une fois de plus, la longue liste des rencontres diplomatiques dont le contenu réel reste, pour la population haïtienne, largement invisible.
Jean Clyde Desroseaux

