Dix-sept Colombiens transférés à Miami avec Félix Badio : Bogotá se désolidarise de la procédure, les familles dénoncent l’absence de notification
PORT-AU-PRINCE / BOGOTÁ, lundi 21 septembre 2026 — Le transfert aux États-Unis, dimanche, de 17 ressortissants colombiens et de Joseph Félix Badio, poursuivis dans le dossier de l’assassinat de l’ancien président Jovenel Moïse, suscite des interrogations sur les garanties procédurales accordées aux détenus et sur le devenir de l’instruction judiciaire haïtienne. La presse colombienne rapporte que Bogotá n’a participé ni à la décision ni à son exécution, tandis que des proches des anciens militaires dénoncent les conditions dans lesquelles ils ont appris leur départ pour Miami.
Le ministère colombien des Affaires étrangères a précisé, dans un communiqué publié dimanche 20 septembre, que son gouvernement n’avait pris part à aucune étape du transfert. Les autorités colombiennes ont néanmoins annoncé la poursuite de leur assistance consulaire et demandé que leurs ressortissants bénéficient des garanties judiciaires applicables ainsi que de conditions de détention appropriées. La responsabilité pénale de chacun devra être déterminée individuellement par les juridictions compétentes, conformément au principe de la présomption d’innocence.
Le quotidien El Espectador a consacré un article à cette prise de position diplomatique. Le gouvernement colombien distingue ainsi son obligation de protection consulaire de toute participation à la procédure conduite par les autorités haïtiennes et américaines. Cette déclaration ne constitue toutefois ni une contestation formelle de la compétence des tribunaux fédéraux américains ni une validation juridique des modalités du transfert.
Selon Noticias Caracol, un avion militaire américain a atterri à l’aéroport international de Port-au-Prince peu avant 11 heures, dimanche, pour prendre en charge les détenus. Leur destination était le district sud de la Floride. Le média précise que le gouvernement haïtien a confirmé leur remise aux États-Unis tout en reconnaissant l’absence de progrès suffisants de la justice nationale dans cette affaire.
Le transfert intervient plus de cinq ans après l’assassinat de Jovenel Moïse, survenu le 7 juillet 2021 dans sa résidence privée. Les autorités américaines ont engagé des poursuites contre plusieurs personnes accusées d’avoir participé à la préparation, au financement ou à l’exécution de l’opération. Une partie de la conspiration aurait été organisée depuis le sud de la Floride, fondement invoqué pour les poursuites fédérales.
Le procureur fédéral Jason A. Reding Quiñones a annoncé que 30 personnes avaient été mises en accusation aux États-Unis dans ce dossier. Il a présenté l’arrivée des nouveaux détenus comme une nouvelle étape des poursuites, précisant que les investigations continueraient à viser les personnes soupçonnées d’avoir financé, facilité ou soutenu le complot. Le FBI a également réaffirmé sa volonté de poursuivre l’établissement des responsabilités individuelles.
Le média colombien Infobae a publié une liste nominative des 17 ressortissants transférés, parmi lesquels figurent notamment Ángel Mario Yarce Sierra, Edwin Enrique Rodríguez Blanquicet, Manuel Antonio Grosso Guarín et Jheyner Alberto Carmona Flórez. Joseph Félix Badio, ancien fonctionnaire haïtien, complète le groupe. Présenté par les enquêteurs comme l’un des principaux suspects, il devra répondre des accusations formulées contre lui devant la justice américaine, sans préjudice de la présomption d’innocence.
La situation des familles constitue un autre volet de cette affaire. Selon les informations rapportées par le Miami Herald, des proches des anciens militaires ont appris leur transfert sans notification préalable. L’épouse de l’un des détenus, Milena Carmona, a notamment fait état des difficultés financières auxquelles les familles pourraient être confrontées pour assurer leur défense aux États-Unis. Les conditions exactes de leur information préalable et de leur accès à un avocat devront être précisées.
La qualification juridique de l’opération mérite également examen. Plusieurs journaux colombiens, dont El Espectador, emploient le terme « extradition », tandis que le ministère colombien des Affaires étrangères privilégie celui de « transfert ». Son communiqué ne précise ni le fondement conventionnel de la remise ni la décision juridictionnelle haïtienne ayant éventuellement autorisé cette opération.
Pour la justice haïtienne, le départ de ces 18 personnes pose une interrogation institutionnelle : quel sera le sort des procédures d’instruction engagées sur le territoire national ? Leur comparution devant une juridiction fédérale américaine ne signifie pas automatiquement l’extinction de l’action publique en Haïti. Les autorités haïtiennes devront préciser les conséquences de ce transfert sur les actes d’instruction déjà accomplis, les éventuels mandats judiciaires et les droits des victimes constituées parties civiles.
La position de Bogotá introduit enfin une dimension diplomatique particulière. En affirmant ne pas avoir participé à la décision, le gouvernement colombien renvoie la responsabilité de l’opération aux autorités des pays concernés. Sa diplomatie entend néanmoins poursuivre l’assistance consulaire, veiller au respect du procès équitable et contrôler les conditions de détention de ses ressortissants. L’attention se porte maintenant sur les premières comparutions à Miami, les accusations individuelles et les garanties accordées aux prévenus.
Sources principales : Ministère colombien des Affaires étrangères, 20 septembre 2026 ; Infobae Colombia ; Blu Radio ; El Colombiano .

