Certains chiffres traversent un rapport diplomatique sans qu’on s’y attarde vraiment, alors que d’autres devraient, à eux seuls, réorienter l’ensemble d’une politique publique. Celui que le représentant spécial des Nations unies pour Haïti, Carlos Ruiz Massieu, a livré le mois dernier devant le Conseil de sécurité appartient à la seconde catégorie : jusqu’à un membre de gang sur deux, aujourd’hui en Haïti, serait un enfant. Ce n’est pas une estimation marginale glissée en fin de rapport ; c’est, selon les propres mots du représentant onusien, l’un des indicateurs les plus inquiétants d’une crise qui a changé de nature.
Cette même session du Conseil de sécurité a d’ailleurs livré un second constat, tout aussi structurant, formulé par Monica Juma, directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime : les gangs armés haïtiens ne cherchent plus simplement à capturer des territoires, mais à capturer les institutions et les artères économiques dont dépendent les communautés. Longtemps perçue comme une menace sécuritaire classique, la crise haïtienne est désormais analysée par les Nations unies elles-mêmes comme une crise de gouvernance alimentée par le crime organisé — une nuance qui change radicalement la nature des réponses à y apporter. Un adversaire qui se contente d’occuper un territoire peut, en théorie, en être délogé par la force. Un adversaire qui a entrepris de se substituer progressivement à l’État lui-même — en prélevant sa propre fiscalité informelle sur les axes commerciaux, en contrôlant l’accès aux ressources essentielles, en devenant, pour des populations entières, la seule autorité effective de leur quotidien — pose un défi d’une tout autre ampleur, qu’aucune offensive militaire, aussi robuste soit-elle, ne suffira à elle seule à renverser.
C’est dans ce contexte de mutation institutionnelle des gangs qu’il faut replacer la statistique sur l’enfance recrutée. Un système criminel qui aspire à durer, à s’enraciner, à devenir une forme d’autorité parallèle plutôt qu’une simple bande de pillards de passage, a un besoin structurel de renouvellement continu de ses effectifs — et les enfants, dans un pays où plusieurs millions de personnes vivent en situation d’insécurité alimentaire aiguë et où le système éducatif reste profondément fragilisé, constituent un réservoir de recrutement à la fois abondant et particulièrement malléable. Un enfant qui rejoint un gang, souvent par nécessité de survie plus que par choix idéologique, se retrouve happé dans un système qui lui offre, à défaut d’avenir, au moins une structure, une protection relative face à d’autres groupes armés, et parfois un accès à des ressources que l’État ne lui garantit plus.
Cette réalité oblige à reconsidérer, sous un jour différent, l’ensemble des opérations sécuritaires menées contre ces groupes armés. Cette chronique consacrait, le mois dernier, un éditorial entier au risque que les forces de sécurité haïtiennes elles-mêmes soient inscrites, aux côtés des gangs, sur la liste onusienne des auteurs de violations graves contre les enfants, en raison du nombre d’enfants tués ou mutilés lors d’opérations sécuritaires, notamment par frappes de drones. La statistique révélée en juillet ajoute une dimension supplémentaire, et particulièrement vertigineuse, à ce constat : dans un contexte où la moitié des combattants ciblés par ces mêmes opérations pourraient être des mineurs, chaque frappe menée contre une position tenue par un gang risque de viser, statistiquement, autant des enfants-soldats que des adultes véritablement responsables de la stratégie criminelle de ces organisations. Ce n’est pas un argument pour renoncer à toute action sécuritaire face à des groupes qui terrorisent le pays ; c’est un argument pour repenser fondamentalement la doctrine d’engagement, en intégrant, comme une priorité opérationnelle et non comme une simple clause de précaution juridique, la présomption qu’une part significative des combattants rencontrés sur le terrain sont des enfants qu’il faudrait, en théorie, chercher à extraire plutôt qu’à neutraliser par la force létale.
Cette dimension pose également une question directe à la feuille de route de la Force de répression des gangs, présentée en juin dernier au Conseil de sécurité avec un horizon fixé à 2028, et que cette chronique examinait sous l’angle de son calendrier et de son financement. Aucune stratégie de reconquête territoriale, aussi bien financée et bien coordonnée soit-elle, ne pourra produire une paix durable si elle ne s’accompagne pas d’un volet spécifiquement conçu pour la démobilisation, la réhabilitation psychosociale et la réinsertion des enfants combattants — un volet qui, à ce jour, demeure largement absent des communications publiques entourant cette feuille de route, alors même que les propres services des Nations unies viennent d’en établir l’urgence avec cette statistique accablante.
Il y a, enfin, une responsabilité qui incombe directement à l’État haïtien, indépendamment de tout appui international : celle de s’attaquer aux racines mêmes de ce recrutement massif d’enfants, qui ne relève ni d’une fatalité culturelle ni d’un simple problème sécuritaire, mais bien d’un effondrement combiné de la protection sociale, de l’accès à l’éducation et des perspectives économiques pour la jeunesse la plus vulnérable du pays. Cette chronique saluait, il y a quelques jours, l’engouement suscité par la campagne de recrutement des Forces armées d’Haïti, avec plus de dix-sept mille candidatures enregistrées en quelques jours à peine. Ce sursaut démontre qu’une partie significative de la jeunesse haïtienne, en âge de porter les armes, préfère de loin s’engager au service légitime de son pays plutôt que de rejoindre les rangs d’un gang — à condition, précisément, qu’une telle alternative existe et lui soit accessible. Pour les enfants plus jeunes encore, ceux que rien ne protège aujourd’hui du recrutement criminel, cette alternative reste largement à construire. Tant qu’elle ne le sera pas, la moitié des combattants qui affronteront demain la Force de répression des gangs continuera, très probablement, de porter un visage d’enfant.
Jean Clyde Desroseaux

