Robert Lodimus

LES TIGRES SONT
ENCORE LÂCHÉS
(Essai, Éditions Nemours, 2017, 300 pages)
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Chapitre IV
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La République est morte !
Où est ce « Jésus » qui la ressuscitera comme Lazare ?
« Là-bas est l’île aux tombes, la taciturne; là-bas aussi sont les tombes de ma jeunesse. Je veux y apporter, toujours vertes, une couronne de vie… »
(Frederick Nietzsche, Le chant des tombes, Ainsi parlait Zarathoustra)
Que faudrait-il encore écrire ou dire pour espérer arracher quelques larmes de conscience aux vendeurs du droit d’aînesse de la République d’Haïti. Ces conspirateurs et ces traîtres, attirés par le pouvoir et l’argent, flirtent depuis des décennies avec les néocolons qui ont fait le serment sur la tombe de leurs ancêtres négriers de conduire la Nation haïtienne à sa ruine et à sa perte. « Haiti must disappear », répètent avec hargne et abjection les forbans cachés dans le ventre de l’Organisation des Nations unies (ONU). Haïti doit disparaître pour permettre à la France impériale d’enlever des pages de l’histoire universelle l’outrage de la prodigieuse défaite qu’elle subit sur la terre de Saint-Domingue. Une bande d’esclaves incultes, certes, mais géniaux, kidnappés de l’Afrique, osèrent apprendre aux empires kleptocrates européens, maîtres absolus des vols et des rapines en Amérique, le sens équitable et plénier du concept de « Liberté ». Heureusement pour le monde progressiste, les farouches défenseurs du napoléonisme, quoiqu’ils eussent fait, ne furent pas parvenus à enlever les dates du 18 novembre 1803 et du 1er janvier 1804 de la mémoire blessée et orgueilleuse d’un passé colonial qui porte les brassards de la « hautainerie », du dédain, de l’arrogance, de la condescendance… Le chêne apprit à ses dépens cette nuit-là qu’il ne pouvait éternellement continuer à « braver l’effort de la tempête ». Cependant, se souvient-il encore que, pour son malheur, le roseau plia, mais ne rompit pas.
Aucun document officiel ne relate les tribulations, les souffrances de Paris ni ne souligne le comble de ses désespoirs à Vertières ou à la Crête-à-Pierrot. Ses cris de détresse mêlés aux grondements des tonnerres de la victoire monumentale d’Henri Christophe et de ses frères d’armes ont traversé l’océan Atlantique. Bonaparte – comme il le fit sans remords et sans souci dans ses campagnes d’Italie, d’Égypte, d’Allemagne, de Russie… – sacrifia 40 000 français sur le sol de Saint-Domingue. Il sera donc difficile pour la République d’Haïti d’échapper à la haine des flibustiers et des boucaniers négrophobes.
La « résurrection » d’Haïti passe nécessairement par un plan de sauvetage multidimensionnel axé sur trois piliers indissociables : sécurisation du territoire, stabilisation humanitaire et redressement institutionnel. Face à une crise politicoéconomique et sociale où plus de 5,5 millions de personnes ont besoin aujourd’hui d’une assistance vitale, l’État haïtien et le « trio infernal de la communauté internationale » n’ont déployé jusqu’à présent aucun effort, n’ont proposé aucun plan d’urgence ciblé et viable, laissant totalement le champ libre à des dirigeants de facto, qui se goinfrent – jusqu’à l’indigestion – de l’ultracrépidarianisme : un comportement qui consiste à donner son avis, voire à agir en expert dans toutes les circonstances, sur des sujets que l’on ne maîtrise pas ou pour lesquels on n’a aucune compétence crédible et nécessaire. Ce terme tire son origine de la locution latine « Sutor, ne supra crepidam », qui est traduite par « Cordonnier, pas plus haut que la sandale ». L’écrivain Pline l’Ancien rapporta cette anecdote selon laquelle le peintre antique Apelle de Cos avait accepté la critique d’un cordonnier concernant une sandale sur l’un de ses tableaux, mais lorsque ce dernier a commencé à critiquer le reste de l’œuvre, l’artiste lui a rétorqué de se mêler uniquement de ce qu’il connaissait. Le mot a été créé en 1819 par le critique littéraire britannique William Hazlitt et adressé à William Gifford, rédacteur de Quarterly review, une revue littéraire de l’époque. En psychologie, ce phénomène est proche du « biais de Dunning-Kruger » ou « syndrome de surconfiance ». Les individus les moins qualifiés dans un domaine ont toujours tendance à surestimer leurs capacités et leurs connaissances. Nous paraphrasons souvent le grand et célèbre cinéaste Woody Allen : « L’université est aussi un bastion de cons. » Ne devrait-on pas rédiger un grand ouvrage sur tous les « cons » qui ont dirigé ou dirigent actuellement le monde ?
La République d’Haïti n’agonise pas. Elle n’est plus à l’article de la mort. Elle est décédée depuis le 12 janvier 2010. Et même avant. S’il faudrait considérer le 29 février 2004, date de la nouvelle invasion des États-Unis et du Canada à Port-au-Prince, pour kidnapper le président Jean-Bertrand Aristide et le déporter en Afrique du Sud. Les riverains ne s’en sont pas rendu compte. Les politicards débraillés qui ont pris part aux élections frauduleuses des mois d’août et d’octobre 2015 se disputaient la chair putréfiée d’une dépouille mortelle. Les tigres charognards sont donc des « profanateurs de cadavre ».

Toto Bissainthe
Selon la grande compositrice, chanteuse et actrice haïtienne engagée, Toto Bissainthe, décédée le 4 juin 1994 à Pétion-Ville, Haïti était entrée dans un état de trépassement depuis le 22 septembre 1957, jour officiel de la consécration du macoutisme dans la Caraïbe. Elle portait le deuil et le chagrin de ses enfants égorgés et éparpillés aux quatre coins de l’univers.
« Dèy-wo m-rele dèy-wo
Ayiti woy
Ayiti cheri men pitit wou mouri
Men lòt yo toutouni
Sa k’ap pote dèy la woy
Ayiti Toma men san wou lan diaspora
Men peyi an ap kaba
Sa k’ap pote dèy la woy
Men lòt yo toutouni
Sa k’ap pote dèy la woy
Ayiti Toma men san wou lan diaspora
Men peyi an ap kaba
Sa k’ap pote dèy la woy
Traduction
Je crie deuil pour Haïti
Haïti chérie, tes enfants meurent
D’autres sont démunis
Qui portent leur deuil
Haïti Thomas ton sang coule dans la diaspora
Le pays se meurt
D’autres sont démunis
Qui portent leur deuil
Haïti Thomas ton sang coule dans la diaspora
Le pays se meurt
Qui vont porter son deuil »(1)
En cette triste époque où la déchéance sociale et la trahison politique trônent à leur plus haut sommet, nous nous courbons devant les esprits errants des martyrs et des héros de la guerre de l’indépendance qui ont légué à leurs descendants une « patrie » inachevée, forgée dans le sang, mais qui représente, malgré tout, une grande fierté nationale. Ce peuple résilient, courageux, combatif finira certainement par triompher des forces occultes qui l’ensorcèlent. Il éliminera les tares morales, intellectuelles et physiques, sources de toutes les déconvenues qui l’assaillent, et reprendra son périple vers son « Canaan ». Haïti s’éveillera. Comme le Cuba castriste en janvier 1959. La Chine maoïste, le 1er octobre 1949. La Russie léniniste en octobre 1917. Le Burkina Faso sankaraiste en 1983. Et une fois de plus, elle étonnera le monde. Comme dit la fable : « Attendons la fin… »
Hérode, roi de Judée, demanda à son conseiller : « Qui est ce Messie qu’ils attendent? » Le subalterne répondit de manière désinvolte : « Quelqu’un qui ne viendra jamais! » Cependant, comme le révèlent les Écritures, l’homme se trompa. Car le Messie vint. Parce que Jérusalem détruisait ses « Prophètes ».
Chez les croyants chrétiens, la trahison de Juda Iscariote à Gethsémani ne s’inscrit-elle pas dans la logique des étapes symboliques qui jouxtèrent l’accomplissement de la « prophétie » autour des mystères de la « naissance » et de la « résurrection » de Jésus pour la cause rédemptrice de l’humanité? L’acte de mourir, quand il se révèle utile et impératif, quand il peut devenir le commencement solennel d’une naissance nouvelle, serait-il indissociable des désirs nirvaniques de l’être pour la reconquête de la « Liberté » authentique et absolue ? Les droits naturels sont des prérogatives inhérentes à la nature humaine, universelles et inaliénables. Le concept moderne, théorisé par John Locke, postule que l’individu possède des droits fondamentaux avant même l’existence de l’État : la vie, la liberté et la propriété. Dans tous les manuels de philosophie sociale et politique, cette « Liberté », matérialisée dans la jouissance des droits individuels et collectifs, consiste à travailler, à manger, à boire, à dormir, à s’instruire, à voyager, à jouer, à enfanter, à s’habiller, à aller, à revenir, à danser, à prier, et nous ajoutons : même à ne pas prier, pour rejoindre Martin Gray, le co-auteur – avec Max Gallo – de l’ouvrage « Au nom de tous les miens »… Enfin, nous sous-entendons tous les mots sensés qui charrient à eux seuls les rêves portés par les souffre-douleur du banditisme politico-néolibéraliste, ce « fléau d’Attila » qui bouleverse la terre.
Michel Eyquem de Montaigne, philosophe de la période Renaissance, remarque : « La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, a désappris à servir. » Toutes les femmes et les hommes qui ont provoqué la levée du vent de Joris Ivens [2] dans le désert de la bêtise sociale, de l’immoralité politique et de la déliquescence économique avaient appris à mourir. Tous, sans exception : Jean-Jacques Dessalines, Sanite Bélair, Catherine Flon, Alexandre Pétion, Hector Riobé, Omar Al Mokhtar, Ernesto Guevara, Mahatma Gandhi, Malcom X, Martin Luther King, Camillo Cienfuegos, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Abraham Lincoln…
Dans « Parole d’homme », Roger Garaudy parle d’une époque de sa vie où il n’avait pas encore appris à mourir. En d’autres termes, l’écrivain a avoué qu’il cherchait encore le chemin de l’engagement moral que confère la militance politique bâtie solidement sur le roc de la conviction idéologique. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? », disait Jésus à Pierre qui n’arriva pas à compléter l’exploit mystique de la marche sur la mer pour aller à sa rencontre. L’apôtre paniqua. Et il s’enfonça dans les eaux profondes.
Les sociétés paralysées par la peur de mourir sombrent dans l’humiliation, pataugent dans l’immobilisme et la léthargie. Les images séquentielles de Pierre marchant vers Jésus pourraient aussi servir à dialectiser la situation du citoyen militant qui avance à la rencontre des idéaux démocratiques, et qui, finalement, se dégonfle. Les flambeaux de la résistance à l’oppression doivent toujours rester allumés pour éclairer la voie du vaste projet de « Révolution mondiale » qui se réalisera au profit des masses. Et même dans les nuits venteuses des massacres comme ceux des Saints Innocents, de la Saint-Barthélemy, de Nankin…
Pour ceux qui connaissent la tragédie de la « mutinerie du Cuirassé Potemkine » de 1905, adaptée au cinéma par Sergei Eisenstein, nous rappelons que c’est l’assassinat du chef Vakoulintchouk et le massacre spectaculaire des civils sur les marches de l’escalier d’Odessa qui ont pavé la voie durant 12 années – selon certains historiens communistes, dont Léon Moussinac – à la révolution d’octobre de 1917. Une histoire de viande pourrie rongée par des vers que l’on donna à manger aux marins du Cuirassé Potemkine déclencha une révolte populaire et changea le cours de l’’histoire du peuple russe.
Maxo Gaspard, le militant politique assassiné le jeudi 5 novembre 2015 à Delmas, aurait dû être le Vakoulintchouk qui eût fait sauter le couvercle de la marmite de la « déconfiture électorale » des 9 août et 25 octobre 2015. Comme Lencie Mirville devrait être la dernière victime innocente du climat d’insécurité publique alimenté par le clan des charognards.
Le gouvernement des Tèt Kale se débattait dans une forêt d’absurdités où croissent l’irrationalité, la tromperie, le mensonge, la perversion, l’anarchie, l’incompétence, l’immoralité… Bref, la Diablerie !
Les équidés, grâce à l’appui des États cyniques qui ont accouché du Core Group, ont sapé les institutions déjà branlantes de la République d’Haïti. Ils ont vidé le trésor national jusqu’au dernier centime. Les petits fonctionnaires arrêtent de travailler. Certains, à bout de souffle, manifestent dans les rues insalubres pour réclamer des arriérés de salaire totalisant de 3 à 6 mois. N’ont-ils pas tous un foyer à nourrir ?
La disette se transforme lentement, mais sûrement en une crise de famine généralisée. La somalisation des conditions de vie des masses populaires haïtiennes devient une évidence aux yeux des observateurs internationaux. Mais les autorités illégitimes s’en lavent les mains. Comme Ponce Pilate. Dans la mesure où ces gens-là vivent eux-mêmes royalement : voitures luxueuses, chauffeurs, bijoux pour madame et maîtresses, châteaux, majordomes, piscine… La bourgeoisie compradore gagne sur tous les terrains de l’économie et de la finance. Ses comptes bancaires sont alimentés en devises étrangères fortes : euros ou dollars américains.
La monnaie nationale, elle-même, a touché le fond du vase. Son processus de dévaluation atteint une vitesse de croisière. « Lorsque 100 gourdes s’échangeront contre 1 dollar us, la Minustah de Sandra Honoré pliera bagages. Mission accomplie. Pays en faillite. Vente aux enchères. Adjugé, vendu au milliardaire Bill Gates, le co-fondateur de Microsoft », avons-nous écrit quelque part, dans un texte publié dans les journaux… Aujourd’hui, combien vaut l’argent haïtien ? Un dollar américain (USD) est échangé contre 131 gourdes haïtiennes (HTG) environ. À l’inverse, une gourde haïtienne équivaut approximativement à 0,0076 dollar américain.
Un mal pour un bien
Depuis la mascarade électorale du 25 octobre 2015, entachée de violences, de retards et d’accusations de fraudes massives, Haïti s’enfonce dans l’océan de l’ingouvernabilité. Le premier tour de la présidentielle – qui a opposé 54 candidats – plaçait Jovenel Moïse en tête avec 32,76 % des voix et Jude Célestin à 25,29 %. Face à l’ampleur de la contestation populaire et à l’abyssalité de l’impasse politique, le processus qui devait mener au second tour a été suspendu. Confrontée aux nombreuses preuves irréfutables d’irrégularités, la « pseudo-commission indépendante » – chargée de l’évaluation de la « votation de façade », du déroulement ou de la légitimité des scrutins – a été contrainte de recommander l’annulation pure et simple du premier tour. Michel Martelly a quitté ses fonctions au début de 2016, sans qu’un successeur élu ne soit immédiatement intronisé, laissant la place à un exécutif provisoire dirigé par Jocelerme Privert, et investi du mandat d’organiser de nouvelles élections présidentielles l’année suivante. C’est ainsi – avons-nous compris – que le carnavalier drogué et ses tambourineurs soûlards sont parvenus à transformer « un vulgaire planteur de banane » en une marionnette de palais et en un fantoche de la bourgeoisie compradore et des ambassades impériales installées à Port-au-Prince.
Le 7 février 2016 doit être considéré comme une grande victoire pour les « tigres » qui gargotent, et qui se bousculent aujourd’hui encore dans les auges de la présidence. Ce jour-là, sous le couvert de fausses promesses, les cartes du pouvoir ont simplement été rebattues au profit d’une nouvelle oligarchie. Une décennie plus tard, les visages ont changé, mais les pratiques demeurent : le palais national et la primature restent le théâtre d’un éternel partage des dépouilles économiques. Cette situation nous mène loin, bien loin des aspirations réelles de la population livrée à la cruauté des gangs armés.
Les vendeurs de patrie n’ont-ils pas toujours clamé haut et fort que les puissances néolibérales leur assuraient toute la protection indispensable et toute la force nécessaire pour parachever leurs œuvres de méchanceté, de prévarication, de sabotage et de destruction ? En vérité, seule la « machine » de Joseph Ignace Guillotin pourra aider le peuple haïtien à se débarrasser des Éphialtès qui livrent leur pays aux Xerxès de l’ère contemporaine. Parfois, la nature se charge aussi de rendre justice aux victimes innocentes. Elle sait placer des Athénade sur la route des traîtres. Le « Bien » obtient sa récompense, le « Mal » récolte son châtiment.
La société haïtienne guette l’émergence d’un cerveau intelligent, génial qui viendra – au sens où le rapporte Herbert Marcuse [3] – le « forcer à être Libre ». L’essayiste s’aligne sur les approches théoriques rousseauistes pour expliquer :
« La contrainte est rendue nécessaire par les conditions immorales et répressives dans lesquelles vivent les hommes. Son idée fondamentale est la suivante : comment des esclaves, qui ne savent même pas qu’ils sont esclaves, peuvent-ils se libérer? Comment peuvent-ils obtenir spontanément leur émancipation? Il faut les éduquer et les guider, leur apprendre à être libres et ce d’autant plus que la société dans laquelle ils vivent a recours à des moyens plus variés pour modeler et préformer leur conscience et pour les immuniser contre tout choix possible. [4] »
Dans le langage de la philosophie révolutionnaire, cette forme de contrainte que Rousseau a justifiée dans le cadre de la réflexivité portant sur les principes fondamentaux des libertés politiques et des droits collectifs et individuels s’inscrit dans la logique de ce qu’Hébert Marcuse qualifie de « dictature éducatrice ». On ne peut pas compter sur des citoyens dont certains – très orgueilleux et inconscients – paraissent mal-éduquées, mal-instruits, et d’autres – la grande majorité – complètement illettrés, analphabètes et ignorants, pour changer les vieilles structures sociétales héritées du mouvement anti-esclavagiste de la fin du 17ème et du commencement du 18ème siècle à Saint-Domingue, qui permit de fonder de peine et de misère un État embryonnaire, présentant tous les symptômes fatals de la malformation congénitale. Aurions-nous besoin de remonter à chaque instant, comme le font les sociologues et les politologues – et ce qui est bien pour perpétuer la mémoire historique – le lit des périples suivis par la République d’Haïti depuis sa fondation héroïque et épopéenne pour faire admettre l’idée irréfutable que cette vielle bourgade de 27 750 kilomètres carrés avec ses frontières poreuses a toujours cheminé dans la direction opposée à son bien-être ?
Les résultats de cette errance néfaste crèvent les yeux. En utilisant un raisonnement de causalité pour déterminer les effets destructeurs à la base de la situation accélérée de débâcle sociale et de détérioration économique que nous observons dans les rues de Port-au-Prince, nous pouvons postuler librement qu’il existe des menaces de disparition, presque irréversibles, qui planent sur l’existence des autochtones. Les cratères de la récession permanente formés par le phénomène de la corruption institutionnalisée et de la coercition ruineuse finiront par harper les dernières ressources intellectuelles et matérielles encore disponibles. Les individus qui n’auront pas la possibilité de grimper à bord d’un canot de sauvetage, comme Jack et Rose dans le film « Titanic » de James Cameron, couleront dans les eaux hivernales de l’Atlantique.
Le « galion » que les tigres bandits ont piraté indécemment avec l’aide de L’Organisation des Nations unies (ONU) et de l’Organisation des États américains (OEA), et qu’ils ont piloté le 14 mai 2011 sans bagage intellectuel suffisant, sans formation politique adéquate, sans expérience professionnelle, sans vision socio-économique, a heurté un iceberg de débandade et de banqueroute. L’engin menace de se désintégrer avec tous les passagers des étages inférieurs qui ignorent jusqu’à présent la fin tragique qui les attend.
S’il existe véritablement un rapport étroit entre la morale et la politique, faut-il abandonner ces citoyens trompés, opprimés, oppressés, exploités à leur triste sort, ou adopter, au contraire, les grands moyens de les sauver, même contre leur gré, d’une catastrophe démocidaire? La réflexion sur la « Liberté contraignante » devrait occuper un grand espace dans les fora sur l’avenir socio-économique et politique de la Nation haïtienne. Forcer les pauvres du monde à se libérer de la « dictature oligarchique » devient une « nécessité absolue ».
Platon insiste : « Seuls le savoir et l’honnêteté doivent gouverner. » En ce sens, l’un et l’autre se complètent. Nous parlions à la doyenne d’une Faculté de gestion et d’administration dans une université québécoise qui a organisé à Port-au-Prince plusieurs conférences sur l’évolution du rôle de la haute fonction publique. Elle nous a avoué que le retard considérable que connaît Haïti par rapport aux autres pays de la région viendrait du fait que les rares citoyens qui sont allés à l’université souffrent d’un déficit de méthodologie qui les empêche de faire des choix de développement appropriés et viables afin d’aider leur pays à avancer. Ils se montrent étonnamment incapables de se servir de la théorie pour compléter le trajet de systématisation de l’objet par la phase finale qui est sa concrétisation ou sa matérialisation.
Ce qu’il faut retenir
Les puissances impérialistes ne se mêlent pas des affaires internes de l’État haïtien dans le but de l’aider à trouver une voie sûre de développement. Elles veulent plutôt le dérouter de tous les objectifs sociopolitiques salutaires. Les portes de cette prétendue démocratie vers lesquelles elles le poussent depuis l’occupation regrettable de juillet 1915 s’ouvrent sur le vide de la catastrophe économique. Il faut que la République d’Haïti arrête cette marche mortelle qu’elle entreprend vers le Nord. Le soleil levant se trouve à l’Est. L’Ouest symbolise la noirceur, la peur, la désolation, la paupérisation, l’appauvrissement, le choléra, le sida, l’exode interne et externe… Il apporte avec le coucher du soleil la « nuit des loups-garous », pour rejoindre l’esprit d’un texte de Fanfan La Tulipe publié au cours de la deuxième semaine du mois de décembre 2015. Nous parlons de l’époque radieuse où cet Hebdomadaire de New York paraissait franchement préoccupé par la cause des masses populaires mondiales. Certains collaborateurs – conséquents, honnêtes, visionnaires – ont finalement résolu de remettre le tablier pour des raisons valables et incontestables. Malheureusement – pouvons-nous ajouter – autres temps, autres mœurs, autres pratiques…!
Si les sociétés mondiales étaient dirigées par des politiques patriotes, issus des opérations électorales qui portaient le sceau de l’honnêteté, pensez-vous qu’il y aurait tous ces problèmes d’exode, de chômage, de pauvreté, de crimes… sur la terre? Pourquoi les États du Nord, « champions de la démocratide » construisent-ils des prisons à sécurité maximale à coup de millions dollars, au lieu d’investir dans des entreprises sociales et économiques rentables, susceptibles d’améliorer l’indice de développement humain (IDH) au niveau planétaire ?
Le terme « démocratide » est un concept de philosophie politique qui désigne un régime de transition ou une imitation dégradée de la démocratie, où les institutions sont maintenues, mais vidées de leur substance réelle.
Haïti n’est plus une dictature militaire aux chars d’assaut visibles à chaque coin de rue, comme on l’observait après le départ de Jean-Claude Duvalier. Elle est devenue une « démocratide ». Un théâtre d’horreur où le peuple est invité à jouer son rôle dans une pièce qui le déshumanise de plus en plus. On y prône la « liberté de voter » pour ensevelir la « liberté de choisir ».
Les dirigeants des pays de l’Occident savent que les inégalités sociales génèrent des frustrations violentes, des conflits explosifs difficiles à contenir et à réguler. Les ghettos de Harlem, de Bronx à New York, les cités à Paris, les quartiers de Saint-Michel, de Montréal-Nord, de Rivière-des-Prairies à Montréal, autant de bombes à retardement qui risquent d’embraser le climat de sécurité publique déjà fragile.
Le chavisme, comme nous l’entendons tous les jours dans les nouvelles, agonise. Il n’a pas su divorcer avec les principes politiques démagogiques hérités de l’occidentalisme hypocrite. Il s’est laissé pris au piège des scrutins mitigés, inventés et concoctés par les États bourgeois pour la perpétuation de l’impérialisme. Au nom de quelle logique, et sur quelle base faut-il remplacer à intervalles réguliers des organes qui fonctionnent de manière tout à fait efficace dans le corps sociétal ? Dans le seul film qui réunit Louis de Funès et Yves Montand, La Folie des grandeurs, sorti en 1971, réalisée par Gérard Oury, une comédie culte librement adaptée de Ruy Blas de Victor Hugo, nous avons entendu cette phrase qui incite à la réflexion : « Les pauvres, c’est fait pour être très pauvres, et les riches, très riches. »
Le néolibéralisme avec son système électoral coquin s’illustre merveilleusement à travers cette citation cocasse. Les élections, de la façon dont elles sont conçues et organisées, ne contribuent pas à promouvoir la « démocratie » dans les pays truffés d’analphabètes comme Haïti. Elles demeurent une source intarissable de division, de corruption, de coquinerie, de fraude, de malhonnêteté… Quand elles ne permettent tout simplement pas à la médiocrité d’être investie en lieu et place de l’intelligence.
À bas Jésus ! Vive Barabbas !
À bas Anténor Firmin ! Vive Nord Alexis !
Depuis le 1er janvier 1804, les Haïtiens errent à l’aveuglette dans la nébulosité de l’incapabilité. Seraient-ils sortis de l’enfer du féodalisme esclavagiste pour se voir finalement engloutis sous les flots de la misère et de l’ingouvernabilité ? Dessalines, Pétion, Christophe les ont extirpés des flammes brûlantes du colonialisme. Mais qui leur permettra d’échapper à l’autodestruction? Qui les éloignera des pentes escarpées qui ralentissent considérablement leur déplacement vers les lieux édéniques où est supposée les attendre leur petite tranche de bonheur ?
Ce « Messie de la Révolution » naîtra-t-il un jour sur la terre de la République d’Haïti?
Robert Lodimus
LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS, essai
(Prochain extrait : Chapitre V, Magouilles, mensonges et dilatoires)
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Références
[1] Toto Bissainthe, Chanson Dèy wo
[2] Joris Ivens, cinéaste, Une histoire de vent, film documentaire, 1988.
[3] Herbert Marcuse, Culture et Société, Les Éditions de Minuit, 1970.
[4] Marcuse, Culture et Société, Les Éditions de Minuit, 1970.
