par Daniel Alouidor
Dans un pays meurtri, qu’on appelait Haïti,
Un vieux Coche avançait, cahotant, sans répit.
Il portait des millions d’âmes,
Des enfants, des vieillards, des femmes,
Des rêves de paix, des bulletins de vote,
Et tout un peuple attendant qu’on le sorte
Du fossé profond où, depuis des années,
Les promesses internationales s’étaient enlacées.
Le Coche était tiré par plusieurs chevaux :
L’ONU, les États, les voisins, les héros,
Les diplomates, les experts, les envoyés,
Tous prétendaient savoir comment le redresser.
Mais sur le timon, une Mouche apparut.
« Halte ! Je connais le chemin !
Laissez-moi donc guider ce train !
J’ai ma Feuille de Route, mes réunions, mes déclarations,
Mes missions, mes consultations !
Sans moi, vous n’arriverez nulle part. »
Elle était fière, bruyante et fort affairée.
Elle tournait, virevoltait, piquait,
Se posait sur l’un, puis sur l’autre,
Et répétait à chaque rencontre :
« J’ai parlé de sécurité !
J’ai parlé de démocratie !
J’ai parlé d’élections !
J’ai proposé la coordination !
J’ai rencontré les responsables,
Les partenaires indispensables !
Voyez comme je travaille !
Voyez comme le Coche avance grâce à moi ! »
Le Coche, pourtant, n’avançait guère.
À Port-au-Prince, les rues demeuraient dangereuses.
Les familles fuyaient, les maisons étaient silencieuses.
Les écoles fermaient, les marchés tremblaient,
Et les élections, encore une fois, attendaient.
La Mouche, elle, continuait son ballet.
« Il faut agir ! » criait-elle.
« Il faut coordonner ! » répétait-elle.
« Il faut soutenir les institutions !
Il faut préparer les élections !
Il faut renforcer la police !
Il faut mobiliser la communauté ! »
Puis elle repartait, satisfaite,
Après une réunion bien faite.
Un vieux paysan, observant la scène,
Demanda au Coche :
— Dis-moi donc, vieux compagnon,
Cette Mouche qui bourdonne autour de toi,
Elle pousse vraiment ton chariot ?
Le Coche répondit :
— Je n’en sais rien.
Elle parle beaucoup.
Elle s’agite énormément.
Mais depuis qu’elle prétend me faire avancer,
Je cherche encore la direction du chemin.
La Mouche entendit ces mots.
Furieuse, elle revint à la charge :
— Insolent ! Sans mon intervention,
Tu serais encore plus loin du salut !
J’ai une feuille de route !
J’ai un mandat !
J’ai des partenaires !
J’ai même annoncé des progrès !
Le Coche soupira.
— Peut-être, Mouche.
Mais regarde mes roues.
Elles étaient toujours dans la boue.
Alors la Mouche se posa sur le front du conducteur
Et déclara :
« Allons ! Encore un effort !
Je vais vous aider ! »
Elle battit des ailes avec fracas.
Le Coche ne bougea pas.
La Mouche, cependant, repartit dans le ciel
En criant à qui voulait l’entendre :
« J’ai fait avancer le Coche !
J’ai fait avancer Haïti ! »
Et les passagers, dans le silence,
Regardèrent les roues immobiles.
Moralité
Quand l’action se réduit aux discours,
Aux réunions, aux missions et aux détours,
On peut multiplier les plans et les déclarations :
Un peuple n’avance pas avec des consultations.
La mouche peut bourdonner autour du Coche,
Se croire pilote, stratège ou proche ;
Mais si les roues restent dans la boue,
Ses ailes ne servent pas à grand-chose.
Car, en politique comme ailleurs,
Ce ne sont pas les bourdonnements qui déplacent les voitures :
ce sont les actes.
Daniel Alouidor


