On réclamait, il y a deux jours à peine, que la visite d’Albert Ramdin en Haïti débouche sur des engagements datés, chiffrés et vérifiables, plutôt que sur la répétition des mêmes formules diplomatiques déjà entendues lors de ses précédentes visites. Un premier élément de réponse concret est arrivé, et il mérite d’être salué avec la même rigueur que les critiques formulées ces derniers jours : le Japon et l’Organisation des États américains ont annoncé un financement de trois millions de dollars destiné à la délivrance de trois cent cinquante mille cartes d’identité nationale en Haïti, via l’Office national d’identification. Ce n’est pas une déclaration d’intention vague sur le renforcement institutionnel ; c’est un chiffre, une cible, un mécanisme de financement identifié.
Il faut mesurer l’importance structurelle de cet engagement, précisément parce qu’il touche à l’un des maillons les plus sous-estimés, et pourtant les plus déterminants, de tout processus électoral crédible. Cette chronique documentait, début août, le lancement de l’inscription des électeurs dans des centres volontairement circonscrits aux quartiers jugés sûrs de la capitale, laissant de côté, de fait, une partie significative de la population résidant dans les zones tenues par les gangs.
Mais l’inscription électorale elle-même suppose un préalable rarement évoqué dans le débat public : la possession d’une pièce d’identité nationale valide. Dans un pays où les déplacements forcés touchent près d’un million et demi de personnes selon les dernières estimations de l’Organisation internationale pour les migrations, où des maisons brûlent régulièrement lors des attaques de gangs documentées dans cette chronique depuis des semaines (à Kenscoff, à Wobè, à Bercy), combien de citoyens haïtiens ont-ils tout simplement perdu leurs documents d’identité dans l’incendie de leur domicile, sans disposer des ressources ni du temps nécessaires pour en obtenir un duplicata ? Un financement dédié spécifiquement à cette problématique répond à un besoin réel, documenté, et directement lié à la crédibilité du scrutin de décembre.
Mais il faut aussi, avec la même honnêteté que celle que cette chronique s’efforce d’appliquer à chaque annonce gouvernementale ou diplomatique, interroger l’échelle de cet engagement au regard de l’ampleur du besoin réel. Trois cent cinquante mille cartes d’identité, c’est un chiffre significatif en valeur absolue. Mais il reste modeste comparé à la population électorale potentielle du pays, estimée à plusieurs millions de personnes, et plus encore comparé au nombre de citoyens haïtiens actuellement dépourvus de documents d’identité valides en raison des déplacements forcés à répétition.
Si ce financement constitue un point de départ, il ne peut, à lui seul, résoudre une crise documentaire qui touche potentiellement des centaines de milliers, voire des millions, d’électeurs à travers le pays. La question qui se pose immédiatement, et à laquelle ni le communiqué du Japon ni celui de l’OEA n’apportent, à ce stade, de réponse claire, est celle du calendrier de déploiement : ces trois cent cinquante mille cartes seront-elles délivrées à temps pour permettre l’inscription des bénéficiaires avant l’échéance du scrutin de décembre, et selon quelle méthode de priorisation seront-elles distribuées à travers un territoire où l’accès physique à certaines zones reste, comme cette chronique le documente sans relâche, sévèrement compromis par la présence des gangs ?
Il y a, dans cet exemple précis, une leçon plus générale sur la manière dont cette chronique entend continuer à évaluer l’action de la communauté internationale en Haïti dans les mois à venir. Saluer un engagement chiffré et daté ne signifie pas renoncer à l’exigence critique ; cela signifie, au contraire, disposer enfin d’un référentiel concret permettant de mesurer, dans quelques semaines ou quelques mois, si la promesse a été tenue.
Contrairement aux déclarations générales sur le renforcement institutionnel répétées, presque à l’identique, lors de chacune des quatre visites précédentes du secrétaire général de l’OEA documentées dans ces colonnes, cet accord sur les cartes d’identité offre un indicateur vérifiable : combien de cartes auront effectivement été délivrées d’ici la fin de l’année, dans quelles régions, et avec quel impact mesurable sur le taux d’inscription électorale des populations les plus touchées par les déplacements forcés ?
Cette chronique s’engage à suivre ce dossier précis dans les semaines à venir, avec la même rigueur que celle appliquée à la feuille de route de la Force de répression des gangs ou au calendrier électoral lui-même. Un partenariat international qui produit, pour une fois, un chiffre plutôt qu’une formule, mérite d’être reconnu comme un pas dans la bonne direction.
A condition, précisément, que ce chiffre se traduise, d’ici décembre, en cartes réellement délivrées entre les mains de citoyens qui, sans ce document, resteraient exclus du scrutin qu’on leur promet depuis si longtemps. La différence entre une bonne intention et un engagement réellement tenu ne se mesure jamais au moment de l’annonce, mais toujours au moment du bilan. Rendez-vous, donc, avant le 13 décembre, pour vérifier si ces trois cent cinquante mille cartes auront trouvé leur chemin jusqu’aux mains de ceux qui en ont le plus besoin.
Jean Clyde Desroseaux



