Par Alain Saint Victor
Roger Edmond est décédé à Montréal le 28 mai, suite à une maladie courageusement supportée. Connu surtout comme un journaliste chevronné dans la communauté haïtienne de Montréal, éditorialiste de l’émission Konbit Flamboyant pendant 18 ans, Roger fut également écrivain. Il publie son premier roman, Les chevaux de bois, en 2005, dont les thèmes centraux (l’enfance, la famille, la société villageoise et ses multiples aspects) sont récurrents dans ses autres romans, Les Enfants de la Terre brûlée (2008), Amer Café (2013) et Le Dit de l’aïeul (2023).
L’écriture d’Edmond s’inscrit dans une tentative d’explorer la réalité sociale haïtienne dans toute sa richesse culturelle. L’écrivain s’évertue à faire découvrir au lecteur, dans une langue claire, un style ciselé, une réalité prégnante, constitutive d’une inconscience collective : « Cette terre, ce pays recèle d’immenses trésors enfouis dans les méandres d’un imaginaire aux confins insondables, qui influe d’une manière ou d’une autre sur la vie de chaque jour dans ces villages baignés par la mer et fouettés par les grands vents de la mystérieuse Caraïbe. Ici tout est mélange confus : Dieu, les lwa, les saints, le commerce, l’amour, la jalousie, le pouvoir, la politique et le reste. »
Ce « mélange », ou plus précisément, cet entrelacement entre des thèmes qui en apparence n’ont aucun point en commun ne relève-t-il pas en réalité de ce courant littéraire que Jacques Stephen Alexis nommait à juste titre « le réalisme merveilleux »?
Pour Alexis, « la culture est une communauté de psychisme, de goûts, de tendances, de concepts, s’exprimant dans tous les domaines de l’activité humaine, une communauté historiquement formée, plus ou moins nette, plus ou moins stable, une communauté résultant d’un héritage psychique et s’extériorisant par des œuvres de beauté et de raison » (Du réalisme merveilleux des Haïtiens).
L’œuvre romanesque d’Edmond puise sa richesse dans ce « psychisme collectif », qui prend forme dans une réalité complexe, où se fusionnent différents types de singularités : les « esprits », les « saints », les « lwa » sont des entités dont les « agissements » sont constitutifs de « l’amour », la « jalousie », le « pouvoir », la « politique », etc.
Cette fusion, si elle peut constituer un « obstacle » à la compréhension de la structure sociale, dans la mesure où elle crée un « nous collectif » imaginaire, faisant de la société haïtienne un bloc homogène, il n’en demeure pas moins qu’elle constitue une potentielle richesse culturelle.
L’œuvre littéraire d’Edmond émerge de cette matrice, elle donne voix à des individus qui historiquement se trouvent à la marge de la société. La prise de parole n’est pas garante d’une possible conscience sociale, mais les interactions entre les personnages la rendent possible. L’œuvre d’Edmond rejoint en ce sens celle de Jacques Roumain et d’Edris Saint-Amand, bien que la langue soit nettement différente.
Chez Edmond, il y a également le souci « d’explorer » le « pays en dehors », plus précisément, ces villes et villages, baignés par la mer et plongés dans la vie agreste et rustique. Dans cet espace, s’entrecroisent différents personnages : Dieuveut, l’ami Pierrot, Boss Paul, messieurs Celin et Robès, tanneurs de leur état. Des personnages qui sont situés à l’intérieur d’un ordre social qui assigne à chacun sa place.
Dans son dernier roman, Le Dit de l’aïeul, qui est sans doute le plus autobiographique de l’auteur, la femme joue un rôle central dans la construction du foyer et la reproduction de la vie : « Ô mère courage ! Ô femme de conviction et de persévérance ! Que de fois je t’ai vue retrousser tes manches fragiles et affronter la nuit … ». « Ma mère était une femme d’une grande foi et mon père était d’une grande espérance. La foi et l’espérance ont guidé leurs actions durant toute leur vie. »
L’aïeul incarne ici la mémoire nostalgique d’une enfance non pas nécessairement joyeuse, mais témoin d’une vie familiale et villageoise marquée certes par la rigidité et le conformisme social, mais aussi imprégnée de mythes, d’histoires burlesques, le tout baigné dans une nature tropicale enchanteresse.
Toutefois, la mémoire n’est pas uniquement nostalgique, elle est également porteuse de traumatismes de l’époque de la dictature, celle de François Duvalier, époque que l’auteur prend soin de nous décrire dans plusieurs passages du roman.
Bien qu’il fît son entrée dans la littérature tardivement (il publie son premier roman à l’âge de 63 ans, en 2005), Roger Edmond, par le langage, la thématique, fait sans doute partie des écrivains et écrivaines de l’exil des années 1960, écrivains et écrivaines pour qui la mémoire du pays joue un rôle central dans la construction de l’œuvre littéraire.
Cette « posture » ne reflète pas une volonté de non-intégration dans la « société d’accueil », qui a sa propre réalité, mais plutôt de la nécessité d’une écriture qui ne peut se constituer que par la mémoire incontournable d’un passé qui continue de conditionner le présent.
D’autres auteurs et auteures, écrivains et écrivaines, poètes et poétesses, comme Joël Des Rosiers, Robert Berrouët-Oriol, Lenous Suprice, etc. inscrivent leurs œuvres littéraires (caractérisées par un symbolisme manifeste) dans une certaine continuité mémorielle de la réalité du pays d’origine, mais insistent sur la nécessité d’un dépassement s’inspirant de valeurs universalistes (voir, Joël Des Rosiers, Théories caraïbes).
Roger Edmond est resté toute sa vie un intellectuel engagé. Ses prises de position et son combat en tant que journaliste dans la lutte pour la justice sociale et pour qu’advienne un État de droit en Haïti se manifestent également dans ses romans, une œuvre qui s’inscrit donc dans les grands courant littéraires haïtiens qui, depuis le 19e siècle, ne cessent d’interroger la réalité sociale du pays natal.
Montréal, le 5 août 2026


