CEP — Vote de la diaspora : priorité au scrutin national, introduction graduelle et large consensus politique, recommandait la Commission de Venise — un an après l’annulation des voyages par le CPT, le CEP reprend la route
PORT-AU-PRINCE, 23 août 2026 — Un an après que le Conseil présidentiel de transition (CPT) eut renoncé, sous la pression des critiques, à une coûteuse tournée internationale destinée à la diaspora, le Conseil électoral provisoire (CEP) reprend le chemin de l’étranger. Trois de ses membres — Marie Florence Mathieu, Patrick Saint-Hilaire et Jaccéus Joseph — viennent d’être reçus à Santiago par le Service électoral du Chili (Servel), tandis que le Brésil, les États-Unis et le Canada figurent explicitement parmi les pays où l’institution haïtienne envisage désormais d’expérimenter le vote des ressortissants établis hors du territoire. Une initiative qui remet au premier plan des recommandations formulées par la Commission de Venise : assurer d’abord des élections conformes aux standards internationaux à l’intérieur d’Haïti, puis n’introduire le vote extérieur que progressivement et sur la base d’un large consensus politique.
Juillet 2025 : le précédent que le pouvoir ne peut effacer
Le rapprochement chronologique est difficile à éluder. Le 16 juillet 2025, Rezo Nòdwès dénonçait encore l’annonce d’une tournée internationale consacrée à la promotion de l’avant-projet constitutionnel auprès de la diaspora. Le déplacement du conseiller-président observateur Frinel Joseph au Canada, annoncé pour le 1er août, était présenté comme une opération de « sensibilisation ». Rezo Nòdwès interrogeait déjà la pertinence de financer des missions extérieures à une époque où l’aéroport international de Port-au-Prince demeurait fermé et où les besoins sécuritaires, sanitaires et humanitaires absorbaient une part considérable des capacités nationales.
Cette tournée devait être beaucoup plus vaste. Selon les informations publiées à l’époque, une délégation d’une vingtaine de personnes conduite par Frinel Joseph devait voyager entre le 21 juillet et le 4 août 2025, notamment vers les États-Unis, le Canada, le Chili et le Brésil. Le RNDDH avait dénoncé l’utilisation de ressources publiques pour une opération qu’il jugeait injustifiée, dans un processus constitutionnel lui-même fortement contesté. Le 16 juillet, le CPT finit par annoncer l’annulation de la mission et la suspension de ses préparatifs, indiquant vouloir privilégier les ambassades, les consulats et les outils de communication à distance pour dialoguer avec la diaspora.
Il convient toutefois de préciser juridiquement le précédent : le CPT n’avait pas adopté une interdiction générale imposant au CEP de surseoir à tous ses déplacements à l’étranger. La décision concernait la tournée internationale de vulgarisation constitutionnelle placée sous la conduite de Frinel Joseph. La distinction institutionnelle existe ; la comparaison politique, elle, demeure. Les mêmes destinations — Chili, Brésil, Canada, États-Unis — réapparaissent aujourd’hui autour d’un autre chantier du pouvoir de transition : le vote de la diaspora.
2026 : Santiago devient le laboratoire
Le communiqué publié par le Servel le 21 août 2026 ne laisse guère de place à l’ambiguïté sur l’objet de la mission actuelle. L’organisme électoral chilien confirme avoir reçu Marie Florence Mathieu, Patrick Saint-Hilaire et Jaccéus Joseph, accompagnés du chargé d’affaires haïtien Glodel Mezilas. Les conseillers ont exposé l’état de préparation des opérations prévues en décembre et indiqué qu’ils étudiaient la possibilité de permettre aux Haïtiens vivant au Brésil, aux États-Unis, au Canada et au Chili de voter hors d’Haïti. Ils ont interrogé le Servel sur l’expérience chilienne du suffrage extérieur et sollicité une coopération technico-électorale.
Quelques jours auparavant, le 14 août, une information publiée en Haïti annonçait déjà une tournée du CEP vers plusieurs pays accueillant d’importantes communautés haïtiennes : États-Unis, Canada, France, Chili et Brésil. L’objectif déclaré était d’évaluer les conditions dans lesquelles la diaspora pourrait participer aux prochaines compétitions électorales.
L’étape chilienne est donc, à ce jour, la partie matériellement confirmée de cette tournée. Le Servel ne parle ni d’un accord conclu, ni d’une autorisation donnée à Haïti d’installer des bureaux de vote au Chili. Il décrit une mission d’échange d’expériences et de recherche d’assistance technique. Autrement dit, le CEP se trouve encore dans une phase exploratoire.
La Commission de Venise avait pourtant fixé un ordre de priorité
Le dossier devient plus substantiel lorsque l’on revient à l’avis final CDL-AD(2024)042, adopté par la Commission de Venise en décembre 2024 après des discussions auxquelles avaient justement participé le CPT, le CEP et l’ONI. L’institution européenne avait consacré une section entière au « Vote des Haïtiens de l’étranger ». Elle constatait qu’aucune norme internationale n’oblige un État à instituer le vote extérieur et insistait sur les difficultés considérables que poserait, pour Haïti, la constitution d’une liste fiable des électeurs de la diaspora.
Son avis intérimaire contenait surtout une prescription méthodologique difficile à dissocier du débat actuel : « Assurer la tenue d’élections dans le pays en conformité avec les normes internationales devrait être une priorité, avant d’envisager le vote à l’étranger ». La Commission attirait notamment l’attention sur les Haïtiens résidant en situation migratoire irrégulière et sur les difficultés de constitution d’un registre électoral fiable.
L’avis final n’excluait cependant pas le suffrage extérieur. Il en recommandait une mise en œuvre progressive : éventuellement quelques bureaux dans les missions diplomatiques ou consulaires des pays comptant une forte population haïtienne, voire des mécanismes limités de vote postal ou électronique. Mais une condition politique était expressément posée : cette extension devait reposer sur « un large consensus politique », notamment pour empêcher que le choix de certains territoires extérieurs soit soupçonné de favoriser des partis déterminés. Le vote postal ou électronique ne devait, pour sa part, être retenu que s’il était sûr et fiable.
Patrick Saint-Hilaire connaissait déjà ces recommandations
La séquence possède une particularité institutionnelle supplémentaire. Patrick Saint-Hilaire, aujourd’hui membre de la délégation reçue au Chili, faisait partie des responsables haïtiens associés aux échanges ayant précédé l’adoption de l’avis final de la Commission de Venise. Le document mentionne sa participation, en qualité de président du CEP, aux discussions avec les rapporteurs. Frinel Joseph avait également pris part à cette démarche au nom du CPT.
Le 7 décembre 2024, Rezo Nòdwès publiait d’ailleurs l’intervention de Frinel Joseph devant la Commission. Celui-ci déclarait formellement que le gouvernement haïtien souhaitait garantir le droit de vote des Haïtiens vivant à l’étranger et affirmait travailler à la suppression des obstacles administratifs et logistiques à leur participation.
La recommandation de Venise ne peut donc raisonnablement être présentée comme une expertise inconnue du CEP. Elle faisait partie du corpus documentaire dont disposaient directement ses responsables : vote extérieur possible, mais progressif ; listes électorales fiables ; consensus politique étendu ; dispositifs sûrs ; et, avant tout, capacité à conduire convenablement les élections sur le territoire haïtien.
Le voyage à l’étranger ne résout pas l’équation intérieure
La comparaison avec le Chili peut être techniquement utile. Santiago possède une administration électorale structurée, un registre extérieur et une expérience concrète du vote extraterritorial. Mais une mission d’étude ne peut transférer mécaniquement à Haïti l’architecture institutionnelle d’un autre État.
Le problème ne consiste donc pas seulement à savoir comment installer une urne dans un consulat. Il porte sur la détermination préalable du corps électoral, l’identification des votants, la sécurité du matériel, le contentieux électoral, la transparence de la chaîne de transmission, l’égalité entre citoyens établis dans différents pays et, surtout, l’existence du large consensus politique recommandé par la Commission de Venise.
À ce stade, le CEP n’a pas publiquement démontré l’existence d’un tel consensus sur le dispositif retenu pour le vote extérieur. Il n’a pas davantage exposé, pays par pays, le nombre potentiel d’électeurs, les centres projetés, les modalités d’identification, le coût de l’opération ou les mécanismes de contrôle qui permettraient aux partis, observateurs et électeurs de vérifier la régularité du scrutin.
De 2025 à 2026 : mêmes destinations, justification différente
L’image politique demeure saisissante. En juillet 2025, le CPT avait dû retirer ses délégations des avions qui devaient les conduire vers Miami, Santiago, Brasília et Montréal après les critiques sur le coût et la finalité de la tournée. En août 2026, des membres du CEP reprennent pratiquement la même géographie diplomatique, cette fois pour apprendre comment organiser le vote de la diaspora.
Le changement d’objet ne rend pas nécessairement les deux missions équivalentes. Une étude électorale peut répondre à une nécessité technique que ne possédait pas une campagne de promotion constitutionnelle. Mais cette différence ne dispense ni le CEP ni l’Exécutif d’expliquer la rationalité des dépenses, les résultats attendus de chaque mission et, surtout, leur articulation avec les prescriptions d’une expertise internationale qu’ils avaient eux-mêmes sollicitée.
Le véritable test ne se déroulera donc ni dans les bureaux climatisés du Servel à Santiago, ni dans une éventuelle salle de réunion à Brasília ou à Montréal. Il se situera en Haïti : le CEP peut-il garantir l’intégrité du scrutin sur le territoire national avant d’en étendre la géographie à plusieurs continents ? Dispose-t-il déjà d’un registre suffisamment fiable pour fabriquer celui de la diaspora ? Et où se trouve le « large consensus politique » dont la Commission de Venise avait fait une condition de l’introduction progressive du vote extérieur ?
Un an après l’annulation de la tournée du CPT, les billets d’avion changent de passagers et la justification administrative change de vocabulaire. Les recommandations de Venise, elles, n’ont pas changé : commencer par rendre crédible le vote en Haïti avant de vouloir exporter les urnes.

