En choisissant Viettel/Natcom, la République dominicaine a transformé un problème technique et diplomatique binational en une question de volonté politique haïtienne. Le régulateur dominicain a externalisé le risque. Il a placé le gouvernement Fils-Aimé face à ses responsabilités, en pleine période électorale, et a confié à Natcom — société mixte dominée par Viettel — le soin de faire le ménage dans une bande qu’elle convoite aussi de l’autre côté de la frontière.
En attribuant à Viettel/Natcom quatre des neuf blocs de 10 MHz mis en jeu dans la bande 700 MHz (A1 à A9), Indotel vient de réussir ce que deux appels d’offres précédents avaient échoué à accomplir. Le régulateur dominicain n’a pas seulement ouvert le marché à un nouvel acteur. Il a, en réalité, externalisé le risque d’interférences transfrontalières et en a fait un problème exclusivement haïtien.
Pendant des années, le spectre 700 MHz a constitué un verrou. Les investisseurs potentiels s’inquiétaient, à juste titre, de la coexistence impossible entre des réseaux mobiles dominicains à faible puissance et des émetteurs de télévision analogique haïtiens encore actifs sur les canaux 52, 54, 56, 58, 60 et 62. Ces canaux chevauchent directement plusieurs des blocs A1 à A9. Deux tentatives d’adjudication avaient échoué, notamment faute de garanties sur la libération de la bande côté haïtien. Cette fois, en confiant 40 MHz à Viettel — actionnaire majoritaire (60 %) de Natcom, dont l’État haïtien détient encore 40 % —, l’Indotel a trouvé la solution la plus élégante et la plus cynique : faire porter la responsabilité de la libération du spectre à ceux qui ont un intérêt direct des deux côtés de la frontière.
Officieusement, le deal est clair. Dans le cadre du rapprochement Abinader–Fils-Aimé et du projet d’opérateur pan-insulaire, il revient désormais à Natcom et au gouvernement haïtien de s’assurer que les blocs attribués en République dominicaine puissent être déployés sans interférences majeures. Viettel n’est plus un simple concurrent étranger. C’est un acteur qui possède déjà une présence structurante en Haïti et qui a tout intérêt à ce que la bande 700 MHz soit libérée rapidement des deux côtés de l’île.
Le choix de Viettel résout ainsi, d’un seul coup, un problème qui avait fait échouer deux appels d’offres. Mais il pose une question politique brûlante : le Premier ministre Fils-Aimé et son ministre des Travaux publics, Transports et Communications vont-ils réellement engager les actions nécessaires pour mettre en œuvre le plan convenu, en pleine période électorale ?
Le décret haïtien du 31 mars 2026 a fixé l’extinction de la télévision analogique au 30 septembre 2027. Les neuf stations qui occupent encore la bande 700 MHz à Port-au-Prince disposent d’un sursis. Or le calendrier électoral haïtien — avec l’échéance du 13 décembre — place le gouvernement de transition dans une position délicate. Toute décision ferme de libération anticipée des fréquences, de relocalisation des émetteurs ou d’accélération de la migration vers la TNT risque d’être interprétée comme une manœuvre politicienne ou comme une concession excessive à Santo Domingo.
Des observateurs estiment déjà que Natcom lorgne, en Haïti, les mêmes fréquences qu’elle vient d’obtenir en République dominicaine. L’acquisition de 40 MHz de 700 MHz côté dominicain renforce la logique d’une harmonisation pan-insulaire. Si Natcom (et derrière elle Viettel) veut maximiser la connectivité et les synergies, elle a tout intérêt à pousser pour obtenir, à terme, des ressources équivalentes en Haïti. Le gouvernement Fils-Aimé se retrouve donc face à un double défi : d’un côté, respecter les engagements pris dans le cadre du plan conventionnel avec Abinader ; de l’autre, éviter d’apparaître comme celui qui cède le dividende numérique haïtien à un opérateur déjà dominant.
Que va faire Fils-Aimé et son ministre des TPTC ? Trois options s’offrent à eux.
La première, la plus prudente politiquement, consiste à s’en tenir strictement au calendrier de septembre 2027 et à laisser le temps électoral passer. C’est la voie du moindre risque immédiat, mais elle laisse Viettel/Natcom exposée à des interférences pendant plus d’un an et fragilise la crédibilité du partenariat binational.
La deuxième option, plus ambitieuse, serait d’accélérer la migration des stations analogiques de Port-au-Prince, en négociant des compensations ou des places sur les futurs multiplex numériques. Cela démontrerait la capacité de l’État haïtien à tenir ses engagements, mais exposerait le gouvernement de transition à des critiques virulentes en pleine campagne.
La troisième, plus opaque, consisterait à laisser Natcom elle-même gérer une partie du problème, en utilisant son poids économique et sa proximité avec les autorités pour faciliter la libération progressive des canaux. Dans ce scénario, l’État haïtien conserverait une apparence de neutralité tout en facilitant, en coulisses, les intérêts de son propre partenaire stratégique.
En choisissant Viettel, l’Indotel a transformé un problème technique et diplomatique binational en une question de volonté politique haïtienne. Le régulateur dominicain a externalisé le risque. Il a placé le gouvernement Fils-Aimé face à ses responsabilités, en pleine période électorale, et a confié à Natcom — société mixte dominée par Viettel — le soin de faire le ménage dans une bande qu’elle convoite aussi de l’autre côté de la frontière.
La question n’est plus de savoir si la bande 700 MHz sera libérée. Elle est de savoir qui, à Port-au-Prince, aura le courage politique de le faire, et à quel prix pour la souveraineté spectrale haïtienne.

