Note à ma cousine — entre colère et indignation
À l’automne de sa vie, Stéphane Hessel (1917-2013), diplomate français et résistant aux Nazis, écrivit un opuscule d’une trentaine de pages qui remporta un succès planétaire: « Indignez-Vous! »(2010). Il y exhortait ses compatriotes ainsi que toutes personnes de bonne volonté non seulement à refuser de fermer les yeux sur les injustices flagrantes de ce monde mais également à essayer de les combattre.
On retrouve en creux dans son manifeste une distinction cruciale qui pourrait nous être utile dans l’effort de reconstruire notre nation: il s’agit de celle entre colère et indignation.
Quarante ans de politicaillerie ont fait d’Haïti un vaste champs de ruines. Comment ne pas en éprouver une profonde émotion et une grande colère?
De surcroît, est-ce nécessaire d’égrener les nombreux incidents et événements quotidiens émaillant nos vies qui sont pour nous autant de motifs de colère? La liste risquerait d’être interminable! L’hyper-violence qui pourrit le quotidien des Haïtiens ne peut inspirer que rejet et dégoût, tant au propre qu’au figuré…
Néanmoins, aussi légitime et compréhensible soit-elle, notre colère est aride et de ce fait vaine. Je justifierai tout-à-l’heure ce choix un peu curieux de l’épithète ‘aride’.
Comme moi, vous avez sans doute eu la chance (ou la malchance!) d’assister un jour à un genre de spectacle mi-comique mi-glauque: celui du chien adulte qui tourne en rond frénétiquement pour se mordre la queue, pensant que cette fringale d’auto-mutilation parviendra à soulager son affection physiologique ou son TOC (trouble obsessionnel compulsif). En fin de compte la pauvre bête finira habituellement par se fatiguer, quitte à recommencer la même « danse » une fois ses forces recouvrées.
De même que cette grotesque performance de « tourneur derviche » canine a peu de chance d’aider le chien à se débarrasser de ses tiques et TOC, de même, nos ires, nos tics et TOC affichés sur TikTok ne parviendront pas à nous défaire des maux sociopolitiques qui rongent le pays. Au fait comme le malheureux toutou, nous ne faisons que tourner en rond, tels des derviches tourneurs tropicaux, pensant que notre chutzpah et nos courroux en ligne réussiront à apaiser nos tourments.
Que nenni! Car, même si la colère peut réussir parfois à rééquilibrer un rapport de force rompu brusquement ou à rectifier sur-le-champ une injustice, elle ne possède pas, de par sa nature, la richesse cognitive capable de produire des lignes de réflexions raisonnables, d’affiner les jugements hâtifs ou d’ébaucher des projets d’action capables de durer sur le long terme.
À rebours, l’indignation permet d’ouvrir le champs de ces possibilités-là: elle privilégie la recherche de stratégies viables, elle encourage la réflexion, essaye de prévoir les probables conséquences de ses engagements et apprécie la valeur du temps long. L’indignation est féconde, la colère est aride.
En cela, il n’y a nul doute: l’indignation en tant que stratégie politique est plus efficace que la colère, même si les deux attitudes partagent des aspects phénoménologiques et sensoriels évidents. N’empêche, la colère, comme veut le fameux dicton, voit rouge. Elle peut à peine voir plus loin que le bout de son nez: elle ne réfléchit pas puisque son désir c’est d’en découdre hic et nunc.
Un contradicteur pourrait opposer deux objections à ce qui vient d’être dit. D’abord, qu’on ne saurait nier le rôle de la colère en politique. Mais je ne le nie pas. J’affirme plutôt qu’elle ne peut pas être le moteur de notre engagement politique, et ceci pour les raisons qui lui sont constitutives évoquées plus haut.
Prenons un exemple de notre passé pas trop lointain, en l’occurrence la Grande Colère de février de 1986, mêlée l’euphorie liée à la fin de la dictature. Durant cette période, le peuple s’est certes défoulé (souvent de manière malsaine, il faut le dire) et de furtives raisons d’espérer se sont fait entrevoir. Mais au final quel a été le résultat? La violence, la misère et une espèce de bousin politique duquel le pays a encore du mal à se sortir.
Ensuite, le contradicteur pourrait me reprocher de dresser exprès un portrait étriqué de la colère, d’en minimiser les vertus; bref de la réduire à un état purement émotionnel dénué de tout jugement.
En réponse, être en colère implique presque toujours un jugement normatif implicite. Cela fait partie de l’état psychique d’être en colère. De ce fait, la colère est différente d’autres phénomènes sensoriels, de la perception des couleurs par exemple. Si je vois une voiture jaune je ne juge pas (implicitement) qu’elle est jaune: je constate qu’elle l’est.
Toutefois, le jugement implicite de la colère reste, pour ainsi dire, prisonnier de l’immédiateté. Le mari cocu en colère qui veut battre l’amant de son épouse par exemple n’a qu’une chose en tête: le tabasser. On peut volontiers lui attribuer un jugement implicite de la sorte: » Que ce salaud crève! ». Le cocu ne pense pas aux conséquences judiciaires qui peuvent en découler, ni à l’impact délétère sur la vie de ses enfants, ses parents, de ses amis, etc. que pourrait produire sa vengeance. La colère obscurcit le jugement.
Pour conclure cette note, je me permets d’évoquer un drame récent qui a ému toute la nation entière: la mort brutale de dizaines de jeunes lors d’une soirée festive à la Citadelle Laferrière le 11 avril dernier. Ce triste événement a provoqué beaucoup de colère au sein de la population. Au lendemain du drame, les autorités ont procédé à plusieurs arrestations; on a voulu désigner les coupables.
Mais qui, aujourd’hui, en dehors des familles et amis de victimes, pensent encore à ce drame? Quasiment personne! L’effet Coupe du Monde a sans doute contribué à cet honteux oubli, mais le fond du problème reste intact: une fois la colère passée, nous nous remîmes au business as usual. Je doute par ailleurs qu’aucune mesure perenne n’ait jamais été adoptée ou même envisagée pour éviter la reproduction de ce genre de catastrophe, tant à la Citadelle que dans les lieux de rassemblement public en général. Comme d’habitude, notre colère n’aura servi à rien.
Et si maintenant nous apprenions à troquer notre colère contre l’indignation? Peut-être qu’on commencerait à voir de vrais changements dans ce pays.
B7 (nom de plume)
b7haiti@gmail.com
N.B.: concernant le titre de l’article, n’étant ni père ni oncle, l’auteur trouve de bon aloi de l’adresser à ses petites cousines et aux jeunes générations en général car c’est à eux que revient la rude tâche d’essayer de sauver Haïti.

