Vendredi dernier, pour la seconde fois en moins de deux mois, les équipes de Médecins Sans Frontières ont dû suspendre les activités médicales de la maternité Isaïe Jeanty, à Chancerelles, dans la commune de Cité Soleil. La reprise des affrontements entre groupes armés dans le secteur en a décidé ainsi : en moins de vingt-quatre heures, les hôpitaux de MSF à Cité Soleil et à Tabarre ont reçu vingt-sept patients porteurs de blessures par balle, contraignant les équipes à activer leur plan de gestion des victimes en masse. Ce n’est pas un incident isolé. C’est un cycle, désormais si régulier qu’il en devient presque prévisible dans son absurdité : la maternité ferme sous le feu des armes, rouvre quelques semaines plus tard, puis referme à nouveau au premier regain de violence.
Il suffit de reconstituer la chronologie de cette seule année pour mesurer l’ampleur du problème. Le 10 mai, des combats d’une intensité extrême entre groupes armés rivaux ont contraint MSF à évacuer entièrement son hôpital de Cité Soleil, ses équipes ayant traité plus de quarante blessés par balle en douze heures à peine, tandis que plus de huit cents personnes fuyant les combats trouvaient refuge dans l’enceinte hospitalière. Les activités ont repris, progressivement, le 1er juin. Puis, dans la nuit du 13 au 14 juin, de nouveaux affrontements ont de nouveau forcé la fermeture de la maternité de Chancerelles, plongeant dans l’impasse des milliers de femmes qui n’avaient déjà, dans cette zone, qu’un accès extrêmement limité aux soins de santé sexuelle et reproductive. Une réouverture, le 14 juillet, a permis à l’établissement de fonctionner en continu pendant trois semaines à peine, prenant en charge, sur le seul premier semestre de l’année, près de mille accouchements et plus de cent vingt survivantes de violences sexuelles. Et puis, le 7 août, tout s’est de nouveau arrêté.
Ce cycle de fermetures et de réouvertures n’est pas qu’une statistique administrative de plus dans un pays qui en compte déjà tant. Il touche, très concrètement, une population de près de trois cent mille habitants pour laquelle cette maternité constitue, selon les propres mots de l’organisation humanitaire, la seule structure publique de ce type dans l’ensemble de la commune. Quand elle ferme, les femmes de Cité Soleil ne disposent, dans les faits, d’aucune alternative sûre : nombre d’entre elles se retrouvent contraintes d’accoucher chez elles, dans des conditions précaires, avec un risque nettement accru de complications obstétricales pouvant mettre en jeu leur vie et celle de leur enfant. Pour les survivantes de violences sexuelles, la fermeture de cette structure signifie, très concrètement, l’absence de tout accès à une prise en charge médicale et psychosociale au moment précis où elles en ont le plus besoin.
Cette réalité locale s’inscrit dans un tableau régional que le Bureau intégré des Nations unies en Haïti vient, cette semaine encore, de documenter avec une précision glaçante : six cent treize personnes tuées, trois cent soixante-quinze blessées et plus de dix-huit mille déplacées, entre mars et juillet de cette seule année, dans la Plaine du Cul-de-Sac et à Cité Soleil. Ce ne sont pas des chiffres qui se contentent de mesurer une violence abstraite ; ils mesurent, très directement, l’effondrement d’un système de santé incapable de fonctionner de façon continue dans une zone où les affrontements armés se rallument à un rythme quasi mensuel, empêchant toute stabilisation durable des services essentiels, y compris les plus fondamentaux d’entre eux, comme la possibilité de mettre un enfant au monde en sécurité.
On pourrait se demander pourquoi cette réalité spécifique — la maternité qui ferme et rouvre, encore et encore — retient moins l’attention que d’autres épisodes plus spectaculaires de la crise haïtienne, documentés semaine après semaine dans cette chronique : les massacres de masse, les frappes de drones, les listes onusiennes de violations graves. C’est précisément parce que cette violence-là n’a rien de spectaculaire qu’elle risque de passer inaperçue. Elle ne produit pas d’images de destruction massive ; elle produit, silencieusement, des accouchements à domicile sans assistance médicale, des complications qui auraient pu être évitées, des survivantes de viol renvoyées chez elles sans le moindre accompagnement. C’est une violence de l’absence plutôt que de la présence, une violence qui se mesure en soins non prodigués plutôt qu’en corps retrouvés — et c’est précisément ce qui la rend plus facile à ignorer, alors qu’elle façonne, jour après jour, le destin de milliers de femmes qui n’ont rien demandé d’autre que de pouvoir accoucher en sécurité.
Face à ce cycle, la réponse humanitaire internationale, aussi méritoire soit-elle dans son acharnement à rouvrir sans cesse ce qui vient d’être fermé, ne peut pas constituer, à elle seule, une solution durable. Chaque réouverture de la maternité Isaïe Jeanty, saluée à juste titre comme une bonne nouvelle au moment où elle survient, n’est jamais qu’un sursis temporaire tant que les groupes armés qui contrôlent Cité Soleil ne seront pas contenus de façon durable, plutôt qu’au gré d’opérations ponctuelles suivies de nouveaux reculs. La reconstruction sécuritaire du pays, documentée dans cette chronique sous tant d’angles différents — feuille de route de la Force de répression des gangs à horizon 2028, recrutement de nouvelles recrues pour les Forces armées, coordination controversée avec des sociétés de sécurité privées — devrait, à un moment ou un autre, se traduire par quelque chose d’aussi simple et d’aussi vital que ceci : qu’une femme de Cité Soleil puisse, un jour, accoucher sans se demander si l’hôpital sera encore ouvert le lendemain.
Jean Clyde Desroseaux

