Certains silences pèsent plus lourd que les discours. Celui des dirigeants haïtiens face à la remise en cause du Statut de protection temporaire (TPS) accordé à des centaines de milliers de leurs compatriotes est de ceux-là. À l’heure où des familles entières voient leur avenir suspendu aux décisions de Washington, Port-au-Prince donne l’impression d’observer la tempête de loin, comme si le sort de sa diaspora relevait d’une affaire étrangère.
Personne ne conteste qu’un État souverain est libre de définir sa politique migratoire. Les États-Unis exercent ce droit. Mais la souveraineté des uns ne dispense jamais les autres d’assumer leurs responsabilités. La première mission d’un gouvernement est de défendre les intérêts de ses citoyens, où qu’ils vivent. C’est précisément sur ce terrain que les autorités haïtiennes donnent le sentiment d’avoir été largement en retrait.
Face à un enjeu d’une telle ampleur, on pouvait attendre une mobilisation diplomatique permanente : des démarches publiques auprès de Washington, un plaidoyer coordonné avec les élus américains, une alliance étroite avec la diaspora, une offensive auprès des partenaires internationaux. Au lieu de cela, les initiatives visibles sont restées limitées, laissant s’installer un sentiment d’impuissance, voire de résignation.
Cette passivité est d’autant plus incompréhensible que la diaspora n’est pas une périphérie de la nation haïtienne. Elle en est l’un des piliers. Chaque année, les transferts de fonds des Haïtiens vivant à l’étranger représentent plusieurs milliards de dollars et constituent une ressource vitale pour des centaines de milliers de familles. Dans de nombreuses communes, ces envois financent la nourriture, les soins de santé, l’éducation des enfants et parfois même les investissements locaux. Ils compensent, bien souvent, les insuffisances d’un État incapable d’assurer des services essentiels.
Depuis des années, cette diaspora soutient Haïti avec une fidélité remarquable. Elle investit, construit, envoie des médicaments, finance des écoles, répond présente après chaque catastrophe naturelle et chaque crise politique. Lorsque les institutions vacillent, elle demeure l’un des rares filets de sécurité du pays. Pourtant, lorsqu’elle traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus incertaines de son histoire récente, beaucoup ont le sentiment que la solidarité ne fonctionne plus dans les deux sens.
Le scénario d’un retour massif de bénéficiaires du TPS devrait alarmer tous les responsables publics. Dans quel pays reviendraient-ils ? Un pays confronté à une violence endémique, à une économie asphyxiée, à un chômage massif, à des infrastructures défaillantes et à des services publics déjà sous une pression extrême. Accueillir des dizaines de milliers de personnes dans ces conditions représenterait un défi colossal, avec des conséquences humaines, sociales et économiques considérables.
Il serait injuste de faire porter aux seules autorités haïtiennes la responsabilité de cette situation. Les causes de la crise sont anciennes, complexes et dépassent largement la question du TPS. Mais il serait tout aussi difficile d’ignorer l’impression persistante d’un déficit de leadership face à une question qui touche directement l’avenir de centaines de milliers de citoyens.
L’histoire enseigne qu’une nation ne se mesure pas seulement à la force de ses institutions, mais aussi à la manière dont elle protège les siens lorsqu’ils sont vulnérables. Les Haïtiens bénéficiant du TPS ne demandent pas des privilèges. Ils espèrent simplement que leur gouvernement défende leur cause avec conviction, constance et dignité.
Car une diaspora qui se sent abandonnée finit par perdre confiance dans les institutions de son pays d’origine. Et lorsqu’un État cesse d’être le défenseur de ses citoyens, il risque de perdre bien davantage qu’un combat diplomatique : il perd une part de sa légitimité.
Le drame du TPS n’est donc pas seulement une crise migratoire. Il est aussi le révélateur d’une interrogation plus profonde : dans les moments décisifs, qui parle encore au nom des Haïtiens ?

