Malgré les ressources colossales accumulées pendant et après son passage au pouvoir, malgré le soutien indéfectible des élites économiques haïtiennes et les fonds controversés du programme PetroCaribe, malgré la machine médiatique et politique que peut actionner le Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), la réhabilitation de Michel Martelly s’annonce comme un exercice périlleux, voire impossible, pour une certaine presse.
L’histoire récente d’Haïti, marquée par la corruption endémique, la misère persistante et la violence galopante, constitue un mur infranchissable que ni l’argent ni les alliances stratégiques ne pourront aisément abattre.
Michel Martelly, ancien président de 2011 à 2016, incarne pour beaucoup un symbole de l’échec d’une gouvernance populiste et prédatrice. Musicien charismatique devenu chef d’État, il avait promis un « changement » et une reconstruction post-séisme.
Pourtant, sous son administration et celle de ses successeurs proches, une grande partie des fonds PetroCaribe – ce prêt vénézuélien censé financer le développement – a disparu dans les méandres de la corruption. Des enquêtes et rapports ont pointé du doigt une dilapidation massive, avec des deux tiers des fonds potentiellement blanchis ou détournés.
Les protestations populaires « Kot kòb PetroCaribe a ? » (Où est l’argent de PetroCaribe ?) ont marqué durablement la conscience collective haïtienne, révélant un système où l’enrichissement personnel des proches du pouvoir primait sur l’intérêt national.
Aujourd’hui, Martelly dispose pourtant d’atouts considérables. Les élites économiques, souvent liées à ses réseaux, lui offrent un appui financier et logistique.
Le PHTK, parti dominant pendant une décennie, contrôle encore des segments influents de l’appareil politique et économique.
Des retours récents en Haïti, après des années d’exil relatif, s’accompagnent de tentatives de repositionnement en vue des échéances électorales à venir (2026). Avec ces moyens, on pourrait imaginer une campagne de communication sophistiquée : interviews bien orchestrées, portraits valorisants dans des médias amis, mise en avant de réalisations sélectives comme des infrastructures ou des initiatives culturelles.
Une certaine presse, souvent accusée de proximité avec le pouvoir ou de dépendance économique, pourrait être tentée de jouer ce rôle de réhabilitateur.
Pourtant, cette entreprise se heurte à des obstacles structurels profonds. D’abord, la mémoire collective.
Les Haïtiens n’ont pas oublié les allégations de mauvaise gouvernance, d’instabilité institutionnelle et de liens présumés avec des réseaux troubles.
Les sanctions américaines et internationales, notamment pour facilitation présumée du trafic de drogue et soutien à des gangs, pèsent lourdement.
Ces mesures, prises par des partenaires clés, ne sont pas de simples formalités diplomatiques : elles reflètent une défiance internationale durable qui rend toute normalisation politique délicate.
Ensuite, le contexte haïtien actuel rend la réhabilitation contre-productive. Le pays traverse une crise multidimensionnelle : gangs armés contrôlant des territoires entiers, institutions affaiblies, pauvreté extrême et reports répétés d’élections.
Dans ce décor, présenter Martelly comme un sauveur potentiel reviendrait à ignorer le lien direct entre la gouvernance de l’ère PHTK et l’effondrement sécuritaire et économique.
Les élites qui le soutiennent risquent d’être perçues comme les architectes mêmes du chaos qu’elles prétendent aujourd’hui résoudre.
Une presse indépendante ou simplement soucieuse de sa crédibilité ne peut ignorer ces faits.
Réhabiliter Martelly exigerait non seulement de minimiser les scandales PetroCaribe, mais aussi de réécrire l’histoire récente : ignorer les manifestations massives, les rapports d’audit accablants et les témoignages de victimes de la corruption.
Cela supposerait une amnésie collective que les réseaux sociaux et la diaspora, plus vigilants que jamais, rendraient impossible.
L’information circule désormais librement ; les tentatives de spin médiatique sont rapidement déconstruites par des citoyens connectés et des journalistes d’investigation.
De plus, les ressources elles-mêmes posent problème. L’argent de PetroCaribe, symbole d’un détournement aux dépens des plus pauvres, reste un stigmate.
Utiliser des fortunes accumulées dans un contexte de transparence douteuse pour financer un retour en grâce ne fait que raviver les soupçons.
Les élites économiques, souvent critiquées pour leur insularité et leur capture de l’État, peinent à incarner un projet national inclusif.
Le PHTK, malgré sa machine électorale, porte le poids d’une décennie de pouvoir sans véritable développement durable.
Certes, l’histoire politique haïtienne regorge d’exemples de réhabilitations improbables. Des figures controversées ont parfois réussi à se refaire une virginité grâce à des alliances opportunes ou à l’usure du temps. Mais pour Martelly, le timing est défavorable.
Avec une transition politique en cours, des élections prévues et une population exaspérée par l’impunité, toute tentative flagrante de blanchiment d’image risque de provoquer un backlash.
Une certaine presse, même influençable, doit calculer les risques : perdre sa légitimité auprès d’un public de plus en plus critique ou s’aliéner définitivement les secteurs de la société civile et de la diaspora qui exigent accountability.
En définitive, la réhabilitation de Michel Martelly illustre les limites du pouvoir de l’argent dans une société blessée. Malgré les moyens énormes – capitaux, réseaux, médias – la vérité des faits, la souffrance populaire et l’exigence de justice forment un rempart.
Une presse responsable devrait plutôt contribuer à un débat serein sur l’avenir d’Haïti : comment sortir du cycle de la prédation, restaurer l’État de droit et reconstruire une gouvernance au service du peuple plutôt qu’au profit d’une clique.
Réhabiliter les symboles du passé sans rupture franche avec les pratiques qui ont mené au chaos actuel ne ferait que prolonger l’agonie nationale.
Haïti mérite mieux que des retours en scène orchestrés. Elle a besoin de leaders neufs, de transparence et de justice.
Tant que ces conditions ne seront pas remplies, même les plus gros budgets de communication se briseront sur la réalité d’un peuple qui, malgré tout, n’oublie pas.

