Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien responsable de la coopération inter-universitaire
à la Banque de terminologie du Québec
(Gouvernement du Québec, Office québécois de la langue française)
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée
de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial, Conseil national d’administration
du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 3 juillet 2026

Introduction générale : enjeux, problématique et cadre analytique
Le Fonds national de l’éducation (FNE), créé en 2011 et légalisé en 2017, a été conçu en vue de constituer un dispositif institutionnel majeur de financement de l’École haïtienne dans un pays où plus de trois millions d’élèves sont en cours de scolarisation. Quinze ans après son lancement le FNE est surtout connu, dans les milieux de l’éducation en Haïti, comme l’un des systèmes les plus emblématiques de la corruption endémique qui sévit en Haïti. Il a su opérationnaliser chacun des maillons d’une complexe chaîne de corruption et de détournement des deniers publics. Les données factuelles, les enquêtes journalistiques, les recherches menées par des organisations des droits humains et les rigoureuses investigations conduites par l’ULCC (l’Unité de lutte contre la corruption) convergent vers un constat sans équivoque : le Fonds national de l’éducation est devenu au fil des ans un système mafieux de prédation des deniers publics caractérisé par l’opacité de sa gestion, la non divulgation de ses états financiers, l’absence d’audit de ses états financiers, le refus de reddition des comptes et la manipulation politique.
Le présent article, qui prend en compte des données factuelles actualisées, fournit une analyse structurée de la corruption systémique incrustée au Fonds national de l’éducation. Il s’appuie sur des documents analytiques crédibles provenant de sources diverses, entre autres le rapport élaboré par l’entité regroupant neuf institutions haïtiennes des droits humains, « Ensemble contre la corruption ». Il prend également appui sur des enquêtes journalistiques haïtiennes et internationales, des travaux académiques sur la corruption en Haïti (Trouillot, Fatton, Dupuy, Péan, Pierre-Étienne, Hurbon), sur des analyses de l’UNESCO / IIEP relatives à la corruption dans l’éducation ainsi que sur les données documentaires que nous avons rassemblées dans nos précédents articles consacrés à la problématique de la corruption au FNE.
L’étude rigoureuse et documentée du népotisme, de la corruption, de la kleptocratie et du détournement de plusieurs millions de dollars au Fonds national de l’éducation de 2011 à 2026 est une démarche citoyenne de première importance dans un pays, Haïti, où le salaire moyen d’un enseignant est de 133 dollars par mois tandis que celui du Directeur du FNE est de plus de 6 000 dollars US mensuellement. L’analyse critique de la corruption au Fonds national de l’éducation est également une obligation légale : le FNE a juridiquement partie liée avec le « Décret du 17 mai 2005 » portant organisation et fonctionnement de l’Administration centrale de l’État. Cette obligation légale figure explicitement à :
l’article 150 : « Obligation pour toute entreprise publique de soumettre, dans les trois mois suivant la clôture de l’exercice fiscal, le bilan, l’état des profits et pertes, ainsi qu’une analyse détaillée de la gestion et de la situation financière aux autorités compétentes (ministère de tutelle, MEF, DGI, MPCE, CSCCA) » ;
l’article 151 : « Obligation de produire et transmettre des rapports financiers trimestriels dans un délai de 15 jours ouvrables à la fin de chaque trimestre au MEF et à la CSCCA. »
Ces deux articles du « Décret du 17 mai 2005 » constituent le socle légal de la reddition de comptes financière des entreprises publiques haïtiennes. En vertu de sa charte constitutive –la « Loi du 17 août 2017 » portant création et organisation du Fonds national de l’éducation publiée au Moniteur n° 30, 22 septembre 2017–, le FNE est un organisme public placé sous l’autorité administrative et politique du ministère de l’Éducation et il est la principale institution de financement de l’éducation en Haïti. Cette caractéristique institutionnelle majeure est liée à la constitutionnalisation de l’éducation au pays : en Haïti l’éducation est un droit constitutionnel consigné à l’article 32 de la Constitution de 1987. En ce qui a trait à l’analyse critique amplement documentée de l’action du Fonds national de l’éducation, il est utile de préciser que nous étudions de près, depuis plusieurs années, les diverses expressions de la corruption au FNE. Voici la liste des articles que nous avons publiés sur ce sujet :
1 — Le Fonds national de l’éducation en Haïti, un système mafieux de corruption créé par le PHTK néo-duvaliériste. Rezonòdwès, 20 avril 2024.
2 — La corruption au Fonds national de l’éducation en Haïti : ce que nous enseignent l’absence d’états financiers et l’inexistence d’audits comptables entre 2017 et 2024. Madinin’Art, 3 mai 2024.
3 — En Haïti le Fonds national de l’éducation, haut-lieu de la corruption, tente de s’acheter une impunité « à vie » à Radio Magik9. Haïti Inter, 7 janvier 2025.
4 — En Haïti, la corruption généralisée au Fonds national de l’éducation met encore en péril la scolarisation de 3 millions d’écoliers . Rezonòdwès, 18 février 2025.
5 — Le parachutage de Sterline CIVIL à la direction du Fonds national de l’éducation : vers le renforcement de la corruption et de l’impunité dans le système éducatif national d’Haïti. Rezonòdwès, 5 mars 2025.
6 – L’occultation de la corruption au Fonds national de l’éducation : nouvelles acrobaties de Sterline Civil, profuse « missionnaire » du PHTK néo-duvaliériste . Rezonòdwès, 17 juin 2025.
7 —Corruption, détournement de fonds publics, népotisme : le Fonds national de l’éducation défie et échappe encore à la Justice haïtienne. Rezonòdwès, 21 août 2025.
Rezonòdwès, 23 avril 2026.
9 — Charlatanisme, imposture et enfumage : actualisation des liaisons délictueuses entre les Journées internationales de la diaspora haïtienne 2026 et le Fonds national de l’éducation d’Haïti. Madinin’art, 11 mai 2026.
10 — Tonton-macoutique tentative d’intimidation du linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol : les Journées internationales de la diaspora haïtienne de Montréal avalisent une fois de plus la corruption au Fonds national de l’éducation d’Haïti. Madinin’art, 15 mai 2026.
SECTION I — GENÈSE POLITIQUE DU FONDS NATIONAL DE L’ÉDUCATION : UN DISPOSITIF EXTRA-BUDGÉTAIRE CONÇU SELON UNE ARCHITECTURE D’OPACITÉ ET DE CAMOUFLAGE
La création du Fonds national de l’éducation en 2011 et sa légalisation en 2017 s’inscrivent dans un contexte politique marqué par la montée en puissance du PHTK néo-duvaliériste qui, privé de légitimité politique, entendait rallier les classes populaires par la mise en route de plusieurs programmes éducatifs. Les barons mafieux du PHTK, principalement Michel Martelly et Laurent Lamothe, ont donc lancé, dès 2011, trois programmes éducatifs majeurs : le PSUGO (Programme de scolarisation universelle, gratuite et obligatoire), le Fonds national de l’éducation (FNE) et le programme social Ti Manman cheri. Celui-ci a été présenté comme un soutien à la scolarisation sous la forme de transferts monétaires conditionnels destinés aux mères pour les inciter à promouvoir la présence des enfants à l’école. Dès son origine le FNE a été conçu comme un fonds extra-budgétaire échappant aux mécanismes classiques de contrôle parlementaire et administratif. L’on observe qu’il y a une ample parenté conceptuelle, opérationnelle et politique entre le Fonds national de l’éducation et la Régie du tabac et des allumettes. Celle-ci, créée par décret présidentiel le 5 mai 1958 durant la dictature de François Duvalier, avait pour objectif de contrôler et d’organiser la production, l’importation et la commercialisation du tabac et des allumettes afin d’en assurer le monopole d’État et d’en tirer des revenus fiscaux non budgétisés. Comme c’est aujourd’hui le cas avec le Fonds national de l’éducation, la Régie du tabac et des allumettes n’avait pas à rendre compte au Parlement haïtien et son budget n’était pas rattaché au budget général de l’État. La Régie du tabac et des allumettes constitue l’un des exemples les plus emblématiques de la manière dont le régime de François Duvalier a utilisé des organismes autonomes pour contourner les mécanismes légaux de reddition de comptes et consolider un pouvoir financier opaque. Conçue comme une entité à gestion extrabudgétaire, elle échappait entièrement au contrôle parlementaire, permettant à l’Exécutif de disposer d’un flux de revenus stable, non vérifié et politiquement exploitable. Derrière l’objectif officiel de monopole d’État sur la production et la commercialisation du tabac et des allumettes, la Régie a rapidement été intégrée à un système de captation et de prédation financière caractéristique du duvaliérisme. Les recettes générées, jamais publiées de manière transparente, alimentaient un réseau de clientélisme politique et de financement parallèle du pouvoir, consolidant l’autorité personnelle du président et affaiblissant les institutions de contrôle. La Régie illustre ainsi la logique du régime duvaliériste : créer des structures parafiscales permettant de neutraliser les contre-pouvoirs, concentrer les ressources dans les mains de l’Exécutif et institutionnaliser une économie politique fondée sur l’opacité, la loyauté personnelle et la dépendance financière. En ce sens, elle préfigure les mécanismes contemporains de fonds spéciaux non audités qui continuent de fragiliser la gouvernance publique en Haïti.
I. 1. Le Fonds national de l’éducation : un système de collecte de fonds atypique et opaque dès sa création
Le Fonds national de l’éducation est alimenté principalement, depuis 2011, par deux taxes collectées en dehors du moindre contrôle parlementaire et du moindre système de contrôle d’instances telles que la Cour supérieure des comptes. Une kyrielle d’autres taxes complète le tableau de chasse du FNE : taxes sur les boissons gazeuses, sur les petits appareils électroniques, sur le ciment, etc. Le CONATEL prélève une taxe de 0,05 dollar US sur les appels téléphoniques internationaux entrants ; il prélève une taxe de 1,50 dollar US sur les transferts d’argent de la diaspora vers Haïti. Les transferts d’argent de la diaspora vers Haïti s’élèveraient chaque année à environ 3 à 4 milliards de dollars US selon les sources internationales les plus crédibles –principalement la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement (BID). Les données de la Banque mondiale indiquent que les remittances reçues par Haïti représentent 16,3 % du PIB en 2024. Comme le PIB haïtien tourne autour de 25 milliards de dollars, cela correspondrait à environ 3,2 à 4 milliards de dollars de transferts annuels –nous allons procéder à l’analyse et à la mise en perspective de cette fourchette de 3,2 à 4 milliards de dollars de transferts annuels. Les remittances vers Haïti ont augmenté de manière continue depuis 1971, passant de quelques millions de dollars à plus de 4,1 milliards de dollars en 2024, selon les données officielles de la Banque mondiale. Les remittances constituent l’un des principaux flux financiers du pays parce qu’elles représentent une entrée annuelle massive et stable de devises, dépassant largement l’aide internationale et finançant directement la consommation des ménages et une part essentielle de l’économie nationale. (Source : World Bank Open Data – Personal remittances, received (% of GDP) NOTE – Les remittances sont les transferts d’argent effectués par les migrants à leurs familles restées au pays, constituant un flux financier extérieur essentiel pour l’économie nationale.
Il y a lieu de considérer les sommes mentionnées avec prudence et circonspection : comment faut-il comprendre l’écart de 3,2 à 4 milliards de dollars de transferts annuels ? Quelle est la réalité des chiffres et en quoi consiste le dispositif « technique » des flux financiers en question ?
En analysant LA STRUCTURE DES ENVOIS DE FONDS DE LA DIASPORA VERS HAÏTI, l’on observe que les institutions financières (la Banque mondiale et la Banque de la République d’Haïti) travaillent effectivement sur une base de « transfert individuel moyen ».
La réalité du terrain porte à véritablement interroger –sur une base de « transfert individuel moyen »–, le montant moyen par transfert : la moyenne d’un transfert individuel se situe généralement autour de 150 $ US à 200 $ US, plutôt que 100 $ US.
La référence standard (Banque mondiale) — Pour ses bases de données comparatives sur les coûts de transaction (Remittance Prices Worldwide), la Banque mondiale utilise par défaut un envoi type de 200 $ US. C’est le montant standard estimé comme représentatif des envois des travailleurs migrants vers l’Amérique latine et les Caraïbes.
La réalité des ménages — Les envois oscillent de manière très fluide selon les besoins (scolarité, urgences médicales, alimentation). Si beaucoup de transferts rapides tournent autour de 100 $ US à 150 $ US, l’accumulation des envois plus importants (période des fêtes, rentrée scolaire) élève la moyenne macroéconomique un peu plus haut :
1.50 $ US x 37. 5 millions de transferts = 56 millions 250 000 $ US
1.5 x 25 millions de transferts = 37 millions 500 000 $ US
- Question adressée à toutes les sources documentaires : pour la période 2011 à 2026, quel est le montant total, en dollars US, des transferts vers Haïti ?
- Réponse : le total des transferts vers Haïti entre 2011 et 2026 s’élève à environ 45 à 50 milliards USD, selon l’agrégation des données annuelles de remises migratoires publiées par la Banque mondiale. (Source : World Bank Open Data – Personnal Remittance, 2024)
- Question adressée à toutes les sources documentaires : pour la période 2011 à 2026, quelle est, en dollars US, la moyenne annuelle des transferts vers Haïti ?
- Réponse : la moyenne annuelle des transferts vers Haïti entre 2011 et 2026 est d’environ 3 milliards USD par an, selon les données de remises migratoires de la Banque mondiale. Source : World Bank Open Data – Personnal Remittance, 2024)
Le prélèvement de 0,05 $ USD (5 centimes) par minute sur les appels internationaux entrants à destination d’Haïti a été instauré par le Conseil national des télécommunications (CONATEL) et l’Arrêté présidentiel du 12 novembre 2018 (Le Moniteur no 193).
Pour estimer le nombre ou le volume de ces appels, il faut distinguer le nombre de minutes de chaque appel téléphonique (sur lesquelles la taxe est réellement prélevée) et l’historique des flux.
Le volume estimé en minutes de communication — Il n’existe pas de compteur public donnant en temps réel le nombre exact d’appels individuels car les calculs économiques et les audits de la Banque de la République d’Haïti se basent sur le volume total de minutes terminées par les deux principaux opérateurs du pays (Digicel et Natcom).
À l’apogée du dispositif (années 2010), les estimations du trafic international entrant oscillaient généralement entre 2 et 3 milliards de minutes par an. Un volume annuel de 2 milliards de minutes à 0,05 $ USD par minute correspond théoriquement à un potentiel de prélèvement brut de près de 100 millions de dollars USD par an pour le FNE (combiné aux prélèvements de 1,50 $ sur les transferts d’argent).
Évolution récente — Les rapports sectoriels et les analyses économiques mettent en lumière une baisse significative du trafic téléphonique traditionnel entrant (parfois estimée à plus de 20% de réduction du trafic journalier). Cette baisse est attribuée à deux facteurs majeurs : (a) l’explosion de l’utilisation des applications VoIP (WhatsApp, Messenger, FaceTime) qui contournent le réseau téléphonique classique et échappent à cette taxe ; (b) le développement de la fraude téléphonique (comme le phénomène de « bypass », où des appels internationaux sont illégalement transformés en appels locaux).
Les deux taxes n’ont jamais été indexées malgré l’inflation et sont libellées en $ US.
Est-ce qu’e l’État profite de la dépréciation de la monnaie ? La réponse est « Non ».
En se focalisant spécifiquement sur le Fonds national de l’éducation (FNE) en Haïti (établi par la Loi du 17 août 2017), la structure de son financement repose sur un ensemble précis de redevances et de contributions.
RAPPEL — Si la loi met en avant les prélèvements bien connus sur la diaspora, elle prévoit également d’autres redevances et ressources pour consolider l’assiette financière dédiée à l’éducation.
Tel qu’explicité plus haut, le système FNE repose sur deux piliers majeurs constitués de prélèvements directs ou redevances) — Ces deux redevances constituent le cœur historique et visible des rentrées de fonds du FNE :
• La taxe sur les transferts financiers — Un prélèvement fixe de 1,50 USD (ou son équivalent) appliqué sur chaque opération de transfert de fonds, qu’elle soit entrante (en provenance de la diaspora) ou sortante.
• La taxe sur les appels internationaux — Un prélèvement de 0,05 USD par minute sur l’ensemble des appels téléphoniques internationaux entrants en Haïti.
Les « Autres taxes » et ressources complémentaires prévues par la loi — Au-delà de ces deux mesures phares, le cadre légal du FNE intègre d’autres contributions sectorielles et financières pour diversifier ses ressources :
1. La quote-part sur les télécommunications et concessions
La loi permet au FNE de capter une partie des redevances, des concessions et des droits d’exploitation versés par les opérateurs de télécommunications (via l’organe de régulation, le CONATEL). Cela inclut les revenus tirés de l’attribution des fréquences ou du renouvellement des licences.
2. Le secteur des jeux de hasard
Une fraction des taxes et redevances perçues par l’État sur l’exploitation des jeux de hasard, des loteries (les « banques de borlette ») et des casinos est légalement destinée à abonder le budget du FNE.
3. Les subventions et dotations budgétaires de l’État
Le FNE peut recevoir des allocations directes du Trésor public, inscrites dans la Loi de finances annuelle, pour appuyer des programmes spécifiques (comme les subventions aux écoles en difficulté ou la construction d’infrastructures scolaires dans le Grand Sud).
4. Les contributions des partenaires internationaux (dons et legs)
Bien qu’il ne s’agisse pas de taxes à proprement parler, les financements octroyés sous forme de dons par des organismes multilatéraux ou bilatéraux (comme l’UNICEF, l’UNESCO, ou la Banque mondiale) sont directement canalisés par le fonds pour l’exécution de projets éducatifs validés par le ministère de tutelle (MENFP).
Ce que cela représente en volume — Si l’on prend l’estimation moyenne annuelle globale calculée précédemment (3,75 milliards de dollars US) et qu’on la segmente par ces montants unitaires, cela donne une idée du volume phénoménal de transactions traitées chaque année :
–Si le transfert moyen est de 150 $ US, le nombre de transactions annuelles nécessaires est estimé à 25 millions.
100 $ US ~ 37,5 millions de transferts par an
150 $ US ~ 25 millions de transferts par an (Scénario le plus probable)
Le poids des frais — Cette moyenne par transfert est cruciale, car plus le montant envoyé est petit (ex: 100 $ US), plus le poids proportionnel des frais fixes et des marges de change imposés par les agences de transfert (MTOs) est lourd pour l’expéditeur. La Banque mondiale estime d’ailleurs que les frais d’envoi vers Haïti consomment en moyenne 5% à 6% du capital envoyé.
Dans la délictueuse « station de pompage financier » qu’est devenu le Fonds national de l’éducation au fil des ans, les prélèvements, massifs et continus, ont généré des millions de dollars entre 2011 et 2026 mais sur le site Web du FNE l’on ne trouve aucun tableau récapitulatif des sommes collectées chaque année par le CONATEL pour le compte du FNE. Également, l’on ne trouve aucun bilan exhaustif des sommes acheminées au FNE par la Banque de la République d’Haïti, la BRH, qui réceptionne les fonds collectés par le CONATEL puis les achemine au Fonds national de l’éducation. C’est au creux de cet appareillage kleptocratique, c’est dans un tel circuit faisant système –le circuit qui part du CONATEL, passe par la BRH puis aboutit au FNE qui, à son tour, distribue au ministère de l’Éducation et aux écoles, en toute opacité managériale, des sommes indéfinies non budgétisées–, que la corruption et le détournement des biens financiers de l’État ont été modélisés, banalisés et opérationnalisés. Au Fonds national de l’éducation, la corruption est un système de haute rentabilité financière où chacun des maillons de la chaîne de corruption trouve son « dû » : ce sont les mercenaires à cravate du PHTK néo-duvaliériste, les directeurs d’écoles fantômes, les cadres complaisants et complices du ministère de l’Éducation nationale, de la BRH et du ministère des Travaux publics… D’un maillon à l’autre de la chaîne de corruption, le refrain œcuménique est le même : « tout moun jwenn »…
I. 2. Faits de corruption au PSUGO et au Fonds national de l’éducation mis en lumière dans la presse haïtienne
Les articles publiés dans la presse haïtienne dès 2011 montrent un système de subventions attribuées à des associations fictives, des projets sans lien avec l’éducation, des bénéficiaires introuvables, et l’usage de documents falsifiés –ce qui correspond fonctionnellement à des fausses écoles et faux directeurs recevant des fonds publics. Le Fonds national de l’éducation, créé en 2011 sur le mode d’un tentaculaire système mafieux, a modélisé sa gestion administrative et financière dans le même écosystème que celui du PSUGO lui aussi créé par le PHTK et lui aussi amplement dénoncé par les associations d’enseignants. À propos de la saga du PSUGO (Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire), voir les enquêtes et analyses suivantes :
–AlterPresse : enquêtes de terrain
- Charles Tardieu – « Haïti : Le PSUGO, une catastrophe programmée (2/4) » AlterPresse, 5 août 2016. Analyse systémique du PSUGO dans le contexte de la gouvernance Tèt kale : financement opaque, absence de mécanismes de contrôle, dérives institutionnelles. Apport médiatique : AlterPresse se distingue par une approche analytique, adossée à des sources institutionnelles et à une critique de la gestion publique.
–Elsie News
- Charles Tardieu – « Le PSUGO, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti » 2 juillet 2016.
–Le Nouvelliste : couverture événementielle et controverses
- Articles sur les écoles « fantômes » du PSUGO 2014–2016. Reportages sur les irrégularités : écoles inexistantes, détournements de fonds, inscriptions fictives. Apport médiatique : Le Nouvelliste met en lumière les dérives opérationnelles du programme, avec un traitement plus factuel que conceptuel.
- Déclarations du MENFP sur les correctifs du PSUGO 2015–2017. Articles relayant les tentatives de réforme, les audits annoncés mais jamais réalisés et les ajustements administratifs. Apport médiatique : Mise en avant des positions officielles, souvent en contraste avec les enquêtes indépendantes.
—Radio Kiskeya : débats publics et analyses politiques
- Émissions et chroniques sur la gouvernance éducative 2012–2017. Interventions de spécialistes (économistes, pédagogues, syndicalistes) sur les effets du PSUGO. Apport médiatique : Espace de débat public, mettant en relief les enjeux politiques et les critiques de la société civile.
Ces médias offrent une utile cartographie informative du PSUGO, allant du discours gouvernemental aux enquêtes journalistiques, aux analyses universitaires et aux débats publics.
En ce qui a trait au Fonds national de l’éducation, les médias se sont fait l’écho de multiples malversations :
–Gazette Haïti — « FNE : l’ULCC révèle un vaste système d’irrégularités »
Source : Gazette Haïti. Date : 10 décembre 2025.
Éléments pertinents :
- 162,8 millions de gourdes octroyés à 30 associations dont l’existence légale n’a jamais été vérifiée.
- Subventions accordées à des entités sans statut juridique clair → équivalent de structures fictives.
- Usage de fausses factures.
- 13 associations ont reçu 68 millions de gourdes pour des projets sans lien avec l’éducation.
- 22,6 millions de gourdes dépensés pour des activités étrangères à la mission éducative.
- Absence totale de contrôle interne, de manuel de procédures, d’organigramme.
Ces « associations » sans existence légale et sans projet éducatif réel fonctionnent comme des écoles fantômes ou directeurs fictifs recevant des subventions.
–RHINews — « Corruption au FNE : l’ULCC révèle de graves irrégularités »
Source : RHINEWS. Date : 9 décembre 2025.
Éléments pertinents :
- Enquête ouverte après « multiples dénonciations de faits présomptifs de corruption ».
- Sur 31 projets examinés :
- 13 projets n’avaient aucun lien avec l’éducation.
- Subventions accordées sans vérification du statut légal des bénéficiaires.
- Lors des convocations :
- Seules 3 organisations se sont présentées.
- 9 organisations n’ont donné aucun signe de collaboration → bénéficiaires introuvables.
- Décaissements rapides, sans évaluation préalable, sans rapport d’exécution.
Des organisations introuvables, non enregistrées, incapables de produire un rapport → typologie classique de fausses écoles ou faux directeurs.
–Le National — « Rapport de l’ULCC : la gestion du FNE passée au crible »
Source : Le National. Date : 17 décembre 2025.
Éléments pertinents :
- Plusieurs bénéficiaires ne jouissent d’aucune reconnaissance légale → inexistants administrativement.
- Certains promoteurs ont enjolivé ou falsifié leurs projets.
- 68 millions de gourdes attribués à des projets non conformes à la mission éducative.
- Sur 18 invitations :
- 3 se sont présentés,
- 4 ont répondu par documents,
- 11 n’ont jamais répondu → bénéficiaires fantômes.
- Absence de manuel de procédures, absence de contrôle interne.
Les bénéficiaires « sans reconnaissance légale » et les projets enjolivés/falsifiés constituent des projets fictifs et des structures fantômes recevant des fonds.
Ces trois sources attestent :
A. L’existence de fausses écoles et de structures fictives
- Associations sans existence légale (Gazette Haïti, Le National).
- Organisations introuvables lors des convocations (RHINEWS).
- Bénéficiaires non reconnus par les ministères compétents (Le National).
B. L’existence de faux directeurs et de responsables fantômes
- Absence de responsables identifiables ou de représentants légaux.
- Non-présentation aux auditions (RHINEWS, Le National).
- Usage de documents falsifiés (Gazette Haïti).
C. L’existence de projets fictifs ou sans lien éducatif
- 13 projets financés sans lien avec l’éducation (Gazette Haïti, RHINEWS).
- Projets « enjolivés » ou falsifiés (Le National).
- Décaissements rapides sans évaluation préalable.
Entre 2011 et 2026, l’État haïtien a-t-il présenté un bilan attestant le montant total des sommes collectées par le CONATEL pour le compte du FNE ? La réponse à cette question est « NON ». Entre 2011 et 2026, l’État haïtien n’a jamais présenté un tel bilan. Il est attesté qu’à l’échelle de l’Administration publique haïtienne, il existe plusieurs textes légaux distincts qui abordent la problématique de la reddition de comptes, de la production d’états financiers et de contrôle externe, même si la publication publique n’est pas toujours explicitement exigée. Mais c’est le « Décret du 17 mai 2005 » portant organisation et fonctionnement de l’Administration centrale de l’État qui, en ses articles 150 et 151, consigne l’obligation légale de la reddition de comptes et de la production d’états financiers.
Ces textes légaux sont :
- La Constitution de 1987.
- La Loi du 4 mai 2005 sur la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif.
- Le Décret du 23 novembre 2005 sur le budget et la comptabilité publique.
- La Loi du 16 février 2005 sur la passation des marchés publics.
- Le Décret du 17 mai 2005 sur l’organisation de l’administration centrale.
L’on observe qu’il n’existe aucune série statistique publique, complète et continue publiée par l’État haïtien ou par un organisme international sur les sommes réellement collectées par le Fonds national de l’éducation de 2011 à 2026. Les données officielles sont rares et fragmentaires, non consolidées et non auditées. Cependant, il existe des chiffres partiels provenant de sources publiques (Cour supérieure des comptes, BRH, presse haïtienne, déclarations officielles) qu’il est utile d’analyser afin de mieux comprendre les mécanismes de la corruption au Fonds national de l’éducation.
1. Rappel : les deux principales taxes prélevées par le CONATEL pour le compte du FNE sont :
- 0,05 USD sur chaque minute d’appel international entrant.
- 1,50 USD sur chaque transfert international entrant.
Ces taxes ont été appliquées avant même la création légale du FNE en 2017, ce qui complique la traçabilité des flux d’argent.
2. Données disponibles mais fragmentaires (2011–2026)
2011–2015 : absence totale de rapports publics
Aucune donnée officielle n’a été publiée pour cette période. La Cour supérieure des comptes (CSCCA) note en 2019 que les montants collectés n’ont jamais été versés au Trésor et qu’aucun état financier n’a été produit. (Source : CSCCA, Rapport sur la gestion du FNE, 2019.)
- : estimation en provenance de la Banque de la République d’Haïti (BRH)
La BRH indique que les transferts internationaux dépassent 2,2 milliards de dollars US. Si la taxe de 1,50 USD avait été appliquée correctement, cela représenterait ≈ 3,3 millions de dollars US. Mais aucun document officiel n’atteste que ces montants ont été effectivement versés au FNE. (Source : BRH, Rapport annuel 2016.)
- année de création légale du FNE
Le décret du 17 août 2017 crée officiellement le FNE. Aucun rapport financier n’est publié pour 2017. (Source : Le Moniteur, 17 août 2017.)
- premières données publiques (fiabilité douteuse)
Le directeur du FNE, Joseph Frantz Nicolas, déclare publiquement que le FNE a reçu 27 millions de dollars US provenant des deux taxes. (Source : Déclaration officielle du directeur du FNE à la conférence de presse du 12 septembre 2018 couverte par Le Nouvelliste). Cette déclaration publique du directeur du FNE est-elle fiable ? L’on observe que lors de sa conférence de presse le directeur du FNE n’a présenté aucun document officiel, aucun bilan comptable, aucun audit des états financiers exposant le montant total des sommes acheminées au FNE par le CONATEL via le compte du Fonds national de l’éducation à la BRH. La véracité des déclarations du directeur du FNE n’est pas établie et ses déclarations n’ont aucune valeur légale.
- confirmation partielle hautement contestable
Le FNE annonce avoir reçu environ 30 millions de dollars US depuis sa création en 2011. Ce chiffre inclut les 27 millions de dollars US annoncés en 2018. (Source : Le Nouvelliste, 14 juin 2019.) L’annonce faite le 14 juin 2019 par le FNE n’a aucune valeur légale : elle n’est accompagnée d’aucun document officiel, d’aucun bilan comptable, d’aucun audit des états financiers exposant le montant total des sommes acheminées au FNE par le CONATEL via le compte du Fonds national de l’éducation à la BRH.
2020–2021 : aucune donnée consolidée
Le FNE publie d’abondance des communiqués sur des projets présumément financés, mais il ne présente aucun rapport financier attestant la véracité et la crédibilité de ses annonces. L’opacité est totale en ce qui a trait au montant global des sommes collectées par le FNE de 2011 à 2026 et quant à la gestion financière des projets qu’il prétend avoir financés.
2022 : estimation indirecte
La BRH indique que les transferts internationaux atteignent 3,7 milliards de dollars US. La taxe de 1,50 USD représenterait ≈ 5,5 millions de dollars US si elle était appliquée. Mais aucune donnée officielle ne confirme le versement de cette somme au FNE. (Source : BRH, Rapport annuel 2022.)
2023–2026 : opacité totale en ce qui a trait aux flux d’argent dans le circuit CONATEL – BRH — FNE
Aucunes données financières, aucun bilan comptable, aucun audit des états financiers du FNE n’ont été publiés en Haïti par :
- le FNE
- le Ministère de l’Éducation
- la CSCCA
- la BRH
- le Ministère des Finances
Les seules informations disponibles concernent des projets que le FNE prétend avoir financés, mais il ne renseigne pas de manière documentée et vérifiable sur les sommes effectivement collectées de 2011 à 2026.
3. Synthèse des données vérifiables (2011–2026)
| Période | Montants collectés | Source |
|---|---|---|
| 2011–2015 | Aucune donnée | Cour supérieure des comptes (2019) |
| 2016 | Non publié (estimation indirecte) | BRH |
| 2017 | Non publié | Le Moniteur |
| 2018 | 27 millions de dollars US | Déclaration officielle, Directeur du FNE (2018) |
| 2019 | ≈ 30 millions de dollars US cumulés | Le Nouvelliste (2019) |
| 2020–2026 | Aucune donnée | Fonds national de l’éducation / MENFP |
4. Brève conclusion analytique issue de la synthèse des données vérifiables (2011–2026)
Le Fonds national de l’éducation est l’un des organismes publics les plus opaques d’Haïti. Entre 2011 et 2026 :
- aucun état financier annuel, aucun audit des états financiers n’a été publié ;
- aucune reddition publique des comptes n’a été effectuée en conformité avec le Décret du 17 mai 2005 ;
- les seules données prétendument fiables seraient les 27 millions de dollars US annoncés en 2018 mais l’existence même de ce montant n’a pas été confirmé par des documents officiels ;
- dans l’ensemble les flux d’argent et la gestion financière des sommes cumulées par le FNE se caractérisent par une absence totale de transparence.
Cette absence totale de transparence est confirmée par l’International Crisis Group (ICG) qui note, en 2023, que les fonds extra-budgétaires en Haïti constituent « des zones grises propices à la corruption systémique ». En voici la référence précise :
« International Crisis Group, Haiti : Steering Out of the Abyss, Report N°96, 28. September 2023 ». Dans ce rapport l’ICG analyse les mécanismes de financement de l’État haïtien, notamment :
- les fonds extra-budgétaires
- les organismes autonomes
- les régies parafiscales
- et les zones financières non contrôlées
L’ICG y décrit ces mécanismes comme des « zones grises propices à la corruption systémique », en soulignant l’absence de transparence, de reddition de comptes et de contrôle parlementaire.
5. L’entité dénommée Ensemble contre la corruption (ECC) a produit un rapport exemplaire intitulé « État d’avancement des dossiers de corruption transférés aux instances judiciaires et administratives par l’ULCC et l’UCREF » daté du 12 août 2025.
- Nature du document : Rapport analytique sur le suivi judiciaire des dossiers de crimes financiers en Haïti.
- Contenu principal :
- Inventaire des dossiers transmis par l’ULCC et l’UCREF (2005–2024)
- Analyse du traitement judiciaire (tribunaux de première instance, cours d’appel, CSC/CA)
- Ventilation des dossiers par type de corruption, par juridiction et par ministères (y compris le MENFP dont dépend le Fonds national de l’éducation)
- Enjeux financiers
- Institutions et personnalités indexées
- Recommandations pour améliorer l’efficacité du système judiciaire
Contexte institutionnel
Ensemble contre la corruption (ECC) est une plateforme de neuf organisations haïtiennes engagées dans la défense des droits humains, la transparence et la lutte contre la corruption. Ce rapport de 2025 s’inscrit dans le cadre du projet « Suivi judiciaire des dossiers liés aux crimes financiers » visant à documenter la paralysie du système judiciaire dans le traitement des dossiers de corruption.
Les sources accessibles –y compris les publications de l’ULCC, les communiqués d’ECC et les médias haïtiens–, ne rapportent aucune réaction officielle du gouvernement, de la Justice ou des institutions de contrôle en réponse directe au rapport d’Ensemble contre la corruption. L’on observe plutôt que L’ULCC a remis plusieurs rapports d’enquête à la justice (sept en septembre 2025, neuf en mars 2024). Ces rapports relèvent de la dynamique propre de l’ULCC, sans mention d’un lien avec le rapport d’ECC.
SECTION II — LE FONDS NATIONAL DE L’ÉDUCATION : UN SYSTÈME POLITICO-ADMINISTRATIF ET FINANCIER QUI SE CARACTÉRISE PAR LA MAINMISE OLIGARCHIQUE DES MERCENAIRES À CRAVATE DANS L’ÉCOSYSTÈME DE L’ÉTAT PRÉDATEUR
Le Fonds national de l’éducation a été créé en 2011 par les deux plus puissants caïds du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste, Michel Martelly et Laurent Lamothe, tous deux sanctionnés par le Canada et les États-Unis pour corruption aggravée et financement des gangs armés. Quelques années plus tard, il a été légalisé par le Décret du 17 août 2017 « portant création, organisation et fonctionnement du Fonds national de l’éducation (FNE) ». Le Décret du 17 août 2017 est paru au Journal officiel Le Moniteur (numéro spécial, 17 août 2017).
La création du Fonds national de l’éducation est intervenue dans le contexte de la consolidation de l’État prédateur et de la mainmise des « mercenaires à cravate » sur l’ensemble des appareils d’État.
L’État prédateur en Haïti
L’État haïtien occupe une place singulière dans les sciences sociales contemporaines. Décrit tour à tour comme un État faible, un État failli, un État dépendant, un État fragmenté –ou même comme un État qui n’existe plus–, il est souvent appréhendé à travers le prisme de la crise permanente. Pourtant une lecture attentive des travaux de Michel-Rolph Trouillot, Robert Fatton, Alex Dupuy, Laënnec Hurbon, Leslie Péan, Pierre Buteau et Sauveur Pierre Étienne montre que ce prisme de la crise permanente n’est ni accidentel ni conjoncturel : il est le produit d’une longue histoire de prédation, d’exclusion sociale, de violence institutionnalisée et de capture des ressources publiques par des élites.
L’État haïtien ne s’est pas « accidentellement » effondré : il s’est construit et consolidé comme un État prédateur, c’est-à-dire un appareil dont la fonction principale est l’extraction de ressources au profit de groupes dominants, au détriment de la majorité de la population. Cette notion, développée de manière systématique par Robert Fatton dans Haiti’s Predatory Republic (2002), trouve des échos puissants dans les analyses antérieures de Michel-Rolph Trouillot sur la formation d’un « État contre la nation » (Haiti : State Against Nation, 1990), dans les travaux d’Alex Dupuy sur la reproduction des élites et la dépendance structurelle (Haiti in the World Economy, 1989 ; The Prophet and Power, 2007), dans les réflexions de Laënnec Hurbon sur la violence et la légitimation symbolique du pouvoir (Le barbare imaginaire, 1987 ; Comprendre Haïti. Essai sur l’État, la nation, la culture (1987), dans les analyses économiques de Leslie Péan sur la corruption systémique (Haïti : économie politique de la corruption, 2003–2008), et dans les contributions de Pierre Buteau et Sauveur Pierre Étienne sur la fragmentation institutionnelle et l’ONGisation du pays (Haïti : État, société et politique, 1997 ; Haïti : l’invasion des ONG, 2012 ; Haïti : État, nation et développement, 2006).
Ces auteurs, bien que provenant d’horizons disciplinaires différents –anthropologie, sociologie politique, économie, philosophie, histoire–, convergent vers un point fondamental : l’État haïtien est le produit d’une trajectoire historique où la prédation est devenue un mode de gouvernance, et non une dérive accidentelle. L’État prédateur n’est pas un « accident de l’Histoire » et encore moins un slogan-écran : il est une structure de pouvoir politique qui génère de puissants mécanismes de reproduction…
Partie I — La matrice coloniale et la naissance d’un État d’exclusion
L’émergence de l’État prédateur en Haïti doit être située dans la continuité de la structure coloniale. Dans Haiti : State Against Nation (1990), Michel-Rolph Trouillot propose l’analyse la plus structurante de la formation de l’État haïtien. Selon lui, l’État post-indépendance se construit comme un appareil d’extraction, héritier direct de la plantation coloniale. La rupture de 1804 abolit l’esclavage, mais ne transforme pas les logiques de domination : « l’État haïtien est né contre la nation » (Trouillot, 1990, p. 24). Cette formule résume l’idée que l’État s’est constitué comme une structure séparée de la majorité de la population, en particulier des masses rurales, qui demeurent exclues des processus politiques et économiques.
Dans Haiti in the World Economy (1989), Alex Dupuy confirme cette lecture en montrant que l’Indépendance n’a pas débouché sur un État national inclusif, mais sur la reproduction d’une élite militaro-foncière qui a reconduit les logiques d’extraction héritées de la plantation. Pour Dupuy, l’État haïtien du XIXᵉ siècle est un État rentier, fondé sur le contrôle du commerce extérieur, la taxation des paysans et la centralisation autoritaire.
Laënnec Hurbon, dans Comprendre Haïti. Essai sur l’État, la nation, la culture (1987), insiste sur la transformation de la violence coloniale en violence étatique. L’État postcolonial se constitue comme un appareil de contrôle, où la coercition remplace la légitimité et où la peur devient un mode de gouvernement.
Leslie Péan, dans Haïti : économie politique de la corruption (2003–2008), décrit le XIXᵉ siècle comme une période de consolidation d’un État rentier, où les élites urbaines capturent les ressources publiques. La corruption n’est pas une dérive : elle est une structure.
Pierre Buteau, dans Haïti : État, nation et développement (2006), montre que l’État haïtien n’a jamais réussi à articuler une véritable construction nationale. L’État est né comme une structure imposée, sans projet d’intégration des masses.
Enfin, Sauveur Pierre Étienne, dans Haïti : État, société et politique (1997), montre que la militarisation conduit à une fragmentation du pouvoir, empêchant la consolidation d’un État centralisé.
Partie II — Le duvaliérisme comme moment fondateur de l’État prédateur moderne
L’analyse de l’État prédateur en Haïti ne peut faire l’économie d’un examen approfondi du duvaliérisme, période durant laquelle les logiques de prédation déjà présentes depuis le XIXᵉ siècle se systématisent, se centralisent et se radicalisent. Les travaux de Robert Fatton, Laënnec Hurbon, Alex Dupuy, Sauveur Pierre Étienne et Pierre Buteau convergent pour montrer que le régime de François Duvalier (1957-1971), prolongé par celui de Jean-Claude Duvalier (1971-1986), constitue un moment de refondation autocratique où l’État haïtien devient pleinement un État prédateur, c’est-à-dire un appareil de domination fondé sur la violence, la corruption, la capture des ressources publiques et la fragmentation institutionnelle.
II.1. La centralisation autoritaire et la privatisation de la violence
Dans Haiti’s Predatory Republic (2002), Robert Fatton propose la conceptualisation la plus systématique du duvaliérisme comme régime prédateur. Selon lui, François Duvalier transforme l’État haïtien en un appareil de domination totale, où la violence devient un instrument de gouvernance et un moyen d’accumulation. Les Tontons Macoutes, milice paramilitaire créée en 1959, jouent un rôle central dans cette transformation. Fatton montre que les Macoutes ne sont pas seulement un outil de répression politique ; ils sont aussi un instrument de prédation économique. Ils contrôlent les marchés, extorquent les commerçants, rackettent les paysans, et participent à la redistribution des privilèges au sein du régime (Fatton, 2002, p. 45-62).
Cette privatisation de la violence permet au régime de contourner les institutions formelles et de créer un marché de la terreur, où la loyauté politique est récompensée par l’accès à des ressources économiques. La violence devient un capital politique, et l’État se transforme en une structure où les élites politiques utilisent la coercition pour maintenir leur pouvoir et pour extraire des ressources.
II.2. La sacralisation du pouvoir et la légitimation symbolique de la domination
Laënnec Hurbon, dans Le barbare imaginaire (1987), analyse la manière dont le duvaliérisme instrumentalise le religieux pour légitimer la domination. François Duvalier, qui se présente comme « le Père de la nation », construit un imaginaire politique fondé sur la sacralisation du chef, l’utilisation du vodou comme outil de contrôle symbolique, et la création d’un univers de peur. Hurbon montre que le duvaliérisme transforme le vodou en un instrument de légitimation politique, en associant le pouvoir du chef à des forces surnaturelles (Hurbon, 1987, p. 112-130). Cette sacralisation du pouvoir renforce la soumission des masses et permet au régime de consolider son autorité.
Dans Comprendre Haïti. Essai sur l’État, la nation, la culture (1987), Hurbon approfondit cette analyse en montrant que le duvaliérisme constitue un moment où l’État haïtien devient un appareil de domination totale, fondé sur la peur, la violence et la manipulation symbolique. Le régime utilise le religieux pour créer un imaginaire de terreur, où le chef est omniprésent et omnipotent.
II.3. Militarisation, fragmentation et économie politique de la prédation
Sauveur Pierre Étienne, dans Haïti : État, société et politique (1997), montre que le duvaliérisme transforme l’armée haïtienne en une institution de prédation. L’armée, loin d’être un instrument de défense nationale, devient une entreprise politique au service du régime. Elle contrôle les douanes, participe aux trafics, et gère des réseaux de prédation. Étienne montre que cette militarisation conduit à une fragmentation du pouvoir, où les forces officielles et les forces parallèles rivalisent pour le contrôle des ressources (Étienne, 1997, p. 88-104).
Cette fragmentation est également analysée par Alex Dupuy, qui montre que le duvaliérisme consolide un système où les élites politiques utilisent les ressources publiques pour maintenir leur domination. Dans The Prophet and Power (2007), Dupuy montre que le régime duvaliériste crée un État où les institutions sont vidées de leur substance, et où les élites utilisent les ressources publiques pour financer leur pouvoir (Dupuy, 2007, p. 56-78).
II.4. La reproduction des élites et la consolidation de l’État prédateur
Leslie Péan, dans Haïti : économie politique de la corruption (2003–2008), montre que le duvaliérisme constitue un moment où les élites économiques haïtiennes consolident leur domination. Le régime utilise les exemptions fiscales, les monopoles d’importation et les connexions politiques pour créer un capitalisme de connivence, où les élites capturent les ressources publiques et utilisent l’État comme instrument de reproduction des privilèges (Péan, 2003, vol. I, p. 134-162).
Pierre Buteau, dans Haïti : État, nation et développement (2006), montre que le duvaliérisme empêche la construction d’un véritable projet national. Le régime utilise la violence pour maintenir son pouvoir mais ne propose aucun projet d’intégration des masses. L’État devient un appareil de domination, sans vision de développement, sans projet national, et sans capacité d’intégration.
II.5. Le duvaliérisme comme refondation de l’État prédateur
Les travaux de Fatton, Hurbon, Dupuy, Étienne, Péan et Buteau convergent pour montrer que le duvaliérisme constitue un moment de refondation autocratique où l’État haïtien devient pleinement un État prédateur. Le régime transforme l’État en un appareil de domination totale, fondé sur la violence, la corruption, la capture des ressources publiques et la fragmentation institutionnelle. La prédation devient un mode de gouvernance, et l’État se transforme en une structure où les élites utilisent les ressources publiques pour maintenir leur domination.
Partie III — Le tournant néolibéral et l’ONGisation du pays
La chute du régime duvaliériste en 1986 n’a pas inauguré la refondation institutionnelle que beaucoup espéraient. Au contraire, comme le montrent Alex Dupuy, Sauveur Pierre Étienne, Leslie Péan, Pierre Buteau, Laënnec Hurbon et Robert Fatton, la période post-duvaliériste ouvre un cycle de restructuration néolibérale, de désinstitutionnalisation, et de fragmentation du champ politique, qui consolide les logiques de prédation déjà présentes. L’État haïtien, affaibli par trois décennies de dictature, entre dans une phase où ses fonctions régaliennes sont progressivement transférées à des acteurs privés, internationaux ou informels. Ce tournant néolibéral, loin de corriger les dérives du passé, renforce l’État prédateur en le vidant de ses capacités d’action, en multipliant les centres de pouvoir et en ouvrant la voie à une ONGisation massive du pays.
III.1. Le néolibéralisme comme restructuration de la dépendance
Dans The Prophet and Power (2007), Alex Dupuy analyse la période post-1986 comme un moment où les élites haïtiennes et les bailleurs internationaux imposent une restructuration néolibérale de l’État. Selon Dupuy, les réformes exigées par les institutions financières internationales –réduction des dépenses publiques, privatisations, ouverture commerciale, dérégulation–, affaiblissent les capacités de l’État et renforcent sa dépendance structurelle (Dupuy, 2007, p. 102-128). L’État haïtien, déjà fragilisé par la dictature, perd ses moyens d’action, tandis que les élites économiques capturent les flux financiers internationaux.
Dupuy montre que cette restructuration néolibérale ne vise pas à renforcer l’État, mais à le contourner. Les bailleurs internationaux financent des projets qui passent par des ONG, des agences internationales ou des acteurs privés, plutôt que par les institutions nationales. Cette logique de contournement affaiblit l’État et renforce la fragmentation du champ politique.
III.2. Désinstitutionnalisation et fragmentation du champ politique
Sauveur Pierre Étienne, dans Haïti : État, société et politique (1997), analyse la période post-duvaliériste comme un moment de désinstitutionnalisation. Selon Étienne, la chute du régime duvaliériste ne s’accompagne pas d’une refondation institutionnelle ; au contraire, les institutions héritées de la dictature sont vidées de leur substance, tandis que les nouvelles institutions créées après 1987 manquent de ressources, de légitimité et de continuité (Étienne, 1997, p. 145-168).
Étienne montre que cette désinstitutionnalisation conduit à une fragmentation du champ politique, où les partis, les factions, les groupes armés et les élites économiques rivalisent pour le contrôle des ressources. L’État devient un espace de compétition entre acteurs qui utilisent les institutions pour accéder à des privilèges, plutôt qu’un espace de régulation ou de médiation.
Cette fragmentation est également analysée par Pierre Buteau, qui montre que l’État haïtien, faute de projet national, devient un appareil de gestion de crises, incapable de proposer une vision de développement ou d’intégration des masses (Buteau, Haïti : État, nation et développement, 2006, p. 77-94).
III.3. L’ONGisation du pays : un État parallèle
La période post-1986 est marquée par une explosion du nombre d’ONG opérant en Haïti. Sauveur Pierre Étienne, dans Haïti : l’invasion des ONG (2012), analyse cette ONGisation comme un phénomène où les ONG deviennent les principaux acteurs de la gestion des services publics. Selon Étienne, les ONG gèrent l’éducation, la santé, l’eau, l’alimentation, et même des fonctions régaliennes comme la sécurité ou la justice (Étienne, 2012, p. 21-46).
Étienne montre que cette ONGisation crée un État parallèle, où les ressources circulent hors des institutions nationales. Les ONG, financées par des bailleurs internationaux, opèrent sans coordination avec l’État, ce qui renforce la fragmentation et la dépendance. L’État haïtien devient marginal dans la gestion des services publics, tandis que les ONG deviennent les principaux acteurs du développement.
Cette ONGisation est également analysée par Laënnec Hurbon, qui montre que les ONG, en contournant l’État, contribuent à sa délégitimation. Dans Haïti : une nation en suspens (2011), Hurbon montre que l’État haïtien devient un acteur secondaire, incapable de proposer une vision de développement ou de régulation, tandis que les ONG imposent leurs propres agendas (Hurbon, 2011, p. 56-72).
III.4. Le capitalisme de connivence et la capture des ressources publiques
Leslie Péan, dans Haïti : économie politique de la corruption (2003–2008), montre que la période post-duvaliériste est marquée par la consolidation d’un capitalisme de connivence, où les élites économiques utilisent les exemptions fiscales, les monopoles d’importation et les connexions politiques pour capturer les ressources publiques. Péan montre que la corruption n’est pas une dérive ; elle est une structure, un mode de gouvernance où les élites utilisent l’État pour accéder à des privilèges (Péan, 2003, vol. II, p. 204-231).
Cette capture des ressources publiques est également analysée par Robert Fatton, qui montre que la période post-duvaliériste est marquée par la consolidation d’un État néo-prédateur, où les élites politiques et économiques utilisent les institutions pour accéder à des ressources, tandis que les masses sont exclues des processus décisionnels (Fatton, Haiti : Trapped in the Outer Periphery, 2014, p. 89-112).
III.5. Le tournant néolibéral comme consolidation de l’État prédateur
Les travaux de Dupuy, Étienne, Péan, Buteau, Hurbon et Fatton convergent pour montrer que le tournant néolibéral ne corrige pas les dérives du passé ; il les renforce. L’État haïtien, affaibli par la dictature, est restructuré de manière à perdre ses capacités d’action, tandis que les ONG, les bailleurs internationaux et les élites économiques capturent les ressources publiques. La prédation devient un mode de gouvernance, et l’État se transforme en une structure où les élites utilisent les ressources publiques pour maintenir leur domination.
Partie IV — La consolidation contemporaine de l’État prédateur : gangs, économie criminelle et effondrement de la souveraineté
La période contemporaine, particulièrement depuis les années 2000, marque une mutation qualitative de l’État prédateur haïtien. Les logiques de prédation héritées du XIXᵉ siècle, systématisées sous le duvaliérisme et renforcées par le tournant néolibéral, se recomposent dans un contexte de désinstitutionnalisation extrême, de fragmentation territoriale, de criminalisation de l’économie politique, et de dépendance internationale accrue. Les travaux de Robert Fatton, Laënnec Hurbon, Leslie Péan, Alex Dupuy, Pierre Buteau et Sauveur Pierre Étienne permettent de comprendre comment l’État haïtien, loin de se reconstruire après la chute du duvaliérisme, s’est enfoncé dans une dynamique où la prédation devient non seulement un mode de gouvernance, mais aussi un mode de survie pour les élites politiques et économiques.
IV.1. La privatisation de la violence : les gangs comme nouveaux agents de l’État prédateur
Dans Haiti’s Predatory Republic (2002) et Haiti : Trapped in the Outer Periphery (2014), Robert Fatton montre que la privatisation de la violence, amorcée et légitimée sous Duvalier, se transforme dans les années 2000 en une criminalisation systémique du champ politique. Les gangs, loin d’être des acteurs marginaux, deviennent des agents politiques intégrés dans les stratégies électorales, les réseaux clientélistes et les circuits de prédation.
Fatton souligne que les gangs sont financés par des élites politiques qui les utilisent pour contrôler les territoires, intimider les électeurs, éliminer les adversaires et sécuriser des zones stratégiques (Fatton, 2014, p. 133-158). La violence devient un instrument de négociation politique, et les gangs deviennent des acteurs centraux dans la redistribution des privilèges.
Cette privatisation de la violence est également analysée par Laënnec Hurbon, qui montre que les gangs s’inscrivent dans une logique de désinstitutionnalisation radicale. Dans Haïti : une nation en suspens (2011), Hurbon montre que l’État haïtien ne contrôle plus son territoire ; les gangs imposent leurs propres règles, collectent des taxes informelles, gèrent des marchés, et exercent une justice parallèle (Hurbon, 2011, p. 89-104). L’État devient un acteur parmi d’autres dans un marché de violence.
IV.2. L’économie criminelle : une extension de la prédation
Leslie Péan, dans Haïti : économie politique de la corruption (2003–2008), analyse la manière dont l’économie criminelle s’intègre dans l’économie politique haïtienne. Selon Péan, les trafics de toutes sortes –armes, drogue, enlèvements, contrebande–, sont désormais imbriqués dans les circuits de prédation. Les gangs contrôlent les ports, les axes routiers, les marchés, et participent à des réseaux transnationaux de trafic (Péan, 2003, vol. III, p. 211-238).
Péan montre que les élites économiques et politiques profitent de ces trafics. La frontière entre acteurs légaux et illégaux devient floue ; les élites utilisent les gangs pour sécuriser leurs intérêts, tandis que les gangs utilisent les élites pour accéder à des ressources. L’économie criminelle devient une extension de la prédation, où les ressources circulent hors des institutions nationales.
Cette criminalisation de l’économie politique est également analysée par Alex Dupuy, qui montre que la dépendance structurelle de l’État haïtien ouvre la voie à une fragmentation où les acteurs informels deviennent des acteurs centraux (Dupuy, 2007, p. 156-178). L’État, incapable de réguler les flux économiques, devient un acteur marginal dans une économie où les trafics jouent un rôle central.
IV.3. Fragmentation territoriale et effondrement de la souveraineté
La fragmentation territoriale est un élément central de la consolidation de l’État prédateur contemporain. Hurbon montre que l’État haïtien ne contrôle plus son territoire ; les gangs imposent leurs propres règles, collectent des taxes informelles, gèrent des marchés, et exercent une justice parallèle (Hurbon, 2011, p. 89-104). L’État devient un acteur parmi d’autres dans un marché de violence.
Pierre Buteau, dans Haïti : État, nation et développement (2006), montre que cette fragmentation territoriale empêche la construction d’un véritable projet national. L’État, incapable de contrôler son territoire, ne peut proposer une vision de développement ou d’intégration des masses. La souveraineté devient fragmentée entre acteurs locaux, élites économiques, gangs et acteurs internationaux (Buteau, 2006, p. 112-129).
Cette fragmentation est également analysée par Sauveur Pierre Étienne, qui montre que l’État haïtien, faute de ressources, de légitimité et de continuité, devient un appareil de gestion de crises, incapable de proposer une vision de développement ou de régulation (Étienne, 1997, p. 201-224).
IV.4. Dépendance internationale et délégitimation de l’État
La dépendance internationale est un élément central de la consolidation de l’État prédateur contemporain. Dupuy montre que les bailleurs internationaux, en contournant l’État, contribuent à sa délégitimation. Les ONG, les agences internationales et les acteurs privés deviennent les principaux acteurs du développement, tandis que l’État devient marginal (Dupuy, 2007, p. 178-196).
Étienne, dans Haïti : l’invasion des ONG (2012), montre que cette ONGisation crée un État parallèle, où les ressources circulent hors des institutions nationales. L’État haïtien devient un acteur secondaire, incapable de proposer une vision de développement ou de régulation (Étienne, 2012, p. 56-78).
Cette dépendance internationale renforce la fragmentation du champ politique et ouvre la voie à une consolidation de l’État prédateur, où les élites utilisent les ressources internationales pour maintenir leur domination.
IV.5. L’État néo-prédateur : une structure consolidée
Les travaux de Fatton, Hurbon, Péan, Dupuy, Buteau et Étienne convergent pour montrer que l’État haïtien contemporain est un État néo-prédateur, c’est-à-dire un État où la prédation est devenue un mode de gouvernance, où la violence est privatisée, où les ressources publiques sont capturées par des élites, et où la souveraineté est fragmentée entre acteurs locaux, élites économiques, gangs et acteurs internationaux.
Fatton montre que l’État haïtien est « piégé dans la périphérie extérieure » (Fatton, 2014, p. 12), c’est-à-dire dans une position où il ne peut se développer, où il ne peut se consolider, et où il ne peut proposer une vision de développement ou d’intégration des masses.
Hurbon montre que l’État haïtien est une « nation en suspens » (Hurbon, 2011, p. 7), c’est-à-dire une nation qui ne peut se construire, faute de projet national, de ressources, de légitimité et de continuité.
Péan montre que la corruption est une structure, un mode de gouvernance où les élites utilisent l’État pour accéder à des privilèges (Péan, 2003, vol. II, p. 204-231).
Dupuy montre que la dépendance internationale renforce la fragmentation du champ politique et ouvre la voie à une consolidation de l’État prédateur (Dupuy, 2007, p. 178-196).
Buteau montre que l’État haïtien, faute de projet national, devient un appareil de gestion de crises (Buteau, 2006, p. 112-129).
Étienne montre que l’ONGisation crée un État parallèle, où les ressources circulent hors des institutions nationales (Étienne, 2012, p. 56-78).
Conclusion générale
Penser l’État prédateur en Haïti : synthèse et prolongements contemporains
L’analyse de l’État prédateur en Haïti, telle qu’elle se dégage des travaux de Michel-Rolph Trouillot, Robert Fatton, Alex Dupuy, Laënnec Hurbon, Leslie Péan, Pierre Buteau et Sauveur Pierre Étienne, révèle une trajectoire historique d’une remarquable cohérence. Loin d’être un phénomène conjoncturel ou une dérive récente, la prédation constitue une structure longue, inscrite dans la formation même de l’État haïtien depuis 1804. Elle se manifeste par l’exclusion sociale, la violence institutionnalisée, la capture des ressources publiques, la fragmentation du pouvoir et la dépendance internationale. Cette structure, loin de s’atténuer au fil du temps, s’est au contraire renforcée, se recomposant à travers les régimes, les crises et les mutations économiques.
Liens structurels : l’État prédateur et la corruption au Fonds national de l’éducation
La corruption au Fonds national de l’éducation s’inscrit pleinement dans cette trajectoire longue de prédation. Créé en 2011 pour financer l’éducation à partir d’une taxe sur les transferts internationaux et les appels téléphoniques, le FNE devait constituer un instrument de développement national. Pourtant, comme l’ont montré plusieurs enquêtes journalistiques et les analyses institutionnelles de l’Unité de lutte contre la corruption, le Fonds national de l’éducation s’est constitué comme un instrument de prédation, capturé par des élites politiques et économiques, notamment sous la gouverne des « mercenaires à cravate » commissionnés par le PHTK néo-duvaliériste ces douze dernières années.
Les liens du Fonds national de l’éducation avec la trajectoire historique de l’État prédateur est direct :
- Trouillot a montré que l’État haïtien est né comme un appareil d’extraction, conçu pour administrer sans intégrer. Le FNE reproduit cette logique : il collecte des ressources sans les redistribuer de manière transparente ou efficace.
- Dupuy a montré que l’État haïtien est un État rentier, fondé sur la capture des ressources publiques. Le FNE devient un instrument de rente, où les élites utilisent les fonds pour financer des projets clientélistes.
- Hurbon a montré que l’État haïtien est un appareil de domination fondé sur la peur et la manipulation symbolique. Le FNE est présenté comme un instrument de développement, mais il est utilisé pour renforcer la domination des élites.
- Péan a montré que la corruption est une structure, un mode de gouvernance. Le FNE devient un espace de distribution de privilèges, où les élites utilisent les ressources publiques pour maintenir leur domination.
- Buteau a montré que l’État haïtien, faute de projet national, devient un appareil de gestion de crises. Le FNE, faute de vision, devient un instrument de gestion clientéliste.
- Étienne a montré que l’ONGisation crée un État parallèle. Le FNE, en finançant des projets hors des institutions nationales, renforce la fragmentation du champ politique.
- Fatton a montré que l’État haïtien est un État prédateur, où les élites utilisent les ressources publiques pour maintenir leur domination. Le FNE devient un instrument de prédation, où les ressources sont capturées par des élites.
Ainsi, la corruption au Fonds national de l’éducation n’est pas une anomalie : elle est le produit d’une trajectoire longue où la prédation est devenue un mode de gouvernance. Le FNE, loin de corriger les dérives du passé, les reproduit. Il est devenu un instrument stratégique de capture des ressources publiques, un espace de distribution de privilèges, et un outil de reproduction des élites.
L’État prédateur : une structure à déconstruire
L’État prédateur haïtien est une structure longue, inscrite dans la formation même de l’État depuis 1804. La corruption au Fonds national de l’éducation n’est qu’un symptôme de cette structure. Pour reconstruire l’État haïtien, il ne suffit pas de lutter contre la corruption ; il faut déconstruire les logiques de prédation, de fragmentation, de dépendance et de violence qui ont façonné l’État depuis deux siècles.
Les travaux de Trouillot, Fatton, Dupuy, Hurbon, Péan, Buteau et Étienne montrent que cette reconstruction nécessite une refondation profonde, fondée sur l’intégration des masses, la consolidation des institutions, la réduction de la dépendance internationale, la lutte contre la criminalisation de l’économie politique et la construction d’un véritable projet national : l’État de droit, dont les fondements modernes sont consignés dans la Constitution de 1987.
POST-SCRIPTUM – Au moment où nous achevons de réviser la version finale du présent article, plusieurs médias haïtiens annoncent la révocation de Hans Jacques Ludwig Joseph, le directeur général de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC). Ainsi, le site Haïti Standard, dans son édition du 2 juillet 2026, consigne l’article ainsi titré « Peu convaincant dans l’organisation des élections, Alix Didier Fils-Aimé nomme et révoque dans l’Administration publique ». Le site Haïti Standard informe que « Le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé a révoqué et nommé, le 2 juillet 2026, au terme d’un conseil des ministres, plusieurs directeurs généraux au sein de l’Administration publique. Parmi ces directeurs généraux figurent Hans Jacques Ludwig Joseph, Gérald Remplais et Eric Prevost Junior, respectivement directeur général de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC), de l’Association générale des douanes (AGD) et du Service maritime de navigation d’Haïti (SEMANAH). Selon des informations confirmées par plusieurs sources proches du gouvernement, Goethie Varnelle Morency devient la nouvelle directrice de l’ULCC ; (…) L’ancien directeur de l’ULCC est frappé par cette révocation, alors qu’il participe à une série d’activités sur la lutte contre la corruption aux États-Unis. (…) Par ailleurs, l’ancien secrétaire d’État à la communication, Williot Patrick Chrispin est remplacé par Lucien Jura, journaliste et ancien porte-parole de la présidence sous l’administration de l’ex-président Joseph Michel Martelly ». La nomination du PHTKiste Lucien Jura s’inscrit en droite ligne de la continuité avec les pratiques et réseaux cartellisés et prédatifs des administrations Martelly et Moïse et elle signe le retour d’une figure associée au PHTK à un poste stratégique de communication gouvernementale en quête d’audience et de légitimité. Toutes les nominations du 2 juillet 2026 confirment la prégnance et la puissance de la mainmise du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste sur l’actuel Exécutif de facto et sur l’Administration publique haïtienne.
Selon plusieurs médias haïtiens, la nomination de Goethie Varnelle Morency intervient après la révocation de Hans Jacques Ludwig Joseph, dans un contexte où l’Unité de lutte contre la corruption est décrite comme juridiquement affaiblie par le décret sur la Haute Cour de justice (17 décembre 2025) limitant ses marges d’enquête sur d’anciens hauts dignitaires appartenant pour l’essentiel au PHTK néo-duvaliériste.
Dans les milieux éducatifs haïtiens, l’on observe que le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste –par l’action politico-stratégique prégnante de ses ténors attitrés : Joseph Jouthe, Claude Joseph, Bocchit Edmond, Liné Balthazar, Nesmy Manigat, etc.–, garde la haute main sur l’Exécutif national et, singulièrement, sur le système éducatif haïtien. Ainsi s’explique le fait que
- les enquêtes amplement documentées de l’ULCC relatives à la corruption au Fonds national de l’éducation n’ont jamais pu aboutir ;
- l’Exécutif dirigé par Alix Didier Fils-Aimé a publiquement désavoué l’ancien ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine qui avait officiellement demandé à la Cour supérieure des comptes, le 9 octobre 2024, de diligenter un audit administratif et financier des neuf organismes d’État placés statutairement sous la juridiction du MENFP, y compris le Fonds national de l’éducation ;
- l’Exécutif dirigé par Alix Didier Fils-Aimé a plutôt choisi de révoquer Augustin Antoine et l’a remplacé le 18 février 2025 par Sterline Civil, jeune cadre de 32 ans, dépourvue de la moindre compétence attestée dans la haute administration de l’État : elle a été imposée par le PHTKiste Claude Joseph à la direction du FNE ;
- la corruption au Fonds national de l’éducation –qui a fait l’objet d’une scabreuse et délictueuse omertà durant les deux mandatures de Nesmy Manigat à la direction du ministère de l’Éducation nationale (avril 2014 à mars 2016 et novembre 2021 à juin 2024–, a « librement » eu cours en dépit des enquêtes et rapports accablants de l’ULCC, en dépit quelques années plus tard du rapport d’Ensemble contre la corruption (ECC) daté du 12 août 2025.
RAPPEL – L’Unité de lutte contre la corruption, alors dirigée par Hans Jacques Ludwig Joseph, a émis le 10 novembre 2025 un mandat d’arrêt visant le fugitif Jean Ronald Joseph, ex-directeur général du Fonds national de l’éducation. Les caractéristiques de ce mandat d’arrêt sont les suivantes :
- Fondement légal : Article 11, alinéa 2, du décret du 8 septembre 2004 sur l’ULCC.
- Nature de l’acte : Mandat d’arrêt (souvent appelé dans la presse haïtienne « mandat d’amener »).
- Motifs invoqués par l’ULCC : détournement de fonds publics, népotisme, abus de biens sociaux, sabotage des mécanismes de contrôle de l’État, entrave au bon fonctionnement de la justice.
Ces accusations découlent d’une enquête relancée par l’ULCC en juin 2024, après des révélations publiques faites en mars 2024 par l’avocat Caleb Jean-Baptiste. Avec la révocation de Hans Jacques Ludwig Joseph, les poursuites légales envisagées par l’ULCC seront sans doute abandonnées. Elles avaient auparavant été sabotées par le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé lorsqu’il a publiquement désavoué le ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine et nommé la PHTKiste Sterline Civil à la direction du Fonds national de l’éducation le 18 février 2025 (voir nos articles « Le parachutage de Sterline CIVIL à la direction du Fonds national de l’éducation : vers le renforcement de la corruption et de l’impunité dans le système éducatif national d’Haïti », Rezonòdwès, 5 mars 2025, et « L’occultation de la corruption au Fonds national de l’éducation : nouvelles acrobaties de Sterline Civil, profuse « missionnaire » du PHTK néo-duvaliériste », Rezonòdwès, 17 juin 2025).
Il est utile de rappeler qu’une perquisition de l’ULCC dans les locaux du Fonds national de l’éducation a eu lieu le mardi 4 juin 2024. C’est la date précise confirmée par plusieurs médias haïtiens, ainsi que par la communication officielle de l’ULCC : (a) ShelNews : « Perquisition dans les bureaux du Fonds national de l’éducation », article publié le 5 juin 2024 ; (b) Ted’Actu : « Dossier FNE : des enquêteurs de l’ULCC ont procédé à une perquisition », article publié le 5 juin 2024. Cet article réaffirme la date du 4 juin 2024 et détaille le contexte des accusations de détournement de fonds. La perquisition s’inscrit dans le cadre d’une enquête sur des faits de corruption présumés au FNE ; les dénonciations évoquent un détournement de plus de 7 milliards de gourdes sous l’administration du directeur d’alors Jean Ronald Joseph.
Le 7 juin 2024, plusieurs médias (Radio Télé Métropole, Loop Haïti et Ted’Actu) ont rapporté une convocation et des démarches de l’ULCC dans le cadre du dossier FNE pour répondre à des accusations de détournement de fonds publics portant sur plusieurs milliards de gourdes. Le mandat d’amener formel, lui, a été émis le 10 novembre 2025, selon les documents judiciaires et les reprises médiatiques ultérieures.
En toute rigueur, la nomination de Goethie Varnelle Morency –qui intervient après la brutale révocation de Hans Jacques Ludwig Joseph dans un contexte où l’Unité de lutte contre la corruption est décrite comme juridiquement affaiblie–, ne peut en aucun cas préfigurer un changement de cap ou la fin d’une longue trajectoire de corruption et de détournement des finances de l’État au Fonds national de l’éducation. Cette nomination intervient dans le contexte où :
- le FNE est encore régi par la Loi du 17 août 2017 qui lui accorde le statut d’organisme d’État dont le budget n’est pas compris dans le Budget général de l’État haïtien : il n’a de compte à rendre à aucune institution de contrôle de l’action et des programmes de l’État (Cour supérieure des comptes, etc.) ;
- le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste –par l’action stratégique prégnante et continue de ses ténors attitrés : Joseph Jouthe, Claude Joseph, Bocchit Edmond, Liné Balthazar, Nesmy Manigat, etc.–, garde la haute main sur l’Exécutif national et, singulièrement, sur le système éducatif haïtien ;
- aucun décret rectificatif, aucune loi de réorientation/refondation du Fonds national de l’éducation n’a été promulgué.
En raison du pouvoir politique réel qu’exerce aujourd’hui le PHTK néo-duvaliériste sur l’Exécutif national et sur le système éducatif haïtien, le Fonds national de l’éducation dispose de toutes les garanties impunitaires dont il a besoin pour consolider l’industrie de la corruption et du détournement des finances de l’État qui le caractérise. À l’échelle internationale, le Fonds national de l’éducation est assuré de pouvoir compter sur les relais du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste qui –à l’instar des Journées internationales de la diaspora haïtienne 2026 à Montréal–, sauront lui offrir les vastes boulevards de l’enfumage, les savants colloques des professionnels du verbiage politique, les acrobaties des « mercenaires à cravate » friands de projets éducatifs bidon (voir nos articles « Les Journées internationales de la diaspora haïtienne (JIDH 2026) de Montréal avalisent la corruption endémique qui sévit, en Haïti, au Fonds national de l’éducation », Rezonòdwès, 23 avril 2026, et « Charlatanisme, imposture et enfumage : actualisation des liaisons délictueuses entre les Journées internationales de la diaspora haïtienne 2026 et le Fonds national de l’éducation d’Haïti », Madinin’art, 11 mai 2026).

