Dans une récente interview, Bailly a tenu à mettre les points sur les « i » : Krisla (Christ-Roy Chery) n’est pas un simple chef de gang de quartier, mais un membre fondateur du parti « Bouclier ».
Cette clarification, loin d’être anodine, ouvre une fenêtre inquiétante sur la collusion structurelle entre acteurs politiques et groupes armés en Haïti, particulièrement avec le Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK).
Krisla, de son vrai nom Christ-Roy Chery, dirige le gang de Nan Ti Bwa (Fontamara, Carrefour, zones de Martissant). Il fait partie des piliers de la coalition G9 an fanmi, aux côtés de Jimmy Chérizier « Barbecue ». Son empire repose sur l’extorsion systématique (péages illégaux), les enlèvements, le contrôle territorial et une violence extrême documentée par de multiples rapports de droits humains.
Pourtant, selon Bailly, cet homme a participé activement à la fondation de formations politiques, dont le Bouclier et, indirectement ou directement, au réseau gravitant autour du PHTK.
Les liens historiques et opérationnels avec le PHTK
Le PHTK, créé autour de Michel Martelly, a longtemps été accusé d’entretenir des relations privilégiées avec certains groupes armés pour sécuriser son emprise sur le pouvoir. Sous la présidence de Jovenel Moïse, ces liens se sont renforcés. La coalition G9, dont Krisla est un leader clé, a été largement perçue comme une force d’appoint du pouvoir en place.
Avant l’assassinat de Moïse en 2021, le G9 bénéficiait d’une tolérance, voire d’un soutien tacite, permettant à ses membres de consolider leur contrôle sur des quartiers stratégiques en échange de votes, de calme relatif pendant les scrutins ou de répression de manifestations d’opposition.
Krisla incarne ce modèle. Ses zones d’influence (Fontamara, Ti Bwa, Carrefour) sont des bastions où le PHTK et ses alliés ont historiquement puisé un soutien « populaire » forcé.
Des témoignages et enquêtes journalistiques évoquent des rencontres entre responsables politiques et chefs de gang comme Krisla lors des campagnes électorales.
Bailly lui-même évoque ces contacts directs dans les quartiers populaires, où les politiciens viennent négocier avec les véritables détenteurs du pouvoir de facto sur le terrain.
Ces alliances ne se limitent pas à des discussions : elles impliquent souvent des flux financiers, des distributions de ressources et une protection mutuelle. Krisla aurait ainsi pu jouer un rôle dans la mobilisation de bases électorales ou dans la dissuasion d’adversaires.
En retour, le pouvoir politique offrait une relative impunité, permettant au gang d’étendre son racket (péages sur les routes menant à Carrefour, contrôle de l’économie informelle).
Même après l’assassinat de Jovenel Moïse, les ramifications persistent. Le PHTK reste une force politique majeure, et des figures comme Krisla continuent d’exercer une influence hybride : mi-criminelle, mi-politique.
Sa participation à la fondation du parti « Bouclier » s’inscrit dans cette logique de diversification des alliances. En créant ou en intégrant de nouvelles structures, des acteurs comme Krisla cherchent à légitimer leur pouvoir et à maintenir des canaux d’influence sur la scène nationale, au-delà de la simple force brute.
Une stratégie de « terrorisme d’État » ?
Bailly critique ouvertement cette stratégie : les politiciens haïtiens, toutes tendances confondues, ont trop souvent recours aux « valises » (groupes armés) pour se maintenir au pouvoir. Dans le cas du PHTK, cela s’est traduit par une tolérance face à la prolifération des gangs, accusée d’avoir contribué à l’explosion de l’insécurité que connaît aujourd’hui le pays. Krisla n’est pas un cas isolé ; il symbolise la fusion dangereuse entre sphère politique et sphère criminelle organisée.
Cette collusion a des conséquences dramatiques :
• Délitement de l’État : Quand un chef de gang devient membre fondateur d’un parti, la distinction entre pouvoir légitime et pouvoir de fait s’efface. • Violence institutionnalisée : Massacres (comme celui de La Saline en 2018, où Krisla a été cité), viols systématiques, enlèvements et famines induites par le contrôle des routes.
• Capture de l’économie : Les péages illégaux et le racket financent à la fois les gangs et, indirectement, les réseaux politiques qui les protègent.
Une clarification qui en dit long
En affirmant que Krisla est membre fondateur du Bouclier, Bailly ne fait pas que corriger une information. Il met en lumière un système pourri jusqu’à la moelle, où d’anciens ou actuels dirigeants du PHTK et d’autres partis ont pactisé avec des seigneurs de guerre pour conquérir ou conserver le pouvoir.
Tant que des figures comme Krisla pourront se revendiquer à la fois chefs de gang et fondateurs de partis, Haïti restera prisonnière d’un cercle vicieux : l’insécurité nourrit le besoin de « protection », qui elle-même renforce les gangs et leurs protecteurs politiques.
Il est grand temps que la classe politique haïtienne, le PHTK inclus, rende des comptes sur ces alliances mortifères.
Sans une rupture claire avec ce modèle, aucune transition démocratique sérieuse ne sera possible.
Source : https://m.youtube.com/watch?v=HKmgy0mItbU

