15 juillet 2026
Jusqu’à quand laisserons-nous l’inhumanité devenir la norme en Haïti ?
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Jusqu’à quand laisserons-nous l’inhumanité devenir la norme en Haïti ?

Me Nadine Dorelus
Avocate | Juriste en droit international / Spécialiste en genre

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Un choc moral face à l’inhumanité

Je viens de recevoir une vidéo d’une violence indescriptible. Je n’ai pas eu la force de la regarder jusqu’au bout. Les images que j’ai pu apercevoir m’ont profondément bouleversée : un citoyen haïtien y subit des actes de torture d’une cruauté inimaginable avant d’être exécuté.

Un tel acte ne constitue pas seulement un homicide. Il représente une négation absolue de la dignité humaine et une atteinte directe aux fondements mêmes de toute société civilisée.

Quand l’État de droit recule

Je suis avocate et j’ai toujours nourri l’ambition de revenir un jour servir mon pays. Aujourd’hui pourtant, une question me hante : à qui offrir mon expertise juridique lorsque l’État de droit semble avoir cédé la place à la loi des armes ?

Le droit à la vie n’est pas une faveur accordée par ceux qui détiennent la force. Il constitue un droit fondamental garanti par la Constitution haïtienne, protégé par le droit pénal et consacré par les principaux instruments internationaux relatifs aux droits humains auxquels Haïti est partie, notamment la Convention américaine relative aux droits de l’homme et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

Lorsqu’un citoyen est torturé, exécuté et traité avec une telle barbarie, c’est toute la République qui est atteinte. Et lorsqu’un État ne parvient plus à protéger sa population, à poursuivre les auteurs de ces crimes et à garantir l’application de la loi, c’est le principe même de l’État de droit qui vacille. Dès lors, la légitimité de l’autorité publique se trouve inévitablement interrogée, qu’elle soit de droit ou de fait.

Refuser la banalisation de l’horreur

Je refuse que nous nous habituions à l’horreur.

Je refuse que la barbarie devienne notre quotidien.

Je refuse que le silence remplace la justice.

Chaque citoyen assassiné représente une défaite collective. Chaque crime impuni renforce ceux qui cherchent à substituer la terreur à l’autorité de la loi.

J’interpelle les autorités de la République, les institutions judiciaires, les organisations nationales et internationales de défense des droits humains, ainsi que tous les citoyens de bonne volonté :

Jusqu’à quand accepterons-nous que la vie d’un Haïtien ne vaille plus rien ?

Passer de l’indignation à l’action

Mais dénoncer ne suffit plus. L’indignation, aussi légitime soit-elle, ne remplacera jamais l’action.

Haïti a besoin d’un véritable sursaut institutionnel fondé sur des mesures concrètes et durables :

  • restaurer l’autorité légitime de l’État sur l’ensemble du territoire national ;
  • renforcer les capacités de la Police nationale d’Haïti et des institutions judiciaires afin que les auteurs de crimes répondent effectivement de leurs actes devant les juridictions compétentes ;
  • lutter résolument contre l’impunité par des enquêtes indépendantes, des poursuites impartiales et le respect des garanties d’un procès équitable ;
  • assurer une protection effective des témoins, des magistrats, des avocats, des journalistes et de tous ceux qui défendent l’État de droit ;
  • promouvoir une coopération nationale et internationale respectueuse de la souveraineté d’Haïti afin de restaurer durablement la sécurité publique et les institutions démocratiques.

Le risque d’une désintégration de l’État

Ce qui se déroule aujourd’hui en Haïti dépasse largement une simple crise sécuritaire ou une confrontation politique.

Nous assistons à une remise en cause progressive des fonctions essentielles de l’État : garantir la sécurité des citoyens, assurer l’application de la loi et préserver l’ordre public.

Au-delà des territoires échappant au contrôle effectif des autorités, c’est désormais la cohésion sociale, la confiance dans les institutions et le pacte républicain qui se trouvent gravement menacés.

Aucune société ne peut durablement survivre lorsque la peur remplace le droit, lorsque la violence supplante la justice et lorsque l’impunité devient la règle.

Reconstruire par le droit et la justice

L’histoire jugera notre capacité collective à défendre la vie, la dignité humaine et la justice.

Le véritable patriotisme ne consiste pas uniquement à dénoncer l’inacceptable. Il consiste également à reconstruire des institutions fortes, impartiales et crédibles, où nul n’est au-dessus de la loi.

Haïti ne manque ni de compétences, ni de juristes, ni de magistrats, ni de femmes et d’hommes profondément attachés au bien commun.

Ce qui lui fait aujourd’hui défaut est une volonté politique suffisamment forte pour rétablir la primauté du droit, protéger les citoyens et restaurer la confiance dans les institutions publiques.

Je demeure convaincue qu’aucune paix durable ne pourra être obtenue sans justice, qu’aucune démocratie ne peut survivre sans institutions solides et qu’aucune nation ne peut se reconstruire sans replacer la dignité humaine au cœur de son projet collectif.

Le choix qui s’impose

Il est temps de choisir :

  • entre la peur et le droit ;
  • entre la barbarie et la civilisation ;
  • entre l’impunité et la justice.

Quel héritage voulons-nous léguer aux générations futures ?

Le silence… ou le courage d’agir ?

Parce qu’en définitive, l’État de droit n’est pas une option : il est la condition indispensable de la liberté, de la paix et de la dignité humaine.

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