Le 29 juin dernier, dans une lettre adressée à la présidente du Conseil de sécurité des Nations unies, Leonor Zalabata Torres, le représentant spécial de la Force de répression des gangs, Jack Christofides, a transmis ce que l’ONU attendait depuis la création de cette force en septembre 2025 : une feuille de route assortie d’objectifs mesurables, d’indicateurs de performance et, surtout, d’une date. Le 30 septembre 2028. C’est l’échéance que se fixe désormais officiellement la communauté internationale pour obtenir des résultats durables contre l’emprise des gangs sur Haïti.
Sur le papier, l’exercice a du mérite. Contrairement à la Mission multinationale d’appui à la sécurité qu’elle remplace — dirigée par le Kenya, jamais dotée des effectifs ni des moyens nécessaires pour contenir des groupes armés qui contrôlent aujourd’hui la quasi-totalité de la zone métropolitaine — la FRG s’astreint pour la première fois à une logique de résultats vérifiables plutôt qu’à un mandat vague et reconductible sans fin. Le document fixe un troisième objectif particulièrement structurant : renforcer durablement les capacités des institutions haïtiennes elles-mêmes, à travers une planification et une conduite conjointes des opérations entre la FRG, la Police nationale et les Forces armées d’Haïti, de façon à ce que ces dernières puissent, à terme, prendre le relais. C’est, en théorie, la bonne méthode : une force internationale qui ne se contente pas de combattre à la place de l’État hôte, mais qui construit, dans le même mouvement, la capacité de cet État à se passer d’elle.
Le problème n’est pas la méthode. C’est le calendrier qu’elle s’impose, mis en regard du rythme auquel le pays s’effondre. Vingt-sept mois séparent la présentation de cette feuille de route de son échéance. Vingt-sept mois, c’est aussi, à peu de choses près, la durée pendant laquelle des groupes armés ont occupé sans discontinuer une partie de la seule commune de Kenscoff, selon les propres mots de son maire intérimaire, qui évoquait il y a quelques jours dix-neuf mois d’occupation continue avant même le dernier massacre en date. C’est dire l’écart de temporalité entre la diplomatie sécuritaire, qui se pense en années budgétaires et en rapports trimestriels, et la réalité vécue par une population qui, elle, compte ses morts en semaines — parfois en jours, comme cette même commune vient encore de le démontrer avec l’attaque de Wobè, survenue à peine vingt-quatre heures après que le chef du gouvernement eut vanté, depuis Sainte-Lucie, la reprise graduelle des territoires occupés.
Il y a, en creux, un autre motif d’inquiétude, formulé sans détour par un membre permanent du Conseil de sécurité au moment même de la création de la FRG : compter sur un afflux spontané de financements pour cette force serait, selon les mots employés à l’époque par le délégué pakistanais, faire preuve de naïveté. La résolution 2793, qui a porté la FRG sur les fonts baptismaux avec douze voix pour et trois abstentions — celles de la Chine, de la Russie et du Pakistan —, prévoit que les dépenses de personnel soient financées par des contributions volontaires des États membres, et non par le budget obligatoire des Nations unies. Autrement dit : la force censée tenir un calendrier précis jusqu’en 2028 dépend, pour sa survie opérationnelle, de la générosité fluctuante de gouvernements dont les priorités budgétaires peuvent changer au gré des cycles électoraux et des crises concurrentes ailleurs dans le monde. Une feuille de route aussi rigoureuse soit-elle sur le papier reste hypothéquée par une architecture de financement que ses propres architectes reconnaissent fragile.
Ce n’est pas la première fois qu’Haïti se voit proposer un horizon de sortie de crise sécuritaire assorti d’indicateurs précis. La mission kényane, elle aussi, avait ses objectifs déclarés en 2024 ; ils n’ont pas empêché les gangs d’étendre, depuis, leur emprise à trois départements supplémentaires du pays et de multiplier les massacres à grande échelle, de Pont-Sondé à Kenscoff en passant par Mirebalais. Rien ne garantit, en soi, qu’une nouvelle force mieux dotée sur le papier — 5 500 militaires et policiers, contre des effectifs cinq fois inférieurs pour la mission précédente — parvienne à un résultat différent si les mêmes lacunes structurelles de financement et de coordination avec une police et une armée haïtiennes elles-mêmes en pleine reconstruction persistent jusqu’en 2028.
Le vrai enjeu, pour la population haïtienne comme pour les partenaires internationaux, n’est donc pas de juger la FRG sur la qualité de son document stratégique, incontestablement plus rigoureux que ce qui l’a précédé. Il est de se demander ce que signifie concrètement, pour une famille de Wobè qui vient de tout perdre cette semaine, un objectif fixé à l’horizon 2028. Une feuille de route sérieuse doit aussi comporter des jalons intermédiaires publics, vérifiables tous les six mois, qui permettent de mesurer, dès maintenant, si la trajectoire suivie mène réellement vers l’échéance annoncée — ou si elle ne fait, comme la mission qui l’a précédée, que repousser d’année en année un horizon qui recule au même rythme que les groupes armés avancent. Sans ces jalons rendus publics et sans un financement sécurisé qui ne dépende pas du bon vouloir contingent des bailleurs, 2028 restera ce que 2024 a été pour la mission kényane : une date sur un document, pendant que le pays continue de compter, lui, en semaines.
Josten Louinon


