21 juillet 2026
Élections sous les balles : le CEP ouvre les bureaux de vote pendant que le pays ferme ses portes
Actualités Opinions Politique

Élections sous les balles : le CEP ouvre les bureaux de vote pendant que le pays ferme ses portes

Par Reynoldson Mompoint

Cap-Haïtien, le 20 juillet 2026

Quand l’urgence nationale est la survie, le pouvoir répond par des cartes électorales

À compter du 20 juillet 2026, le Conseil électoral provisoire (CEP) invite les citoyens à identifier leur centre de vote, à retirer leur carte électorale et à s’inscrire sur les listes électorales. Officiellement, il s’agit du point de départ du processus électoral. Dans les faits, cette annonce ressemble davantage à un exercice de communication politique qu’à l’amorce crédible d’un retour à l’ordre constitutionnel. Le contraste est saisissant.

D’un côté, un pays où des millions d’Haïtiens vivent sous la menace permanente des groupes armés, où les déplacements sont limités par l’insécurité, où l’État peine à contrôler une partie importante du territoire. De l’autre, un CEP qui agit comme si les conditions minimales d’un scrutin libre, inclusif et sécurisé étaient déjà réunies. L’annonce soulève ainsi une interrogation fondamentale : le pouvoir prépare-t-il réellement des élections ou cherche-t-il simplement à fabriquer l’illusion d’une transition démocratique ?

Une décision politiquement déconnectée de la réalité nationale

Le premier problème est politique. Une élection n’est jamais un simple rendez-vous administratif. Elle constitue l’aboutissement d’un climat de confiance entre les citoyens et les institutions. Or, cette confiance est aujourd’hui presque inexistante.

Le pouvoir de transition souffre d’un profond déficit de légitimité. Les scandales de corruption, les rivalités internes, les promesses non tenues et l’absence de résultats concrets en matière de sécurité ont considérablement fragilisé les institutions chargées d’organiser les élections. Dans ce contexte, demander aux citoyens de retirer leur carte électorale revient à leur demander de croire en un processus dont les fondements demeurent contestés.

Beaucoup d’Haïtiens ne voient plus les élections comme un instrument de changement, mais comme une procédure permettant simplement de remplacer une élite par une autre. Le CEP semble oublier qu’avant de solliciter les électeurs, il fallait d’abord reconstruire la confiance.

Des élections dans un pays occupé par la peur

La dimension sécuritaire constitue probablement la plus grande contradiction de cette initiative. Comment identifier son centre de vote lorsqu’on ne peut même plus circuler librement ? Comment retirer une carte électorale lorsqu’une route est contrôlée par des groupes armés ? Comment garantir la confidentialité du vote lorsqu’un quartier entier vit sous l’autorité de chefs de gangs ?

Aujourd’hui, des centaines de milliers de déplacés internes ont quitté leurs maisons. Des communes vivent pratiquement en état de siège. Des axes routiers stratégiques demeurent dangereux. Dans plusieurs zones, ce ne sont plus les représentants de l’État qui décident, mais les hommes armés. Dans ces conditions, parler de calendrier électoral relève davantage de la fiction administrative que de la gouvernance responsable. Une démocratie ne peut prospérer sous la dictature des fusils.

Une opération économiquement indécente

L’aspect économique de cette décision interpelle tout autant. Le pays traverse l’une des crises économiques les plus graves de son histoire récente. Le chômage explose. Le coût de la vie écrase les familles. La gourde demeure fragile. Les entreprises ferment. Les investissements disparaissent. Les recettes fiscales s’effondrent.

Dans ce contexte, mobiliser des ressources considérables pour lancer un processus électoral pose une question simple : quelles sont les véritables priorités de l’État ? Le citoyen qui peine à nourrir sa famille ne considère pas le retrait d’une carte électorale comme une urgence. Son urgence est de trouver de quoi manger. Son urgence est d’accéder à un emploi. Son urgence est de pouvoir envoyer ses enfants à l’école.

Une démocratie durable ne se construit pas uniquement avec des urnes ; elle repose aussi sur des conditions économiques minimales.

Une fracture sociale que le CEP semble ignorer

Le CEP semble parler à un pays imaginaire. Le pays réel est celui des déplacés. Celui des familles séparées. Celui des enfants privés d’école. Celui des femmes victimes de violences. Celui des hôpitaux débordés. Celui des citoyens qui vivent dans des camps de fortune. Des centaines de milliers d’Haïtiens ignorent où ils vivront dans quelques semaines. Comment leur demander d’identifier un centre de vote ?

Pour beaucoup, le véritable centre d’intérêt n’est plus le bureau électoral. C’est le prochain repas.

La logistique électorale face au chaos administratif

L’organisation d’élections exige une administration fonctionnelle. Or celle-ci demeure profondément affaiblie. Plusieurs institutions publiques fonctionnent difficilement. Les archives administratives sont incomplètes. Les infrastructures sont dégradées. Les capacités logistiques restent limitées. À cela s’ajoutent les problèmes liés aux documents d’identité, aux déplacements de population et à l’accès aux centres d’inscription.

Le CEP présente son calendrier comme si toutes ces difficultés avaient déjà été résolues. Elles ne le sont pas.

Le risque d’une participation historiquement faible

Une démocratie tire sa force de la participation populaire. Mais tout indique que celle-ci pourrait être extrêmement faible. La peur. Le désintérêt. La méfiance. Les difficultés de déplacement. L’absence de crédibilité des institutions.

Tous ces facteurs risquent d’éloigner davantage les citoyens des urnes. Une faible participation produirait des autorités fragiles, dont la légitimité serait immédiatement contestée. Le pays entrerait alors dans un nouveau cycle d’instabilité politique.

Une stratégie destinée aux partenaires internationaux ?

Cette annonce semble également adresser un message aux partenaires étrangers. En lançant officiellement certaines étapes du processus électoral, les autorités peuvent démontrer que le calendrier avance. Cette dynamique permettrait de rassurer les bailleurs internationaux. Elle pourrait également justifier le maintien des appuis diplomatiques et financiers.

Cependant, satisfaire les attentes de la communauté internationale ne suffit pas à convaincre les Haïtiens. Une élection ne réussit pas parce qu’elle respecte un calendrier. Elle réussit lorsqu’elle bénéficie de la confiance populaire.

Le paradoxe d’un État absent qui organise des élections

L’État peine encore à garantir les fonctions les plus élémentaires : assurer la sécurité ; protéger les citoyens ; contrôler le territoire ; rendre la justice ; fournir des services publics.

Pourtant, ce même État affirme pouvoir organiser des élections nationales. Le paradoxe est immense. Comment organiser l’expression de la souveraineté populaire lorsque l’autorité publique ne s’exerce plus pleinement sur une partie du territoire ? Cette contradiction affaiblit davantage la crédibilité du processus.

Une démocratie ne se décrète pas

L’histoire politique haïtienne démontre qu’une élection mal préparée ne résout pas une crise. Elle peut au contraire l’aggraver. Le vote n’est pas une solution magique. Il constitue l’aboutissement d’un processus fondé sur la sécurité, la confiance, l’inclusion et la transparence.

Ignorer ces préalables revient à transformer les élections en simple formalité administrative.

Des cartes électorales ne remplaceront jamais la confiance populaire

L’annonce du CEP marque officiellement le début du processus électoral. Mais ce calendrier administratif ne répond pas aux véritables interrogations de la nation.

Les Haïtiens attendent d’abord un État capable de sécuriser les routes, de protéger les écoles, de garantir le fonctionnement de la justice, de relancer l’économie et de restaurer la confiance dans les institutions.

Distribuer des cartes électorales dans un pays où tant de citoyens peinent à exercer leurs droits les plus fondamentaux risque de produire un résultat inverse à celui recherché : renforcer le sentiment que les institutions vivent dans une réalité parallèle.

Une démocratie ne se bâtit ni par communiqué, ni par calendrier, ni par injonction administrative. Elle se construit lorsque chaque citoyen peut voter librement, sans peur, sans contrainte et avec la conviction que sa voix aura un véritable poids.

À défaut de réunir ces conditions, le lancement du processus électoral pourrait être perçu non comme le premier pas vers la démocratie, mais comme une tentative de normaliser une crise qui, elle, demeure profondément anormale.

Reynoldson Mompoint

Avocat au Barreau de Mirebalais

Journaliste

Communicateur Social

+50937186284

mompointreynoldson@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.