La lutte contre la corruption constitue un défi majeur pour les États fragiles ou en transition, particulièrement en période de crise.
En Ukraine, en guerre depuis 2022, et en Haïti, confronté à une violence gangstérisée chronique, les dirigeants doivent naviguer entre les impératifs sécuritaires et les exigences de bonne gouvernance.
La comparaison entre l’attitude du président ukrainien Volodymyr Zelensky vis-à-vis du Bureau national de lutte contre la corruption (NABU) et du Bureau du procureur spécialisé anti-corruption (SAP), et celle du Premier ministre haïtien Alix Didier Fils-Aimé à l’égard de l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), révèle des dynamiques similaires de tension entre le pouvoir exécutif et les institutions indépendantes, tout en soulignant des contextes distincts.
L’attitude de Zelensky : un recul temporaire face à la pression
En juillet 2025, le président Zelensky a signé la loi 12414, qui plaçait le NABU et le SAP sous l’autorité directe du procureur général, nommé par le président.
Cette mesure intervenait alors que ces institutions enquêtaient sur des proches du pouvoir, dont le vice-Premier ministre Oleksiy Chernyshov et plusieurs membres de l’entourage présidentiel liés à des affaires de pots-de-vin et d’abus de pouvoir dans des secteurs stratégiques comme l’énergie et la reconstruction.
Zelensky a justifié cette décision par l’inefficacité présumée des enquêtes, qu’il jugeait stagnantes, ainsi que par la nécessité de « purger » ces organes d’éventuelles influences russes.
Cette loi a suscité une vague de protestations dans plusieurs villes ukrainiennes, certes de taille modeste, mais accompagnée de vives critiques de l’Union européenne et des partenaires occidentaux, qui y voyaient une menace pour le processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne.
Sous la pression populaire et internationale, Zelensky a rapidement soumis puis fait adopter un nouveau texte rétablissant l’indépendance du NABU et du SAP à la fin du mois de juillet 2025.
Cette séquence illustre une attitude ambivalente. Élu en 2019 sur un programme de lutte contre la corruption, Zelensky a semblé vouloir protéger son entourage lorsque les enquêtes s’en sont rapprochées, avant de reculer sous l’effet de la mobilisation de la société civile.
Les experts estiment que ces tentatives de contrôle s’inscrivent dans une tendance plus ancienne, déjà observable sous la présidence de Petro Porochenko, mais exacerbée par la guerre, qui favorise une concentration des pouvoirs.
Malgré ces tensions, les institutions anti-corruption ukrainiennes ont continué à produire des résultats notables, notamment par des perquisitions visant des proches du président et des enquêtes sur des faits de corruption dans le secteur de l’énergie.
L’attitude de Fils-Aimé : la révocation du directeur général de l’ULCC et le contexte haïtien
En Haïti, Alix Didier Fils-Aimé, homme d’affaires nommé Premier ministre en novembre 2024 et devenu de facto le seul chef de l’exécutif après la dissolution du Conseil présidentiel de transition (CPT) en février 2026, a révoqué — ou permis la révocation — du directeur général de l’ULCC, Me Hans Jacques Ludwig Joseph.
Cette décision intervient dans un contexte où l’ULCC a multiplié les rapports accablants sur la corruption au plus haut niveau de l’État.
Créée en 2004, l’ULCC demeure le principal organisme de lutte contre la corruption en Haïti. Toutefois, ses résultats judiciaires restent limités par une impunité structurelle : sur des centaines de dossiers transmis à la justice, très peu aboutissent à des condamnations.
La révocation du directeur général, perçu comme un acteur particulièrement actif, notamment pour ses interventions internationales et ses rapports mettant en cause de hauts fonctionnaires, est interprétée par de nombreux observateurs comme une tentative de museler une institution devenue gênante pour le pouvoir exécutif.
Par ailleurs, des décrets adoptés sous Fils-Aimé et le CPT ont également été critiqués pour avoir compliqué les poursuites contre d’anciens hauts responsables, notamment par la création d’une Haute Cour de justice inexistante dans la pratique, renforçant ainsi le sentiment d’impunité.
Scandales de corruption dénoncés pendant le mandat de Fils-Aimé
Depuis son entrée en fonction à la fin de l’année 2024, plusieurs affaires majeures ont été rendues publiques, souvent par l’ULCC elle-même ou par des organisations de la société civile.
Scandale de la Banque Nationale de Crédit (BNC)
L’ULCC a accusé trois membres du CPT — Smith Augustin, Louis Gérald Gilles et Emmanuel Vertilaire — de tentative de corruption passive et de sollicitation de pots-de-vin, évalués à environ 100 millions de gourdes, afin de maintenir un responsable à son poste.
Cette affaire a profondément ébranlé le CPT et mis en lumière des pratiques de marchandage au sommet de l’État de transition.
Affaires impliquant d’anciens membres du CPT et du gouvernement
Plusieurs rapports évoquent des détournements présumés de fonds publics, des déclarations de patrimoine incomplètes ou non conformes ainsi que des cas présumés d’enrichissement illicite.
L’ULCC a notamment exigé la déclaration des avoirs des anciens membres du CPT, en citant des personnalités telles que Leslie Voltaire ainsi que d’autres responsables soupçonnés d’avoir bénéficié de fonds publics injustifiés.
Corruption dans les ministères sectoriels
Des enquêtes ont également visé plusieurs ministères et institutions publiques, notamment le ministère des Sports, où des irrégularités auraient été constatées dans la gestion des cartes bancaires institutionnelles, des paiements fictifs et des disparitions de fonds.
Le ministère de la Défense, l’Administration générale des douanes (AGD) ainsi que plusieurs contrats publics opaques ont également fait l’objet d’investigations.
Par ailleurs, le dossier PetroCaribe continue d’empoisonner le climat politique, en raison de l’absence de progrès judiciaires significatifs.
Autres dénonciations
D’autres rapports font état de malversations dans la gestion de l’aide internationale, de contrats de sécurité ou de reconstruction potentiellement surfacturés dans le contexte de la lutte contre les gangs, ainsi que d’accusations récurrentes d’abus de biens sociaux et de népotisme au sein de l’administration publique.
De nombreuses voix critiques soulignent que l’impunité demeure la règle, malgré les multiples rapports produits par l’ULCC.
Ces scandales surviennent dans un contexte de fragilité extrême, marqué par le contrôle d’une grande partie du territoire par des gangs armés, l’affaiblissement des institutions judiciaires et les ingérences étrangères, notamment américaines, visant à stabiliser le pouvoir de Fils-Aimé.
La révocation du directeur général de l’ULCC apparaît ainsi comme une réaction défensive du Premier ministre face à une institution qui continuait à mettre en cause des personnalités influentes.
Comparaison et enseignements
Les deux dirigeants ont réagi de manière comparable lorsqu’ils ont estimé leur pouvoir menacé : tentative de subordination ou de neutralisation d’organes anti-corruption indépendants — la loi de juillet 2025 dans le cas de Zelensky, la révocation du directeur général de l’ULCC dans celui de Fils-Aimé.
Dans les deux situations, les autorités ont invoqué l’efficacité administrative ou la nécessité d’assainir les institutions. Les critiques, quant à elles, y voient surtout une volonté de protéger des cercles proches du pouvoir.
Les différences demeurent toutefois importantes.
En Ukraine, la mobilisation de la société civile et la pression des partenaires internationaux, en particulier de l’Union européenne, ont rapidement contraint le président à faire marche arrière, préservant, au moins temporairement, l’indépendance des institutions anti-corruption.
La guerre renforce certes la légitimité politique de Zelensky, mais elle lui fournit également un argument pour centraliser davantage les pouvoirs.
En Haïti, à l’inverse, l’absence d’une société civile disposant d’un pouvoir de mobilisation comparable, la faiblesse chronique du système judiciaire et l’impunité historique rendent un tel recul beaucoup moins probable et les conséquences potentiellement plus durables.
Issu du secteur privé, Fils-Aimé met l’accent sur la sécurité et la reconstruction économique. Toutefois, ses décrets et la révocation du directeur général de l’ULCC risquent d’envoyer un signal négatif quant à l’engagement réel de son gouvernement en faveur de la bonne gouvernance.
Dans les deux pays, la lutte contre la corruption apparaît ainsi comme un instrument politique.
Zelensky a dû composer avec des partenaires internationaux particulièrement exigeants, tandis que Fils-Aimé bénéficie principalement d’un soutien américain orienté vers les priorités sécuritaires.
Le risque commun demeure l’érosion de la confiance publique. Sans institutions anti-corruption crédibles et véritablement indépendantes, la légitimité de l’État s’affaiblit, ouvrant la voie au populisme, à l’instabilité ou à des dérives autoritaires.
Conclusion
Ces deux situations illustrent un paradoxe récurrent dans les démocraties fragiles : les dirigeants promettent souvent une lutte résolue contre la corruption pour accéder au pouvoir, mais manifestent davantage de réticence lorsque cette lutte menace leur propre entourage.
Pour l’Ukraine comme pour Haïti, le véritable test réside dans la capacité à préserver des contre-pouvoirs institutionnels solides, indépendamment des personnalités qui exercent le pouvoir.
La résilience des institutions ukrainiennes face aux pressions politiques offre un motif d’espoir, tandis que la situation haïtienne rappelle les dangers d’une impunité persistante dans un État fragile.
Une gouvernance transparente, fondée sur des institutions indépendantes et responsables, demeure la condition essentielle d’une stabilité durable.

