Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et sa Primature semblent contraints de se cacher derrière les sanctions internationales pour tenter d’écarter les gangs et leurs alliés économiques des élections. Pourquoi une telle attitude ? La réponse est simple et inquiétante : un manque flagrant de courage politique.
Au lieu d’assumer clairement une volonté nationale d’éradiquer l’influence criminelle sur la vie politique, le gouvernement préfère instrumentaliser les listes américaines, canadiennes ou onusiennes. C’est une stratégie commode : elle permet d’écarter certains acteurs gênants tout
en évitant d’avoir à mener soi-même les enquêtes difficiles, risquées et potentiellement coûteuses en termes d’alliances politiques. En se réfugiant derrière l’étranger, la Primature externalise la souveraineté haïtienne et transforme une question de sécurité nationale en un simple exercice de diplomatie.
Cette lâcheté a plusieurs explications. D’abord, une partie des réseaux économiques qui gravitent autour du pouvoir actuel pourrait entretenir des liens, directs ou indirects, avec des acteurs impliqués dans l’insécurité. Affronter frontalement ces réseaux exigerait de s’attaquer à des intérêts puissants et bien enracinés. Ensuite, le gouvernement de transition sait qu’il est fragile : il craint qu’une purge trop visible ne provoque des réactions violentes de la part des gangs ou ne fragilise davantage l’ordre public déjà précaire. Enfin, il y a la facilité politique : il est moins coûteux de dire « ce sont les Américains qui les ont sanctionnés » que d’assumer pleinement « nous, État haïtien, les jugeons indignes de représenter le peuple ».
Ce calcul est dangereux à plus d’un titre. En se cachant derrière des sanctions internationales, la Primature renforce le narratif selon lequel Haïti n’est pas maître de son destin.
Elle affaiblit la légitimité des futures institutions élues et laisse planer le doute : les exclusions sont-elles motivées par la justice ou par des agendas géopolitiques ?
Surtout, elle trahit les millions de victimes qui attendent de leur propre État une réponse souveraine et déterminée, et non une solution importée et partielle.
La reformulation de l’Article 153 est une opportunité historique. Si elle est réellement appliquée avec rigueur, indépendamment des sanctions étrangères, elle pourrait marquer un tournant dans la reconstruction de l’État de droit.
Mais tant que le Premier ministre Fils-Aimé préférera la prudence diplomatique à la confrontation nécessaire avec les racines locales du mal, cet article restera une belle déclaration d’intention sur du papier.
Le peuple haïtien, épuisé par des années de terreur, mérite mieux qu’un gouvernement qui se cache. Il attend des dirigeants qui assument pleinement leur responsabilité : nommer le mal par son nom, le combattre avec les outils de l’État haïtien et rendre justice aux victimes sans attendre l’aval de l’étranger. Tant que cette lâcheté persistera, même le meilleur Article 153 ne sera qu’une illusion de plus dans le long calvaire national.
La question dépasse largement le cadre technique du décret électoral. Elle touche au cœur de la souveraineté et de la dignité nationale. Un gouvernement qui doit se cacher derrière des
décisions prises à Washington ou à Ottawa pour régler ses problèmes internes admet, de facto, son impuissance. Or, sans souveraineté réelle, il ne peut y avoir ni démocratie crédible, ni reconstruction durable.
Le moment est venu pour la Primature de choisir : soit elle assume le combat contre les gangs et leurs alliés économiques avec les outils haïtiens, soit elle continue de gérer la transition dans une semi-tutelle internationale qui, à long terme, ne fera que repousser les problèmes. Les victimes du kidnapping, les familles des assassinés et les quartiers martyrisés n’attendent plus des promesses. Elles attendent des actes.
L’Article 153 renforcé peut être le début d’une réponse à la hauteur de la tragédie nationale. Mais cela exige que le Premier ministre Fils-Aimé sorte de l’ombre des sanctions étrangères et assume enfin, pleinement et courageusement, la responsabilité qui lui incombe face à l’histoire.
Une reformulation renforcée de l’Article 153 du décret électoral constituerait, sur le papier, un pas significatif vers la reconnaissance des millions de victimes haïtiennes des gangs armés et de leurs complices économiques.
En excluant explicitement les chefs de gangs, leurs membres actifs, complices et surtout leurs alliés économiques qui tirent profit de l’insécurité, cet article tenterait de répondre à une exigence morale et politique urgente : empêcher que ceux qui ont ensanglanté le pays, kidnappé des milliers de citoyens, racketté des quartiers entiers et accumulé des fortunes illicites ne puissent se présenter aux élections et légitimer leur pouvoir par les urnes.
Voici la version renforcée de l’article 153 proposée qui rendrait ,au moins dur le papier , justice aux millions de victimes des gangs et leurs alliés économiques :
Article 153 (version renforcée)
Pour être recevable, toute candidature à une fonction élective doit être accompagnée des pièces suivantes et remplir les conditions ci-après :
1. Un extrait d’acte de naissance ou une copie certifiée conforme ; 2. Une copie valide de la carte d’identification nationale (CIN) ;
3. Un certificat de nationalité haïtienne, le cas échéant ;
4. Un extrait du casier judiciaire datant de moins de trois (3) mois ; 5. Une attestation sur l’honneur signée devant notaire certifiant que le candidat : o n’a jamais été condamné ni détenu en Haïti ou à l’étranger pour des infractions graves ;
o n’est ni chef, ni membre actif, ni complice d’une bande armée, d’un groupe criminel organisé, d’une coalition de gangs ou de toute
structure impliquée dans des actes de terrorisme, d’enlèvement, d’assassinat, de racket, de contrôle territorial illégal ou de violences graves contre les populations ;
o n’a pas bénéficié ni ne bénéficie directement ou indirectement d’activités économiques liées à l’insécurité, au trafic d’armes, au blanchiment d’argent provenant d’activités criminelles, ou de toute forme de complicité économique avec des groupes armés ;
6. Une déclaration de patrimoine détaillée et vérifiable, incluant les sources de revenus des cinq (5) dernières années ;
7. Un certificat de la Banque de la République d’Haïti (BRH) attestant qu’il n’est ni débiteur insolvable, ni failli, ni interdit de chéquier ;
8. Une attestation de régularité fiscale et douanière.
Le CEP, en collaboration avec la Police Nationale d’Haïti, le Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique, l’ULCC et l’UCREF, procède à une vérification approfondie.
Toute personne faisant l’objet de rapports crédibles la liant à des activités de gangs armés ou à leur financement économique est déclarée inéligible.
Cette rédaction cible non seulement les acteurs directs de la violence, mais aussi le système économique qui les nourrit.
Pour les millions de victimes – familles endeuillées, femmes violées, jeunes recrutés de force, commerçants ruinés, déplacés internes par centaines de milliers –, cet article représente au moins une forme de justice symbolique.
Il dit, noir sur blanc, que le sang versé et les souffrances endurées ne seront pas oubliés au moment de distribuer le pouvoir d’État.
Sur le plan pratique, en imposant une vérification croisée entre plusieurs institutions de l’État, le texte tente de fermer la porte aux « bandits légaux » qui rêvent de transformer leur puissance criminelle en légitimité politique.

