Par Marcelin Montaigne
Sous la pression des secteurs concernés, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a convoqué le Conseil Électoral Provisoire (CEP) en vue d’une refonte du décret électoral élaboré de manière unilatérale le 2 juin 2026. Ce geste démontre une ouverture pragmatique face à la contestation et une volonté de privilégier le dialogue inclusif sur l’imposition autoritaire.
Si les radiodiffuseurs maintiennent une pression ferme, intelligente et unie, tout en jouant la carte de la transparence, en défendant les intérêts nationaux et ceux du secteur dans son ensemble, le Premier ministre pourrait être amené à adopter la même approche responsable pour réviser le décret du 31 mars 2026 relatif à la migration vers la TNT et à la libération des fréquences 700 MHz, transformant ainsi une potentielle crise en opportunité de gouvernance participative et légitime.
Dans le contexte politique haïtien marqué par une transition fragile, des divisions au sein de l’exécutif et une instabilité persistante, la refonte ou le report du décret du 31 mars 2026 relatif à la migration vers la Télévision Numérique Terrestre (TNT) et à la libération de la bande 700 MHz constitue une opportunité stratégique majeure, mais aussi un risque élevé de paralysie institutionnelle.
Ce texte impose une extinction de l’analogique au 30 septembre 2027, priorisant la libération rapide du spectre au profit des opérateurs télécoms mobiles. Perçu comme brutal et unilatéral par de nombreux radiodiffuseurs, il cristallise les tensions entre modernisation technologique, intérêts économiques et préservation du pluralisme médiatique.
La pression politique et les mécanismes de lobbying sectoriel jouent un rôle central.
Si le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé se heurte à un refus massif de collaboration des radiodiffuseurs, il pourrait convoquer une grande concertation nationale.
Cependant, sans réponse rapide et inclusive, les risques de blocage institutionnel (paralysie du CONATEL, contestations judiciaires, vide réglementaire) deviennent majeurs.
I. Le contexte du décret, ses faiblesses et la pression politique ambivalente
Le décret vise le « dividende numérique » via la bande 700 MHz, idéale pour la couverture rurale et le déploiement de la 4G/5G. Il répond à des engagements de l’UIT et facilite les initiatives dominicaines.
Cependant, son calendrier irréaliste et le manque de concertation créent une insécurité juridique majeure pour plus d’une centaine de stations concernées.
La pression politique amplifie ces faiblesses : radiodiffuseurs versus opérateurs télécoms, avec en arrière-plan le projet pan-insulaire.
II. Analyse des mécanismes de lobbying sectoriel
Lobbying des radiodiffuseurs
Mobilisation collective, campagnes médiatiques, menaces de blocage opérationnel et recours judiciaires pour obtenir :
- un report du calendrier;
- des compensations;
- une protection du pluralisme.
Lobbying des opérateurs télécoms
Arguments économiques directs et influence via les réseaux d’affaires (Digicel, Natcom/Viettel).
Lobbying transfrontalier
Intérêts dominicains et pan-insulaires via la diplomatie technique.
Ces mécanismes, dans un contexte de faible institutionnalisation, risquent d’aggraver les blocages.
III. Risques majeurs de blocage institutionnel
- Paralysie opérationnelle du CONATEL et vide réglementaire.
- Contestation judiciaire généralisée (procédures longues dans un système fragilisé).
- Blocage politique et perte de légitimité de l’exécutif.
- Conséquences économiques en cascade (retard des investissements, stagnation de la connectivité).
- Déstabilisation institutionnelle plus large affectant d’autres réformes.
IV. Impacts du projet d’opérateur télécom pan-insulaire
Le projet d’opérateur (ou d’intégration forte) pan-insulaire sur Hispaniola, porté notamment par Natcom/Viettel (60 % vietnamien, 40 % haïtien) avec des ambitions régionales vers la République dominicaine, vise des synergies transfrontalières :
- roaming sans couture;
- optimisation du spectre (notamment 700 MHz);
- partage des backbones de fibre optique;
- économies d’échelle;
- couverture unifiée de l’île.
Il s’inscrit dans une vision de connectivité régionale, mais soulève des enjeux profonds de souveraineté et de développement.
Impacts positifs potentiels
• Connectivité améliorée
- Meilleure couverture rurale grâce à la bande 700 MHz.
- Réduction des coûts via le roaming intra-groupe et les infrastructures partagées.
- Stimulation du commerce électronique.
- Développement des services financiers mobiles (mobile money).
- Développement de l’éducation en ligne.
- Déploiement des téléconsultations.
Haïti, avec Natcom déjà leader en infrastructure de fibre optique (plus de 4 500 km et 90 % de couverture), pourrait accélérer son rattrapage.
• Investissements et emplois
- Apport de capitaux étrangers (Viettel).
- Création d’emplois directs et indirects dans les télécommunications et les services numériques.
- Synergies avec le marché dominicain plus mature.
• Bénéfices régionaux
- Réduction des interférences frontalières.
- Roaming transfrontalier moins coûteux.
- Positionnement d’Hispaniola comme hub numérique caribéen.
Impacts négatifs et risques stratégiques
• Perte de souveraineté numérique
Contrôle majoritaire étranger (via Viettel, lié au ministère de la Défense vietnamien) sur des infrastructures critiques :
- données;
- communications;
- flux financiers.
Haïti risque de devenir un marché périphérique avec :
- rapatriement des profits;
- centres de décision situés hors du pays;
- vulnérabilité accrue aux influences géopolitiques.
• Concurrence déloyale et marginalisation locale
Digicel et les acteurs haïtiens pourraient être affaiblis.
Il existe également un risque de monopole pan-insulaire réduisant la concurrence et augmentant, à long terme, les tarifs pour les consommateurs.
• Dépendance économique et sécuritaire
- Exposition accrue aux décisions vietnamiennes ou dominicaines.
- Risques sur la protection des données personnelles.
- Fragilisation de la cybersécurité nationale.
Dans un contexte d’instabilité haïtienne, un opérateur pan-insulaire dominant pourrait compliquer le contrôle étatique en période de crise.
• Impacts socio-économiques asymétriques
- Gains de connectivité concentrés dans les zones frontalières et urbaines.
- Risque d’aggravation des inégalités si les obligations de service universel ne sont pas strictement appliquées.
- Perte potentielle de recettes fiscales si les bénéfices sont optimisés fiscalement hors d’Haïti.
• Lien avec le décret sur la bande 700 MHz
La libération rapide de cette bande facilite le projet pan-insulaire en réduisant les interférences et en harmonisant le spectre avec la République dominicaine.
À l’inverse, un blocage haïtien, sous l’effet du lobbying des diffuseurs, pourrait ralentir ou renégocier cette intégration et offrir un levier pour imposer des garanties :
- gouvernance partagée;
- centres de données locaux;
- participation haïtienne renforcée;
- clauses de sortie.
Scénarios selon la refonte du décret
• Transition brutale
Accélération du projet pan-insulaire avec des risques élevés de vassalisation numérique.
• Refonte participative
Temps nécessaire pour :
- auditer le projet;
- négocier une intégration équilibrée;
- privilégier des partenariats sectoriels plutôt qu’une fusion unique;
- imposer des obligations contraignantes;
- préserver la souveraineté nationale.
V. Recommandations pour une refonte réussie
- Convocation urgente d’une commission nationale multipartite.
- Réalisation d’études d’impact indépendantes incluant le projet pan-insulaire.
- Création d’un fonds de transition accompagné d’un calendrier réaliste (2029-2031).
- Adoption de garanties fortes en matière de souveraineté (localisation des données, gouvernance, obligations de service universel).
- Négociation bilatérale équilibrée avec la République dominicaine.
- Renforcement du cadre légal sur le lobbying et la transparence.
Une refonte du décret du 31 mars 2026, impulsée par les mécanismes de lobbying et la pression politique, ne rejetterait pas le progrès.
Elle affirmerait que la modernisation — y compris via un projet pan-insulaire prudent — doit servir le développement humain, la résilience sociale et la souveraineté haïtienne.
Ignorer les risques de blocage institutionnel ou les impacts asymétriques du projet pan-insulaire serait irresponsable.
Transformer ces pressions en dialogue inclusif représente un investissement stratégique dans la légitimité du pouvoir et l’avenir de la connectivité insulaire.
Le leadership haïtien a aujourd’hui l’occasion historique de démontrer une gouvernance responsable, participative et souveraine.

