Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien responsable de la coopération inter-universitaire
à la Banque de terminologie du Québec
(Gouvernement du Québec, Office québécois de la langue française)
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée
de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial, Conseil national d’administration
du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 2 juin 2026
I. Un tournant historique, un programme de formation des enseignants qui contribuera à la refondation de l’École haïtienne
Au terme de plusieurs consultations conduites auprès de nombre d’enseignants oeuvrant en Haïti et dans un processus de concertation soutenue avec des associations professionnelles d’enseignants –notamment le Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (le REPUH) et l’Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (l’APKA)–, nous avons élaboré et soumis, en leur nom, à des entités universitaires haïtiennes principalement, le document d’un projet d’envergure nationale. La version créole de ce document est en cours d’élaboration. Le document de projet s’intitule « Certificat en didactique du créole langue maternelle – Formation universitaire diplômante d’un an ». Il s’agit là de la première proposition structurée et d’envergure nationale dont l’objectif est d’assurer la formation spécialisée et la diplomation des enseignants en didactique du créole langue maternelle. Inédit et novateur, ce programme a été acheminé à des institutions nationales appelées à l’implémenter et à le diriger conjointement : la Faculté de linguistique appliquée et l’École normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti, les Facultés des sciences de l’éducation de l’Université Quisqueya et de l’Université Notre-Dame d’Haïti, le Rectorat de l’Université d’État d’Haïti, le ministère de l’Éducation nationale. La mise en œuvre de cette formation universitaire de premier cycle permettra de produire des outils pédagogiques standardisés en créole –guides du maître et de l’élève, cahiers d’exercices, tutoriels interactifs, séquences didactiques, modules autonomes d’apprentissage, micro-vocabulaires thématiques– indispensables à un enseignement véritablement modélisé en langue maternelle créole. Le document de projet « Certificat en didactique du créole langue maternelle – Formation universitaire diplômante d’un an » précise fort utilement que le « Certificat » sera administré, en Haïti, par un « Comité scientifique », un « Comité de gestion administrative et financière » et une « Direction juridique ». Le processus de structuration en cours actuellement devrait permettre le démarrage du programme en septembre 2026.
Le document du projet « Certificat en didactique du créole langue maternelle – Formation universitaire diplômante d’un an » consigne dès son entame que cette initiative répond à une urgence éducative : « Le Certificat en didactique du créole langue maternelle constitue une réponse académique structurée, scientifique et adaptée aux besoins urgents du système éducatif haïtien » (« Propos liminaire »).
Le document de projet fournit des repères historiques connus des professionnels de l’éducation. Ainsi, il rappelle que c’est la réforme Bernard de 1979 qui a introduit dans l’École haïtienne le créole comme langue d’enseignement et langue enseignée. À l’aune d’un bilan objectif l’on observe que l’École haïtienne, quarante-sept ans plus tard, ne dispose toujours pas d’un dispositif national de formation initiale et continue en didactique du créole langue maternelle. À travers le pays, des milliers de professeurs enseignent LE créole et enseignent EN créole bien qu’ils soient dépourvus de la moindre formation en didactique des langues et, singulièrement, en didactique du créole langue maternelle. Également, les enseignants sont dépourvus de matériel didactique créole de qualité et standardisé couvrant la totalité des matières du curriculum, et il en résulte un enseignement balkanisé et de très faible qualité. Cela a donné lieu au fil des ans à la consolidation d’un système éducatif qualifié par certains de « créolophone » alors même que le créole n’y a pas le statut et les fonctions de langue de transmission des savoirs et des connaissances dans la totalité des matières scolaires. Le « Certificat en didactique du créole langue maternelle – Formation universitaire diplômante d’un an » est appelé à remédier à ce lourd handicap de manière scientifique, mesurable et durable.
II. Une réponse institutionnelle et structurante à un déficit massif de qualification des enseignants
Les données consignées dans le document de projet sont fort éclairantes : Haïti compte pour la scolarisation de plus de 3 millions d’élèves environ 101 947 enseignants. De ce total l’on dénombre 55 000 à 65 000 éducateurs qui enseignent le créole, parmi d’autres matières, dans leur charge de cours. Il faut prendre toute la mesure que sur le total estimé d’environ 101 947 enseignants pour l’ensemble de l’École haïtienne, « Il y a moins de 300 enseignants réellement qualifiés en didactique du créole dans tout le pays » (document de projet, section 3.B).
Ce très faible chiffre –300 enseignants = moins de 0,3 % du corps enseignant–, illustre l’ampleur du déficit de compétence attesté en didactique du créole langue maternelle. Il explique en grande partie :
- la faiblesse de l’enseignement de la lecture et de l’écriture en créole ;
- l’échec de la mise en œuvre du bilinguisme scolaire créole–français ;
- l’incohérence entre les textes normatifs (Constitution de 1987, Décret de 1982) et les pratiques pédagogiques réelles.
Le « Certificat » propose une formation universitaire diplômante d’un an fondée sur les sciences du langage, la didactique des langues, la terminologie, l’anthropologie, la construction de corpus et l’aménagement linguistique. Il constituera, à l’échelle nationale, la première réponse systémique, cohérente et opérationnelle au déficit pédagogique analysé dans le document de projet.
III. Les objectifs : professionnaliser, normaliser, transformer
Le « Certificat » poursuit un objectif majeur : professionnaliser l’enseignement du créole et doter le pays d’un corps d’enseignants spécialisés en didactique du créole langue maternelle.
Il vise notamment à former des diplômés capables de :
- concevoir des séquences pédagogiques en créole ;
- produire des outils didactiques normalisés ;
- intégrer les normes linguistiques, lexicographiques et terminologiques ;
- analyser les politiques linguistiques ;
- soutenir la construction d’un bilinguisme fonctionnel et opérationnel créole–français ;
- comprendre la relation osmotique entre le créole et le français ainsi que la vision de leur partenariat conformément à la Constitution de 1987.
Le document insiste sur la dimension stratégique de cette formation :
« Les retombées attendues sont majeures : professionnalisation et standardisation de l’enseignement du créole (…), contribution à l’aménagement constitutionnel du créole et à la mise en œuvre de la future politique linguistique de l’État haïtien » (document, section 2). À cet égard, le « Certificat » n’est pas seulement un programme universitaire de formation : il est un levier devant contribuer à la refondation du système éducatif national.
IV. La pertinence du Certificat en didactique du créole langue maternelle – Formation universitaire diplômante d’un an » est démontrée dans ses six dimensions
Le document de projet consigne une analyse approfondie de la pertinence du « Certificat » structurée en six dimensions complémentaires.
1. Pertinence sociale : réduire les inégalités linguistiques
Le créole est la langue première de la quasi-totalité des Haïtiens. Pourtant l’École haïtienne continue de fonctionner selon un modèle linguistique inégalitaire où le français domine comme langue de scolarisation.
Le « Certificat » répond à trois constats majeurs :
- l’enseignement du créole demeure lacunaire ;
- les élèves vivent un décalage entre langue de socialisation et langue de scolarisation ;
- la société réclame une École inclusive et équitable.
Le « Certificat » contribuera à la survenue et à l’implantation de l’équité linguistique ainsi qu’à la valorisation du créole comme langue de savoirs et des connaissances.
2. Pertinence scientifique : structurer un champ émergent
Le « Certificat » s’inscrit dans les avancées de la créolistique, de la sociolinguistique éducative, de la lexicographie et de la terminologie. Il articule les travaux de chercheurs tels que Govain, Berrouët-Oriol, Valdman, Dejean, Hebblethwaite, Schieffelin ou Ludwig répertoriés dans la riche bibliographie du document de projet.
Il répond à un besoin crucial : développer une didactique du créole fondée sur les données empiriques des sciences du langage et non sur des intuitions ou des « modèles » idéologiques/identitaristes.
3. Pertinence éducative : améliorer la réussite scolaire
Le système éducatif haïtien souffre d’un faible taux de réussite, d’un manque de formation spécialisée et d’une absence d’outils pédagogiques adaptés.
Le « Certificat » permettra :
- de former des enseignants véritablement habilités à enseigner le créole ;
- de former des enseignants capables de planifier, évaluer et gérer des classes bilingues ;
- de soutenir la mise en œuvre des articles 5, 32 et 40 de la Constitution haïtienne de 1987 qui sont au fondement de l’aménagement constitutionnel des deux langues officielles du pays ;
- d’ancrer l’École haïtienne dans les réalités linguistiques du pays.
4. Pertinence pédagogique : des méthodes actives et contextualisées
Le « Certificat » intègre :
- des méthodes centrées sur l’apprenant ;
- la prise en compte des représentations linguistiques et culturelles ;
- l’élaboration de matériels contextualisés ;
- l’évaluation formative.
Il permettra aux enseignants de comprendre les mécanismes d’acquisition du/en créole et d’articuler langue, culture et cognition.
5. Pertinence épistémologique : décoloniser les savoirs
Le « Certificat » reconnaît le créole comme objet scientifique légitime et valorise les approches interdisciplinaires. Il contribuera à construire une épistémologie propre à la didactique du créole, affranchie du mimétisme des modèles importés.
6. Pertinence didactique : normaliser les pratiques
Le « Certificat » fournira une méthodologie standardisée d’enseignement du créole, des outils pour la lecture, l’écriture, la grammaire, le vocabulaire et la production orale.
Il répond à un ample défi éducationnel à l’échelle du pays tout entier : « Les pratiques pédagogiques sont encore très souvent empiriques et balkanisées » (document, section 3.6), elles ne procèdent pas d’une méthodologie standardisée et les enseignants sont dépourvus d’une formation qualifiante en didactique du créole langue maternelle.
V. Un syllabus solide et cohérent
Le « Certificat » comprend 30 crédits, dont 24 obligatoires. Donnés en présentiel ou en distanciel, les cours couvrent les matières suivantes :
- linguistique créole ;
- phonologie et morphosyntaxe ;
- didactique du créole (fondements et pratiques) ;
- terminologie et corpus ;
- pédagogie bilingue ;
- évaluation des apprentissages ;
- politiques linguistiques ;
- sociolinguistique.
Des cours optionnels complètent la formation : technologies éducatives, littérature créole.
Les méthodes pédagogiques incluent :
- cours magistraux ;
- ateliers de conception d’outils ;
- analyse de corpus ;
- micro-enseignement ;
- stages courts en milieu scolaire.
L’évaluation repose sur des travaux écrits, des portfolios, des projets terminologiques et un examen final.
VI. Une mise en œuvre nationale et partenariale
Dès l’étape initiale de sa conception, le « Certificat » entend être solidement ancré dans deux visions liées. Premièrement la vision institutionnelle : ce sont des institutions nationales haïtiennes qui en seront le maître-d’œuvre et qui dirigeront le programme en Haïti. Deuxièmement la vision d’imputabilité : à toutes les étapes de son implémentation les états financiers du « Certificat » seront élaborés et devront être disponibles. Il en sera de même en ce qui a trait aux rapports semestriels et annuels de gestion administrative.
Le « Certificat » reposera sur un réseau d’institutions universitaires haïtiennes, il fera appel à des institutions internationales d’appui et il entend engager la responsabilité politique/régalienne de l’État haïtien.
Les initiateurs du « Certificat en didactique du créole langue maternelle – Formation universitaire diplômante d’un an » sont deux institutions professionnelles d’enseignants haïtiens. Elles sont à l’origine du « Certificat ». Ce sont
- le REPUH (Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti)
- l’APKA (Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti)
Les universités haïtiennes sont appelées à faire maillage de leurs compétences et expertise : elles sont des partenaires essentiels de l’implémentation du « Certificat ». Ce sont
- la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti
- l’École normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti
- la faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université Quisqueya (à confirmer)
- la faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université Notre-Dame d’Haïti, campus de Jérémie
- la faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université caraïbe, etc.
Plusieurs institutions nationales sont appelées à faire maillage de leurs compétences et expertise : ce sont
- le ministère de l’Éducation nationale (MENFP)
- les Écoles normales d’instituteurs (ENI)
- l’Association des directeurs d’écoles privées d’Haïti
- l’Association Haïti Futur
Les partenaires internationaux pressentis
- le Département de didactique de l’Université du Québec à Montréal
- le Département de didactique de Université de Montréal
- l’Organisation internationale de la Francophonie (AUF)
- l’UNESCO (IIPE, GTC, IITE)
- l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF)
- l’Université des Antilles, pôle Martinique.
Cette architecture partenariale contribuera à garantir la crédibilité scientifique et institutionnelle du programme.
Le « Certificat » s’adresse à une clientèle large et stratégique. Ainsi, il s’adresse aux segments suivants :
- enseignants du primaire, du Fondamental et du Nouveau Secondaire ;
- formateurs d’enseignants ;
- conseillers pédagogiques ;
- étudiants en linguistique et sciences de l’éducation ;
- professionnels de l’aménagement linguistique ;
- intervenants communautaires ;
- concepteurs et rédacteurs de manuels scolaires.
Il vise donc à structurer un écosystème complet de compétences indispensable à la refondation linguistique de l’École haïtienne.
XII. Une formation au service d’une politique linguistique constitutionnelle
Le document de projet rappelle que la Constitution haïtienne de 1987 édicte une explicite obligation à l’État : l’aménagement des deux langues officielles du pays, le créole et le français, dans toutes les institutions publiques (article 40).
Le « Certificat » s’inscrit dans la règle normative édictée à l’article 40 de la Constitution de 1987 : « Il contribuera à la mise en œuvre de la future politique linguistique de l’État haïtien conforme à la Constitution de 1987 » (document de projet, section 2). Il constitue ainsi un instrument normalisé et « constitutionnalisé » de réalisation du bilinguisme de l’équité des droits linguistiques (voir l’article « La Constitution de 1987 est au fondement du ‘’bilinguisme de l’équité des droits linguistiques’’ en Haïti », par Robert Berrouët-Oriol, Observatoire européen du plurilinguisme, 20 mai 2026).
XIII. Un outil capable de contribuer à la refondation de l’École haïtienne
Le « Certificat « est conçu comme un levier stratégique pour :
- améliorer la qualité didactique et linguistique dans les écoles ;
- produire des outils didactiques normalisés ;
- renforcer la professionnalisation des enseignants ;
- soutenir la réussite scolaire ;
- réduire les inégalités linguistiques ;
- moderniser le curriculum national ;
- ancrer l’École dans la réalité sociolinguistique du pays.
Il s’agit d’un projet de transformation systémique, en cohérence avec les cadres normatifs contemporains de l’Éducation nationale : PNEF, PDEF, COC, rapports UNESCO, consultations nationales.
IX. Conclusion : un projet novateur et fondateur pour l’avenir de l’École haïtienne
Le Certificat en didactique du créole langue maternelle n’est pas un programme de plus. Il a été élaboré au titre d’un cadre normatif partenarial, d’une réponse structurante, novatrice et durable, fondée sur les sciences du langage, la didactique et la Constitution haïtienne de 1987. C’est un outil de justice linguistique, de modernisation éducative et de professionnalisation des enseignants.
Le Certificat en didactique du créole langue maternelle entend contribuer à l’entrée de l’École haïtienne dans une nouvelle ère : celle où la langue maternelle des élèves, le créole, devient enfin un instrument de savoir, de réussite et d’équité.
Le document de projet l’exprime clairement : « Tel que conçu, le Certificat constituera un terreau fertile et un levier stratégique pour la réussite scolaire et l’équité linguistique » (document, section 2).
Ce « Certificat » est donc bien plus qu’une formation universitaire : il consigne une vision, un projet de société, il inscrit une pierre angulaire dans la perspective citoyenne de refondation de l’École haïtienne.
X. Rappel de quelques références documentaires
Travaux de Renauld Govain
Le créole haïtien : description et analyse. Éditions l’Harmattan, 2017.
La question linguistique haïtienne : histoire, usages et description. Étude post-doctorat en vue de l’obtention du grade de « Habilitation à diriger des recherches » (HDR), Université Paris 8, 2022.
Enseignement du créole à l’école en Haïti : entre pratiques didactiques, contextes linguistiques et réalités de terrain ». Revue Contextes et didactisations, 2014.
Pour une didactique du créole haïtien langue maternelle (avec la collaboration de Guerlande Bien-Aimé). Étude parue dans le livre collectif de référence La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti, co-écrit et sous la direction de Robert Berrouët-Oriol. Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, 2021.
Travaux de Robert Berrouët-Oriol
L’aménagement constitutionnel des deux langues officielles d’Haïti : obligation normative et égalité jurilinguistique au cœur de l’État de droit », Rezonòdwès et Madinin’art, 20 mai 2026.
L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions. Port-au-Prince / Montréal / Paris : Éditions de l’Université d’Haïti & Cidihca, 2011 (rééd. 2023).
De l’usage du créole dans l’apprentissage scolaire en Haïti : qu’en savons-nous vraiment ? Le National, 11 novembre 2021.
L’état des lieux de la didactique du créole dans l’École haïtienne, une synthèse (1979–2022). Le National, 27 mai 2022.
Travaux d’Albert Valdman
Le créole : structure, statut et origine. Québec : Presses de l’Université Laval, 1988.
Haitian Creole : Problems of Literacy and Education. Caribbean Studies, vol. 20, nos 3–4, 1980.
Creole : Standardization and Bilingual Education in Haiti. Dans : The Haitian Creole Language: History, Structure, Use, and Education, édité par Arthur K. Spears & Carole M. Berotte Joseph, Lexington Books, 1996.

