Le retour annoncé, ce lundi 11 mai, du chef du gouvernement de facto, Alix Didier Fils-Aimé, intervient dans un climat où la communication gouvernementale paraît désormais fonctionner comme une mécanique autonome, parfois détachée des réalités matérielles du pays. Depuis plusieurs semaines, communiqués, vidéos officielles et mises en scène diplomatiques s’enchaînent à un rythme soutenu, donnant l’impression d’un pouvoir davantage préoccupé par la fabrication d’images institutionnelles que par la résolution concrète de l’effondrement national.
La tournée européenne du Premier ministre, limitée essentiellement au Vatican, aura donné lieu à une succession de publications officielles soigneusement scénarisées. L’opinion publique retiendra notamment l’inauguration d’une maquette pour un futur consulat de sept étages à Miami, projet présenté comme un symbole de modernité administrative. Pourtant, simultanément, le Palais national d’Haïti demeure absent du paysage républicain seize ans après sa destruction. Cette contradiction nourrit une interrogation plus profonde : comment un État incapable de restaurer le centre physique de sa souveraineté peut-il projeter, à l’étranger, des ambitions architecturales aussi spectaculaires ?
Le paradoxe dépasse la seule question immobilière. Il touche à la nature même du récit gouvernemental. Depuis plusieurs mois, le pouvoir semble administrer le pays à travers une production continue d’annonces, de cérémonies, de promesses et de représentations symboliques. La gouvernance se confond alors avec la communication. L’événement médiatique devient parfois plus important que le résultat lui-même.
Le cas du Vatican illustre également cette logique. Après les interrogations insistantes de la presse, la Primature a finalement diffusé des images montrant l’épouse du Premier ministre au sein de la délégation officielle, alors que sa présence n’avait jamais été mentionnée dans les premiers communiqués. Ce détail, apparemment mineur, révèle pourtant un mode opératoire où l’information officielle apparaît fragmentaire, corrigée au gré des réactions publiques, comme si la vérité administrative devenait évolutive.
Pendant ce temps, les institutions demeurent fragiles, les déplacements forcés augmentent, les groupes armés étendent leur influence et les appels au « pardon » ou à la « réconciliation » se multiplient dans le discours politique. Une partie de la population redoute déjà qu’un éventuel programme de désarmement ne se transforme en théâtre symbolique : quelques armes vétustes remises devant les caméras pendant que les véritables structures criminelles conserveraient leurs capacités opérationnelles.
Le pouvoir parle de paix.
La population réclame encore la sécurité.
Le pouvoir parle de transition.
La nation cherche toujours l’État.
À cette accumulation de voyages — CARICOM, Chili, Washington, Vatican — s’ajoute désormais une autre interrogation, plus politique encore : continuerons-nous réellement à parler d’« élections présidentielles » dans sept mois, dans un pays où les bases administratives, sécuritaires et institutionnelles du scrutin restent incertaines ?
Et surtout, dans cette République gouvernée par communiqués successifs, vidéos tardives et scénographies diplomatiques, qui sera finalement cet heureux « choisi » par Alix Didier Fils-Aimé ?
La question circule déjà.
Le pays observe.
Et le doute, lui, continue d’occuper le territoire.

