2 mai 2026
Haïti-Justice — L’ancien juge Jean Sénat Fleury révèle des interférences dans des dossiers emblématiques tels que Jean Dominique (2000) et Jacques Ketan (2001)
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Haïti-Justice — L’ancien juge Jean Sénat Fleury révèle des interférences dans des dossiers emblématiques tels que Jean Dominique (2000) et Jacques Ketan (2001)

Révélations fracassantes de l’ancien juge d’instruction près le tribunal de première instance de Port-au-Prince, Jean Sénat Fleury, sur des dossiers emblématiques à caractère politico-judiciaires remontant à plus de 25 ans (audio)

Boston, 9 avril 2026 (Rezo Nòdwès) — L’ancien juge d’instruction Jean Sénat Fleury affirme que des interférences d’ordre politique et des fragilités institutionnelles ont affecté la conduite de plusieurs dossiers pénaux sensibles en Haïti, notamment l’assassinat de Jean Dominique et le dossier de Belvil (2001), associé au baron de l’époque Jacques Ketan.

Dans un entretien accordé à Rezo Nòdwès, Fleury déclare avoir été le premier magistrat instructeur saisi du dossier de l’assassinat de Jean Dominique. « J’ai travaillé pendant plusieurs mois sur ce dossier. J’ai posé de nombreux actes d’instruction », a-t-il indiqué, précisant que ces diligences ont conduit à plusieurs arrestations.

Selon lui, la poursuite de l’enquête s’est heurtée à des contraintes externes. « Lorsque le politique interfère dans le judiciaire, cela devient très difficile », a-t-il déclaré, qualifiant l’affaire de crime à dimension politique. Il ajoute avoir décidé de se déporter de ce dossier après avoir estimé ne plus disposer des conditions nécessaires à la poursuite de l’instruction.

S’agissant du dossier de Belvil, le juge Fleury indique qu’une perquisition initiale avait permis la découverte de stupéfiants dans une résidence placée sous scellés judiciaires. Informé ultérieurement de la brisure de ces scellés, il affirme avoir ordonné un constat judiciaire conformément aux règles de la procédure.

Il précise s’être rendu au parquet, selon les dispositions de l’article 49 du Code d’instruction Criminelle, afin de requérir l’assistance d’un représentant du ministère public. Me Elco Saint-Amand, alors substitut du commissaire du gouvernement, qui ce jour là était de service au Parquet, l’avait tour simplement accompagné « sans avoir une idée exacte et préalable de l’affaire », dans le cadre de ses fonctions, où son ministère en tant que Commissaire du Gouvernement était forcé.

À leur arrivée, Fleury affirme que les scellés avaient été levés et que Jacques Ketan et sa concubine se trouvait à l’intérieur de la résidence. « La maison était sous scellés. Nul n’est censé y pénétrer », a-t-il rappelé. Il évoque également une présence policière importante autour du site, décrivant un contexte de tension. « J’ai senti qu’il y avait une manœuvre. J’ai ordonné de reculer pour éviter une confrontation », a-t-il déclaré.

L’ancien magistrat rejette par ailleurs les allégations relatives à la disparition de pièces à conviction. « C’est un montage », a-t-il affirmé, soutenant qu’un inventaire formel des biens avait été établi lors de la pose des scellés. Il indique par ailleurs qu’aucun élément matériel n’avait été constaté comme manquant lors de son énième passage.

Fleury critique également l’intervention publique de l’ancien ministre de la Justice Gary Lissade, – avocat patenté de Jacques Kétan – qui, à cette époque était ministre de la justice, avait convoqué, à travers son porte-parole Gregory Pierre, une conférence de presse pour commenter l’affaire, où il a tenté de blanchir le dealer de drogue et avilir les magistrats qui s’étaient rendus sur les lieux. Selon lui, cette démarche soulève des interrogations quant au respect des principes régissant l’action pénale et judiciaire. « Il n’a pas cité les noms ni précisé les faits », a-t-il déclaré.

Concernant les suites administratives, le juge Fleury affirme que le substitut Elco Saint Amand qui l’accompagnait a été arbitrairement sanctionné et révoqué. « C’était un jeune magistrat. Il m’a accompagné sans connaître le fond du dossier. Il a été une victime de plus », a-t-il indiqué, estimant que ce dernier avait été publiquement exposé sans aucun motif.

Après ces événements, Fleury déclare avoir dénoncé publiquement la situation et engagé des démarches auprès des institutions compétentes, notamment la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif. Il précise en outre avoir été réintégré dans la magistrature un an plus tard (soit le 8 juin 2002) avant de démissionner en 2006.

Interrogé sur les implications à long terme, il estime que les pratiques observées au début des années 2000 ont contribué à fragiliser durablement les institutions judiciaires haïtiennes. « Ce qui se passe aujourd’hui est lié à ce qui s’est produit à cette époque », a-t-il conclu.

Les lecteurs sont invités à cliquer sur le lien audio disponible sur Rezo Nòdwès pour écouter l’intégralité de l’entretien.

ENTRETIEN — Extraits (Questions-Réponses)

Rezo Nòdwès :
Quel rôle avez-vous joué dans le dossier Jean Dominique ?

Me Jean Sénat Fleury :
J’étais le premier juge. J’ai travaillé plusieurs mois et posé de nombreux actes d’instruction ayant conduit à des arrestations.


Rezo Nòdwès :
Pourquoi l’instruction n’a-t-elle pas abouti ?

Me Jean Sénat Fleury :
Parce qu’il s’agissait d’un crime politique. L’interférence du politique rend l’instruction difficile.


Rezo Nòdwès :
Que s’est-il passé à Bellevue en 2001 ?

Me Jean Sénat Fleury :
Les scellés que j’avais posés ont été brisés. J’ai ordonné un constat judiciaire.


Rezo Nòdwès :
Dans quelles conditions ?

Me Jean Sénat Fleury :
J’ai demandé à Me Elco Saint-Amand de m’accompagner. Il a accepté sans connaître les détails.


Rezo Nòdwès :
Qu’avez-vous constaté ?

Me Jean Sénat Fleury :
Les scellés étaient levés et Jacques Ketan était à l’intérieur de la maison.


Rezo Nòdwès :
Pourquoi vous être retiré ?

Me Jean Sénat Fleury :
La situation était tendue, avec une forte présence policière. J’ai ordonné de reculer.


Rezo Nòdwès :
Des objets ont-ils disparu ?

Me Jean Sénat Fleury :
Non. Les accusations sont infondées.


Rezo Nòdwès :
Quel rôle a joué le ministre de la Justice ?

Me Jean Sénat Fleury :
Il a organisé une conférence de presse sans citer de faits précis.


Rezo Nòdwès :
Quelles conséquences pour le substitut ?

Me Jean Sénat Fleury :
Il a été sanctionné alors qu’il n’avait aucune responsabilité.


Rezo Nòdwès :
Que retenez-vous ?

Me Jean Sénat Fleury :
Ces événements ont fragilisé les institutions judiciaires.

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