Le 18 mai 2025 au Cap-Haïtien, un enseignant manifestant pacifiquement à l’occasion de la fête du drapeau a été violemment giflé par un agent de la POLITOUR, une unité de la Police nationale d’Haïti spécialisée dans le tourisme. La scène, filmée et diffusée largement sur les réseaux sociaux, a choqué l’opinion publique. Ce n’est pas un incident isolé : il s’inscrit dans une longue série d’abus commis par les forces de l’ordre en Haïti.
Ce geste devenu presque routinier renvoie à une question plus profonde et préoccupante : la violence policière en Haïti est-elle une dérive ponctuelle ou le symptôme d’un héritage historique non assumé, celui des Tontons Macoutes, des militaires putschistes, des agents de l’ex-FRAPH et autres forces de répression ayant marqué par leur empreinte sanglante les décennies passées ? Ce passé trouble continue de hanter les institutions sécuritaires du pays, au point de remettre en question leur rôle dans une société démocratique.
Une violence institutionnalisée
La violence policière en Haïti n’est pas un phénomène marginal ou nouveau : elle s’inscrit dans une dynamique structurelle, enracinée dans le fonctionnement même de l’État haïtien. La Police nationale d’Haïti (PNH), créée en 1995 pour remplacer les Forces armées d’Haïti après leur démobilisation, devait incarner une rupture avec la répression militarisée du passé. Pourtant, cette promesse n’a jamais été tenue. Faute de formation adéquate, de supervision indépendante et de volonté politique, la PNH s’est rapidement transformée en une force à tendance répressive, peu ou pas encadrée dans ses interventions.
Des rapports de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT-France), de Human Rights Watch et du Bureau des droits humains en Haïti (BDHH) documentent des dizaines de cas de tortures, d’arrestations arbitraires, de détentions préventives prolongées, ainsi que d’exécutions extrajudiciaires perpétrées par des policiers. A la moindre manifestation contre l’insécurité, les citoyens sont violemment réprimés par la police, alors que l’on n’assiste à aucune volonté réelle pour mettre hors d’état de nuire les gangs armés qui sèment le deuil dans les familles haïtiennes.
Pire encore, dans un contexte d’absence de justice fonctionnelle, ces abus sont rarement sanctionnés. L’Inspection générale de la PNH, censée enquêter sur les fautes graves commises par ses agents, est souvent inefficace ou entravée. Il n’est pas rare que des agents impliqués dans des actes de violence retrouvent un poste dans un autre département ou soient promus. Cette impunité favorise une culture policière basée sur la force, la peur, et la répression, au détriment du service public et du respect des droits fondamentaux.
L’héritage des Tontons Macoutes
Les comportements abusifs de la PNH d’aujourd’hui rappellent, par leur logique et leur fonctionnement, les pratiques des Volontaires de la Sécurité Nationale (VSN), mieux connus sous le nom de Tontons Macoutes. Créés par François Duvalier à la fin des années 1950 pour contrer l’armée régulière et renforcer son pouvoir personnel, les Tontons Macoutes étaient une milice paramilitaire qui agissait hors de tout cadre légal. Ils utilisaient la terreur – enlèvements, assassinats, disparitions, tortures publiques – pour écraser toute opposition.
Ce qui distingue les Macoutes, ce n’est pas seulement leur cruauté, mais aussi leur fonction politique : ils étaient l’instrument d’une dictature populiste, enracinée dans la peur, le clientélisme et une idéologie de domination. Ils opéraient souvent dans les quartiers avec l’appui de l’État, tout en bénéficiant d’une immunité totale. Ils ont aussi été utilisés pour gérer des litiges fonciers ou éliminer des adversaires locaux, conférant à leur violence une dimension sociale structurante.
À la chute du régime duvaliériste en 1986, ces réseaux n’ont pas disparu : ils se sont reconfigurés. De nombreux Macoutes ou leurs descendants ont intégré les nouvelles structures policières ou militaires, et ont conservé leur pouvoir à travers d’autres formes, notamment les Attachés sous les régimes militaires (1991-1994), ou Front pour l’Avancement et le Progrès d’Haïti (FRAPH), un groupe paramilitaire fondé avec le soutien officieux de la CIA. Cet héritage autoritaire s’est perpétué à travers les institutions de sécurité publique, rendant difficile toute transformation profonde de la culture policière haïtienne.
La PNH, bien qu’officiellement civile, a hérité de cette culture de soumission à l’ordre politique et de répression contre les classes populaires. Plutôt que de protéger la population, certaines unités policières sont perçues comme un prolongement des forces de coercition du passé, ciblant souvent les militants, les syndicalistes, les journalistes et les habitants des quartiers défavorisés.
Les années 1991-1994 : une période charnière
Le coup d’État militaire du 30 septembre 1991, qui renversa le président élu Jean-Bertrand Aristide, a plongé le pays dans une période de répression intense. Les Forces armées d’Haïti (FAd’H), soutenues par des groupes paramilitaires tels que le FRAPH, ont mené une campagne de terreur contre les partisans d’Aristide et les populations des quartiers populaires.
Le FRAPH, dirigé par Emmanuel « Toto » Constant et Louis-Jodel Chamblain, a été responsable de nombreuses violations des droits humains, notamment des exécutions sommaires, des enlèvements et des viols. Le massacre de Raboteau en avril 1994, où des soldats et des membres du FRAPH ont attaqué le quartier pro-Aristide de Raboteau aux Gonaïves, est l’un des exemples les plus notoires de cette répression. Des dizaines de personnes ont été tuées, et de nombreuses autres ont été torturées ou contraintes de fuir.
Les « Attachés », civils armés collaborant avec l’armée, ont également joué un rôle clé dans la répression, en menant des raids, des arrestations arbitraires et des actes de torture. Selon la Commission interaméricaine des droits de l’homme, ces groupes ont été responsables de nombreuses violations des droits de l’homme pendant cette période.
Une culture de l’impunité
Malgré la transition dite « démocratique » amorcée après le retour du président Jean-Bertrand Aristide en 1994, les structures répressives héritées de la dictature duvaliériste et des régimes militaires subséquents ont été largement préservées. Le démantèlement officiel des FAd’H en 1995 n’a pas entraîné une réelle rupture avec la culture autoritaire et violente qui avait marqué les décennies précédentes. Au contraire, de nombreux anciens militaires, attachés politiques, membres des milices paramilitaires (notamment les ex-agents du FRAPH) et policiers formés dans une logique de répression ont été intégrés dans la nouvelle Police. Cette continuité a facilité la perpétuation d’un appareil sécuritaire plus fidèle au maintien de l’ordre politique qu’à la protection de la population.
La brutalité policière s’est ainsi enracinée dans une culture d’impunité profondément institutionnalisée. Aucun mécanisme sérieux de justice transitionnelle n’a été mis en place pour juger les crimes du passé ni assainir l’appareil sécuritaire. Cette absence de redevabilité a renforcé la perception que les forces de l’ordre pouvaient agir sans craindre de conséquences, même en cas de violations graves des droits humains.
Parmi les exemples les plus marquants, le massacre de La Saline survenu en novembre 2018 illustre cette dynamique. Selon des rapports de la Fondation Je Klere, du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) et de l’ONU, plusieurs agents de la PNH, en collusion avec des gangs armés pro-gouvernementaux, ont orchestré ou toléré l’assassinat d’au moins 71 personnes dans ce quartier populaire de Port-au-Prince. L’objectif, selon les enquêtes, était de punir des zones considérées comme favorables aux mobilisations antigouvernementales. Jusqu’à présent, aucun haut responsable de la police ou du gouvernement n’a été jugé dans cette affaire.
Des cas similaires de violences policières ou de connivence avec des groupes armés ont été signalés à Bel-Air (2020), Cité Soleil (2022) et plus récemment à Solino et Carrefour-Feuilles (2023). Dans tous ces cas, les populations civiles, souvent issues des quartiers pauvres, ont été les principales victimes d’opérations menées dans un silence officiel quasi-total. En réalité, ces violences s’inscrivent souvent dans des logiques de contrôle politique ou territorial, avec la complicité ou la passivité des institutions étatiques.
Une réforme nécessaire et urgente
Face à cette situation alarmante, la nécessité d’une réforme structurelle et en profondeur des forces de l’ordre en Haïti apparaît comme une urgence absolue. Une telle réforme ne peut se limiter à des déclarations de bonne volonté ou à des actions superficielles : elle exige une volonté politique forte, des ressources durables et une participation de la société civile pour reconstruire un appareil sécuritaire au service du public et non de l’élite politique.
Premièrement, il est impératif de renforcer les mécanismes de contrôle et de redevabilité, en donnant à l’Inspection générale de la PNH les moyens juridiques, logistiques et institutionnels pour enquêter de manière indépendante sur les exactions commises par les agents. Ces enquêtes doivent être suivies de poursuites judiciaires efficaces et impartiales.
Deuxièmement, il faut professionnaliser les forces de police, en revoyant de fond en comble la formation des agents : les droits humains, la gestion démocratique des foules, le traitement des personnes vulnérables (femmes, enfants, handicapés) et les méthodes d’enquête basées sur l’état de droit doivent être placés au cœur de l’enseignement policier. Cela implique également une réforme du recrutement, afin d’écarter les profils à risque ou ceux liés à des groupes armés ou politiques.
Troisièmement, il convient de séparer la police des intérêts partisans, en interdisant clairement toute allégeance politique au sein de la PNH et en favorisant la transparence dans les nominations à des postes stratégiques. La PNH doit devenir une institution républicaine, indépendante du pouvoir exécutif et redevable devant la nation.
Sans ces mesures, la PNH risque de continuer à reproduire les logiques de domination, de terreur et de répression héritées des Tontons Macoutes, des militaires putschistes de 1991-1994, et des agents du FRAPH. Ces logiques compromettent non seulement la sécurité des citoyens, mais aussi les fondements mêmes de la démocratie et de l’État de droit en Haïti.
La gifle infligée à un enseignant le jour même où l’on célèbre les luttes d’émancipation d’Haïti est un symbole fort. Elle incarne le paradoxe d’un pays qui célèbre la liberté tout en laissant ses citoyens être humiliés par ceux censés les protéger. Cette violence, souvent banalisée, est le fruit d’un héritage historique non assumé, où les forces de sécurité n’ont jamais été véritablement épurées, ni formées à rompre avec les pratiques répressives du passé.
Rompre ce cycle exige plus que de simples condamnations morales ou des sanctions symboliques. Il faut repenser en profondeur le rôle de la police, mettre en place de véritables mécanismes de contrôle, former les agents aux droits humains, et surtout, rendre justice aux victimes. Autrement, les gifles continueront de faire taire les voix, les balles de disperser les foules, et les uniformes de piétiner les symboles mêmes de la liberté. Jusqu’à quand fêtera-t-on le drapeau pendant qu’on écrase ceux qui osent le porter debout ? Il ne suffit pas de le hisser : encore faut-il que ceux qui le brandissent soient libres, respectés, et entendus. La dignité nationale ne se construit pas sur des gifles, mais sur la justice, la mémoire, et le courage d’en finir avec les pratiques du passé.
Newdeskarl Saint Fleur


