La taxe Bhagwati sur la fuite des cerveaux, une manette à presser à l’ère des ODD et du codéveloppement
La taxe Bhagwati sur la fuite des cerveaux fait référence à une proposition de taxation spécifique avancée par l’économiste Jagdish Bhagwati depuis 1972 pour atténuer les effets négatifs de la fuite des cerveaux (Bhagwati & Dellalfar, 1973 ; Bhagwati, 1976). L’idée fondamentale de cette proposition fiscale consiste à générer des fonds au profit des pays d’origine à partir d’une imposition sur les travailleurs qualifiés des pays en développement qui émigrent vers les pays développés (Wilson, 2007). Cette proposition fiscale se situe en ligne droite par rapport aux mesures correctives que souhaitent apporter les politiques qui visent à freiner la fuite massive des cerveaux.
Selon l’agenda international du développement à l’horizon 2030 conclu par les Nations Unies, les pays développés s’engagent à atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) sur leur propre territoire et à contribuer à la fourniture de biens publics mondiaux (ONU). Mais aussi, par solidarité internationale, les pays avancés ont pris l’engagement d’assister les pays défavorisés à atteindre les ODD suivant des partenariats établis (de Milly, 2016). Les dix-sept ODD forment un tout indivisible ventilé suivant un ensemble d’indicateurs de performance élaborés sous l’égide d’un groupe d’experts internationaux. Tout en focalisant sur une trame écocentrique, les ODD portent sur la réduction des inégalités au niveau de la planète. Au prisme de la communauté internationale, cet accord mondial souhaite résoudre des problèmes intra et inter pays à l’échéance de 2030. Cependant, il manque le cachet contraignant des engagements pour concrétiser les vœux de la justice transnationale que la taxe Bhagwati aurait par exemple aidé à cerner.
Les cibles ainsi que le processus de mise en place et de suivi des indicateurs des ODD présentent des niveaux de complexité qui exigent un capital humain adéquat pour les exécuter et en mesurer l’évolution à travers le temps et l’espace. L’atteinte des objectifs requiert également une volonté politique locale ainsi que des compétences scientifiques avérées aptes à s’approprier des exigences de la gestion axée sur les résultats qui émanent des partenariats multilatéraux. Pourtant, dans un criant paradoxe, Le malheur du Sud fait le bonheur du Nord. Les sociétés industrialisées s’accorderaient à contribuer à améliorer les conditions de vies des sociétés les moins avancées tandis qu’ils les privent de leurs meilleures ressources humaines (Kapur & Mchale, 2005). Les politiques de migration sélective entraînent une pénurie de cadres compétents au sein des pays moins développés. Ce stratagème d’exploitation subtile du capital humain hypothèque les velléités de l’éradication de la pauvreté et de la faim par le biais d’une meilleure gouvernance mondiale. Plusieurs études confirment l’hypothèse plausible selon laquelle la trappe de sous-développement des pays les moins avancés est principalement due à leur déficit en capital humain (Stark & Wang, 2002 ; Lucas 1988 ; Schultz, 1960 ).
Tandis que le développement d’une nation en dehors de ressources humaines adéquates serait une utopie, le processus de l’exode de la matière grise du Sud pour accroître le stock de capital humain du Nord s’amplifie davantage au cours des récentes années (Docquier et al., 2007). Sans conteste, la migration joue un rôle crucial dans la mobilité économique et sociale. Toutefois, le caractère asymétrique des flux migratoires qualitatifs exclusivement à l’avantage des pays industrialisés devrait interpeller les décideurs économiques et politiques du globe qui disent poursuivre des agendas d’une prospérité partagée.
La plaidoirie pour une meilleure redistribution de la richesse mondiale, sous forme de transfert de connaissance, de technologie et d’argent, souscrit aux vœux des plus nobles conventions internationales. Celles-ci prônent un écosystème mondial à préserver en des synergies et des efforts permanents vers la construction d’un village équitable. Pourtant, c’est depuis le début de la décennie 1990 que la Banque mondiale s’inquiétait de la crise irrésolue d’une perte considérable des ressources humaines des pays les moins avancés (World Bank-IBRD, 2002). L’institution internationale posait la question encore de mise aujourd’hui : « Que peut-on faire pour arrêter l’hémorragie de la fuite des cerveaux ? Cet article examine la proposition de la taxe Bhagwati tout en éclairant sur des pistes de solutions à cette urgente préoccupation de la fuite massive des cerveaux qui ronge le développement endogène des pays les moins avancés.
Avant sa diffusion à l’échelle planétaire, le concept « Brain drain » a été originellement utilisé pour désigner la fuite dramatique des ingénieurs et scientifiques britanniques vers les USA au début des années 1960 (Cañibano & Woolley, 2015). À travers le rajeunissement démographique qu’elle insuffle aux économies industrialisées, les ressources humaines qualifiées en provenance des pays en développement consolident et renouvellent la force de travail spécialisée au sein des pays du Nord (Docquier & Rapoport, 2012). À l’inverse, les inventaires font souvent état d’un déclin sociétal qui permet de déduire une baisse du niveau du capital humain moyen au sein des pays de départ. À mesure que les mieux qualifiés reçoivent l’approbation de la résidence étrangère, le stock de capital humain des pays d’origine s’effrite davantage (Iravani, 2011). Face à une économie mondiale basée sur le savoir et des outils innovants pour garantir la croissance, les retombées de la fuite du capital humain sont néfastes pour le pays d’origine (Brauner, 2010). La mouvance migratoire biaisée en faveur des sociétés déjà structurées semble éloigner l’humanité des vœux de la justice sociale transnationale émis dans l’agenda du projet de codéveloppement.
Une multiplicité de tendances relatives aux flux migratoires justifie l’importance d’aborder la problématique de la fuite de cerveaux sous des angles divers. L’analyse des conséquences multidimensionnelles relevant du phénomène de la migration des scientifiques hautement qualifiés revêt d’un intérêt mondial. Un tant soit peu, certains pays arrivent à mitiger les risques de l’érosion de leurs plus compétents en misant sur des politiques de retour garnies d’incitations économiques et sociales. Même si la compensation est loin d’être suffisante, de nombreux pays asiatiques ont tout de même tiré profit de la migration de leurs talents à travers des politiques de transfert de l’expertise acquise à l’étranger (Cao, 2008 ; Zweig, 2006 ; Tharenou & Seet, 2014). D’un autre côté, la migration de la main d’œuvre qualifiée cause des dommages sévères aux pays de l’Afrique, de la région Caraïbe-Amérique latine ainsi qu’à des pays de l’Europe de l’Est et du Sud (Ackers, 2005).
Nombreuses analyses perçoivent le phénomène du « brain drain » comme une grave injustice infligée « subrepticement » aux pays d’origine puisque leurs systèmes socioéconomiques en pâtissent amèrement (Docquier et al., 2007 ; Dickson, 2003 ; Wong & Yip, 1999). En conséquence, des mécanismes de rééquilibre seraient adaptés pour réparer le pays d’origine à travers un rehaussement du niveau socioéconomique. Voilà pourquoi une taxe comme celle de Bhagwati sur les émigrants qualifiés se justifierait dans la mesure où elle aurait servi de ticket modérateur pour réduire l’intensité du déplacement de la compétence vers les pays occidentaux.
Ce raisonnement n’insinue pas que la migration serait illico une arme destructrice contre les pays moins avancés ; car, sous certaines conditions, la fuite de cerveaux peut également contribuer à améliorer les conditions de vies au sein des pays d’origine (Opiniano & Castro, 2006 ; Mountford, 1995). Par exemple, les pays combinant des niveaux de capital humain relativement bas et des taux d’émigration faibles connaissent une fuite de cerveaux bénéfique (Beine et al., 2008). Également, la plupart des pays émergents ont su appliquer des politiques publiques qui attirent les compétences acquises à l’étranger vers la société d’origine. Docquier et al. (2007) indique un seuil migratoire critique entre 5% et 15% des meilleures ressources humaines qui ne nuirait pas aux sociétés d’origine.
En référence à la théorie des avantages comparatifs émise par David Ricardo au début du 19e siècle, un pays ne disposant pas forcément d’un certain atout commercial peut tirer des avantages en échangeant certains facteurs avec un autre pays. Par exemple, les pays qui se caractérisent par une importante proportion de population active non occupée peuvent former des professionnels pour le marché de l’emploi à d’autres pays qui en expriment le besoin. Par exemple, au cours des années 1970, les Philippines avaient bénéficié de contrats avec les États-Unis en y mobilisant des spécialistes ainsi que des travailleurs moins qualifiés (Opiniano & Castro, 2006). Cet échange a permis à cette économie moins développée de résorber le chômage tout en augmentant ses réserves de dollars au début des années 1974. En voici un bon exemple de contrats gagnant-gagnant issu de la politique de transfert de la main d’œuvre ; car d’une part, restés aux Philippines ces professionnels (qualifiés ou non) seraient au chômage alors que par cet arbitrage de les faire migrer à l’étranger ils ont offert leurs services aux pays industrialisés à moindre coût (Opiniano & Castro, 2006).
Hausse des flux migratoires, au profit de qui ?
Plus de 280 millions de migrants internationaux dans le monde en 2020, les transferts financiers ou en nature émanés de cette vague de migration ont été estimés à 702 milliards de dollars au cours de la même année (OIM, 2020). Quoique les pays à revenu faible et intermédiaire aient reçu la part du lion de ces rapatriements de fonds, soit 540 milliards de dollars, l’on reconnaît qu’ils sont affaiblis par les programmes de migration sélective conçus par les sociétés industrialisées. Dès l’aube du deuxième millénaire, des pays industrialisés comme le Canada, l’Australie, les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni, ont établi des conditions favorables pour renforcer l’attraction des « Best & Brightest » des pays en développement (Kapur & Mchale, 2005). Par la vertu de la globalisation, les émigrants accèdent à une meilleure qualité de vie ; parallèlement les pays d’accueil bénéficient de la main-d’œuvre immigrée (Chura, 2019).
Si d’une part les incitations offertes par les « Pull Factors » de l’extérieur font éblouir les esprits compétitifs peu importe l’origine, d’autre part des politiques de rétention de la matière grise au sein des sociétés du Sud font défaut. La chute du niveau du capital humain qui en résulte constitue un facteur d’inhibition au développement de ces sociétés car ne disposant pas de l’atout majeur (ressources humaines) pour la mise en œuvre des politiques publiques qui convoitent de meilleurs niveaux de vie (Docquier et al., 2007 ; Wong & Yip, 1999).
Les modèles théoriques et les résultats empiriques ne peuvent suffisamment accentuer l’importance de l’éducation et de la maîtrise de la technologie dans le développement moderne (Acemoglu & Autor, 2011). Les « success stories » des tigres asiatiques et bien d’autres pays émergents de l’Afrique et de l’Amérique latine sont assez éloquents. Il se trouve que sur un angle individuel les professionnels compétents qui laissent leurs pays pauvres pour résider à des pays industrialisés y sortent gagnants, ceteris paribus. Par contre, sur le plan sociétal, le pays d’origine encourt des pertes énormes dans la mesure où son système social y est généralement affaibli. Sous plusieurs aspects, le bénéfice social paraît pourtant évident pour les pays de destination qui accueillent les meilleurs individus en provenance des pays sous-développés.
Viscéralement attachés à la doctrine de Monroe, tout programme de migration, voire de coopération internationale entrepris par les pays de l’Occident, particulièrement les États-Unis, ne satisfait que les intérêts des géants du capitalisme. Concédons toutefois que c’est de bonne guerre tant que des stratagèmes de destruction, comme les injustices relatées dans le paradoxe la malédiction des ressources naturelles, ne soient nécessaires (Auty, 2007).
En dehors de l’intégration des ressources humaines qualifiées au sein de ses axes stratégiques, aucune société ne saurait garantir les fondations structurantes pour favoriser la création et la gestion efficace de sa richesse (Schultz, 1960). Il ressort de la dynamique de la mobilité géographique induite par la globalisation que la fuite de cerveaux creuse davantage les écarts économiques et sociaux entre les pays riches et les pays pauvres. À titre d’effet compensatoire, la fuite inversée des cerveaux paraît un projet idéal pour soutenir les axes de développement internes à travers la circulation de professionnels d’origine qui ont été formés à l’étranger (Dickson, 2003 ; Wong & Yip, 1999).
Cependant, en référence à la rationalité de l’agent économique, les multiples incitations à offrir aux experts et scientifiques formés ailleurs rendent difficile tout projet de retour de ces professionnels pour se mettre au service de leurs pays d’origine. Ceux-ci étant fort souvent bien installés en terre étrangère – dans de bonnes conditions de sécurité sociale et de production optimale couplées de promesse de carrière prometteuse – les convaincre à retourner à leurs terres de naissance demeure un pari difficile.
Il convient toutefois de souligner que la fuite inversée des cerveaux n’est pas uniquement perceptible dans des déplacements physiques de professionnels de la société industrialisée vers leurs pays d’origine. Les mesures correctives vis-à-vis de la fuite de cerveaux incluent également des scientifiques et experts résidés à l’étranger qui choisissent de collaborer à distance dans plusieurs initiatives entreprises au sein de leurs pays d’origine. Ce sont par exemple des types de coopérations fructueuses d’un ensemble de scientifiques asiatiques envers leurs pays d’origine à l’instar du Balik alors qu’ils vivent aux États-Unis.
Plus qu’une volonté à la discrétion des émigrants de compétences internationales de renvoyer l’ascenseur à l’origine, il faudrait aux sociétés du Sud des politiques publiques qui visent à compenser les pertes et à rétablir l’équilibre en vue de garantir un stock de capital humain suffisant et compétitif. Quoiqu’à un degré moindre, la taxe sur les travailleurs émigrés dite taxe Bhagwati servirait de modèle de dissuasion à l’exode massif des cerveaux. Sur un plan financier direct, les revenus générés par cette taxe et transférés au pays d’origine s’aligneraient aux objectifs de la mise en œuvre de moyens de compensation pour réparer les torts causés aux individus restés au pays d’origine. Parallèlement, cette mesure favoriserait l’atteinte de l’ODD-17 qui encourage le développement de collaborations fructueuses entre les autorités gouvernementales, le secteur privé et les organisations de la société civile.
À défaut de pouvoir enclencher le retour permanent de leurs meilleurs experts et scientifiques, il est dans l’intérêt du pays de naissance de signer des contrats temporaires avec ses cadres compétents disponibles à l’étranger. Une combinaison harmonieuse de l’expertise internationale avec les compétences locales contribuerait à rehausser la qualité des services au sein de tous les secteurs. À travers une juste circulation des savoirs acquis aux systèmes compétitifs internationaux, il y a donc possibilité de faire en sorte que les mouvements migratoires se soldent en un « Win Win Game ». Par son effet de coercition et le caractère redistributif des recettes qu’elle peut générer, une politique d’imposition est susceptible d’y jouer un rôle majeur.
La taxe Bhagwati, sujet de controverses
À juste titre, les opposants du projet fiscal transnational (taxe Bhagwati) perçoivent une incompatibilité entre la promotion de la mobilité géographique et celle de la justice sociale (Dumitru, 2012). Puisqu’il y a évidence que l’éducation et la migration constituent des facteurs déterminants pour saisir les nouvelles opportunités économiques et sociales, une taxe ciblant la migration y aurait des effets dissuasifs. De surcroît, les politiques d’immigration qui encouragent la mobilité du travail, en particulier pour les travailleurs peu qualifiés, procurent des résultats probants dans la lutte contre la pauvreté (Clemens et Pritchett, 2008). Plus important, sous l’angle de la protection des droits humains, l’immigration revêt d’une importance capitale, notamment dans le cadre des troubles sociaux et des persécutions politiques. Ainsi, un projet aux potentielles conséquences d’influer sur les variables relatives à l’immigration doit toujours tenir compte des conjonctures et des conditions structurelles du pays d’origine. À cet effet, il convient d’intégrer des nuances dans l’applicabilité de la taxe Bhagwati en vue de mieux l’adapter aux contextes des sociétés concernées.
Un autre scepticisme quant à l’implémentation et l’évaluation d’une taxe sur la fuite des cerveaux demeure le comportement des gouvernements des pays en développement. Ce questionnement s’inscrit dans la même ligne de l’observation de l’inefficacité de l’aide au développement qui est un outil fiscal déjà en place. Conçu pour réduire les inégalités en termes d’espérance de vie, d’éducation et de revenu, l’aide au développement se différencie toutefois de la taxe Bhagwati qui porte spécifiquement sur la fuite de cerveaux. Un argument de taille contre une taxe sur la fuite des cerveaux est que les gouvernements corrompus des pays en développement utiliseraient la taxe comme une autre source de revenus pour des dépenses inutiles (Stark & Wang, 2002). Cependant, une question rhétorique demeure : le problème de la gestion inefficace serait-il dans l’aide ou dans les revenus générés par la taxe en soi ?
Sans apporter une réponse négative catégorique à cette interrogation, il convient de souligner que les programmes d’ajustement structurels du FMI qui consistaient en des aides massives pour booster des économies du Sud n’avaient pas tous échoué. Comme dans tous les « Succes Stories », des conditions préalables sont toujours requises avant d’exécuter tout projet complexe qui interpelle la partition de divers acteurs. Par exemple, des niveaux d’inflation stables sont un facteur nécessaire pourque les injections monétaires accouchent des résultats convaincants. Parallèlement, un ensemble de pays récipiendaires de programmes d’aide au développement ont peu réalisé de positif de l’aide reçue. C’est le cas d’Haïti dont les scandales financiers Petrocaribe et CIRH révèlent que l’absence d’une gestion responsable des ordonnateurs publics est source d’échecs de coordination des aides reçues.
Dressant les écarts de développement entre le Mexique et les États-Unis ou les deux Corées de l’Asie, dans « Why Nations Fail ? » Acemoglu & Robinson (2013) a déjà fourni une réponse adéquate à cette question concernant la source de démarcation entre les sociétés avancées et retardées. Les institutions économiques déterminent les incitations et les contraintes des acteurs économiques ; elles façonnent leurs comportements et aboutissent à des résultats économiques favorables à la collectivité.
En effet, le respect des institutions est un réquisit minimal pour tout système qui opte d’emprunter la voie du développement. Ainsi, en amont de la plaidoirie pour une taxation des revenus ou des richesses dans l’optique d’atténuer les inégalités socioéconomiques, les protagonistes de cette politique d’imposition transnationale émettent implicitement l’hypothèse sous-jacente d’une bonne gouvernance publique. Sinon, de façon analogue à l’aide au développement, il s’agirait à nouveau de jeter des perles aux pourceaux.
La taxe Bhagwati dans le contexte d’Haïti
Il y a évidence que l’insuffisance du capital humain constitue un obstacle majeur au développement des pays inaptes à emprunter le sentier de la stabilité et de la croissance économique (Wilson, 2007 ; Lucas 1988 ; Schultz, 1960). En plus de l’absence des conditions préalables au développement couplée de leurs faiblesses institutionnelles, les pays les moins avancés butent fort souvent au problème de l’inadéquation de professionnels locaux pourvus des aptitudes requises pour concevoir et gérer les projets publics d’envergure. Les réflexions avant-gardistes portant sur la fuite de cerveaux d’Haïti ne cesseront d’attirer l’attention sur les inquiétudes d’une déchéance sociétale induite par l’affaiblissement du capital humain.
Plus de 80% des Haïtiens les mieux formés résident à l’étranger pour être au service des économies industrialisées (CNUCED). D’autre part, une société repose sur le niveau de créativité de ses professionnels à offrir des services innovants en vue d’assurer sa survie. Conséquemment, la politique de rééquilibre socioéconomique soutenue par la rétention ou le retour des émigrés les mieux formés revêt d’une importance majeure. Tels que le suggèrent des projets d’envergure entrepris par la Chine, la Corée du Sud ou le Taiwan, la politique de la fuite inversée des cerveaux est cruciale pour remettre les pendules à l’heure. Quand une société est exsangue d’une forte proportion de ses professionnels les plus brillants, sa construction dépend amplement de la réintégration de ses ressources humaines formées à l’étranger.
La taxe Bhagwati se dresse comme une arme supplémentaire parmi l’arsenal d’instruments politiques qui font la promotion du renvoi de l’ascenseur au pays d’origine à travers l’argent et le talent de ses émigrés. Tels que le prouvent les bonds de la diaspora dans le développement économique de certains pays à l’instar de l’Inde et l’Israël, le rapatriement de fonds peut faciliter la réalisation de grands chantiers publics (Gevorkyan, 2021). Cependant, il n’existe pas mieux que le transfert de compétences pour marquer un impact substantiel à travers l’expertise de professionnels chevronnés (Dickson, 2003 ; Wong & Yip, 1999). Celle-ci faciliterait à rehausser la qualité des services en activant les moteurs du système socioéconomique.
En dépit du climat social délétère, l’on a pu quand même constater l’importance considérable du projet ISTHEA dans le rehaussement de la formation académique de plusieurs professionnels en Haïti. L’exécution de ce projet académique repose sur des ressources humaines au niveau interne et surtout dans la diaspora qui s’y engage particulièrement à distance. L’extension de pareilles initiatives aux autres départements géographiques promet un saut qualitatif par l’amélioration du niveau de capital humain qui par la suite favoriserait un nivellement par le haut de la qualité de la production et des services. Point besoin d’épiloguer combien l’université d’État aurait pu contribuer à rehausser l’image et l’efficience des entreprises tout en maintenant un niveau de compétitivité international.
Brain Drain, d’énormes pertes de l’université qu’il convient de compenser
Sans ignorer les effets néfastes de la fuite de cerveaux sur toutes les structures de la société, l’entité la plus désenchantée par ce phénomène de la migration internationale serait l’université. Non seulement la formation et la recherche jouent un rôle clé pour améliorer et influencer les contenus des politiques publiques, l’université détient aussi le personnel humain le plus apte à remplir les critères des programmes de migration sélective conçus par les pays étrangers. Un seul professeur contraint de quitter subitement le système académique sans des ajustements préalables pour le remplacer, notamment dans des domaines spécifiques, aurait un impact négatif considérable. Cette déperdition peut priver les étudiants de leurs sessions de cours réguliers et de la possibilité d’arriver au terme de leurs projets d’études. Pourtant, c’est en des nombres effarants que l’université en Haïti perd ses ressources, étudiants et professeurs.
Le déficit est d’autant plus criant quand des étudiants en plein milieu du parcours académique ferment leurs dossiers pour se jeter à des pays de la région ou en Amérique du Nord sans aucune perspective de poursuivre leur formation. Les récents programmes de migration tels que le « Humanitarian Parole » ont enfoncé le clou dans la plaie. Comme des passagers clandestins, professeurs et étudiants n’expriment aucun attachement à leurs attributions, car au moindre courriel de coup de grâce, ils seraient prêts à tout liquider, y compris leurs livres. Tant au sein des facultés de l’université d’État d’Haïti que celles du secteur privé le risque d’une pénurie de professeurs est imminent. Combiné aux retombées néfastes de l’insécurité qui leur affecte dans leur proximité géographique, de multiples établissements d’enseignement supérieur en Haïti seraient menacés de fermer leurs portes sine die, sans pouvoir spécifier leur reprise académique.
L’érosion de la matière grise pour saisir de meilleures opportunités à l’étranger prive les institutions locales du capital humain à même de gérer les institutions, particulièrement l’université. Il implique que la pérennité du bien-être collectif incarné dans les programmes de développement soit hypothéquée. Tel que soutenu par le PNUD (Rapport 2001), il faut de sérieuses mesures politiques en vue de contrecarrer les effets nocifs de la fuite des meilleurs talents des pays en développement. Parmi les mesures de correction, il faudrait également penser à des suivis efficaces quant aux programmes d’échanges culturels entre les gouvernements. La taxe Bhagwati aurait pu jouer un rôle axial dans la création d’un fond spécial au profit de l’université afin de compenser les torts causés à l’enseignement supérieur en Haïti.
Une énorme source financière potentielle
Yates (2021) estime à 1.77 million le nombre de migrants haïtiens en 2020 pour les dix principales destinations de résidence. Les USA occupent la tête du peloton avec 705 mille émigrés, suivi de la République dominicaine (496 mille), du Chili (237 mille), du Brazil (143 mille) et du Canada (101 mille). Sous l’hypothèse conservatrice d’un prélèvement annuel moyen de 500 dollars appliqué sur la moitié de ces émigrés (soit 885 mille) que l’on suppose actifs sur le marché du travail, le montant total du revenu associé à cette taxe s’élèverait à environ 442 millions de dollars.
Quand on sait qu’un campus universitaire de la dimension de celui de Limonade coûte seulement 30 millions de dollars, l’université aurait pu construire sur une année plus d’une dizaine de campus universitaires standards au pays. Évidemment, il aurait fallu des mesures accompagnatrices pour mobiliser un personnel enseignant de qualité. La réflexion portant sur la collecte et l’usage d’un tel fond peut s’étendre sur une approche de conception de plan quinquennal ou décennal qui intègre la construction d’infrastructures sportives, de multiplexes et d’autres centres de loisir. Ce fond constitué par la diaspora pourrait également servir à développer des programmes de bourses d’études mieux adaptés afin de maîtriser certains domaines stratégiques dans une perspective d’un développement soutenable.
Le rôle de l’élite étant entre autres d’encourager l’élaboration de politiques, de programmes et de réponses opérationnelles effectives, la quête de formations spécifiques devrait dépendre des besoins de société. Par exemple les programmes d’échanges culturels les plus répandus tels que le Fulbright de l’USAID (USA), le PCBF de l’ACDI (Canada), ou le Cheevening du Royaume Uni, ne sont pas orientés vers l’exploitation des ressources naturelles. Alors qu’Haïti est riche en dotations naturelles, selon des recherches du BME, les bourses d’études en faveur d’Haïti sont davantage offertes dans les champs des sciences humaines et sociales.
Loin de sous-estimer la portée des domaines des sciences molles (économie, sociologie, philosophie, …) dans le développement, tenant compte du contexte insulaire d’Haïti, il existe des domaines stratégiques qui devaient s’inscrire sur la liste prioritaire qui sont plutôt relégués au dernier rang. Ce n’est certainement pas l’objectif des coopérations multilatérales de définir ce qui est mieux pour Haïti puisque les principaux tenants de telles coopérations poursuivent leurs propres agendas. Des programmes endogènes visant le renforcement des experts locaux dans des secteurs clés méritent d’être conçus dans les politiques locales et ancrés au sein des institutions stratégiques. Le cachet d’autonomie et d’autodétermination que revêt une création de fond a collecter de la taxe Bhagwati confère à toute institution publique du pays un plus grand pouvoir de négociation pour repenser l’orientation des thématiques des coopérations multilatérales.
Comment mitiger les effets négatifs générés par le brain drain dont souffre un pays en développement ? D’une part, la fuite inversée des cerveaux pourrait contribuer à en atténuer les effets négatifs. D’autre part, des études proposent un mécanisme de dissuasion et de retour financier à travers une taxe sur les émigrants, avec les revenus réinvestis dans leur pays d’origine. Jagdish Bhagwati est le pionnier de cette idée fiscale qui tente en quelque sorte d’apporter une réponse convaincante à cette interrogation de la Banque mondiale. Il ressort de l’analyse coût-bénéfice de cette politique fiscale que sa faisabilité dépendrait d’un ensemble d’attitudes à adopter tant du côté des gouvernements des pays hôtes, qui reçoivent les émigrés qualifiés, que de ceux au sein desquels les fonds seraient envoyés.
Il importe ainsi d’envisager l’intermédiation d’une instance internationale (ONU par exemple) déjà proposée par Bhagwati. À cette perspective de supervision par une instance multilatérale pourrait s’ajouter l’implication de certaines institutions locales dans la gestion et le déblocage de ces fonds pour exécuter des projets spécifiques.
À l’instar des conventions portant sur la restitution des fonds dilapidés vers les pays d’origine, la taxe Bhagwati faisait l’objet de discussions dans la sphère des institutions multilatérales. Ce débat controversé mérite de se réanimer afin de jauger de la pertinence de cette proposition fiscale transnationale dans la lutte contre les inégalités et la fuite des cerveaux.
Carly Dollin
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