Le syndrome du grand coquelicot, également connu sous le nom de syndrome de l’exposition élevée, est une métaphore intrigante qui mérite réflexion. Ce syndrome trouve ses racines dans les récits d’Hérodote et les réflexions d’Aristote, notamment dans l’histoire de Livius sur le tyran « Tarquin le Superbe ». Selon ce récit, Thrasybule, un homme d’État, conseiller de l’empereur et général athénien ayant vécu entre 445 et 389 av. J.-C., reçut le messager de l’empereur, ce dernier voulant savoir ce qu’il fallait faire pour mieux contrôler son empire. Lors de cet échange, Thrasybule se contenta de marcher avec le messager de l’empereur dans les champs de blé et à chaque fois qu’il trouvait un épi de blé apparaissant plus grand que les autres, il le coupait et le jetait au sol. Thrasybule ne prononçait pas un mot au messager. Le messager rapportait à l’empereur le comportement de Thrasybule, et ce dernier saisit le sens du message : il devait se débarrasser des meilleurs afin que son pouvoir et sa suprématie ne soient jamais contestés ou remis en question.
En effet, ce syndrome du grand coquelicot n’a été décrit qu’en 1984 par Susan Mitchell, une écrivaine australienne, dans son livre « Tall Poppy », dans lequel elle explique comment les
femmes sont victimes de stigmates lorsqu’elles réussissent, comparées aux hommes considérés comme puissants ou brillants. Les femmes, en cas de réussite, sont souvent perçues comme carriéristes, opportunistes ou arrivistes, voire même égoïstes, au lieu d’être félicitées.
Selon ce syndrome de l’exposition élevée, on a tendance à couper la tête de celui qui dépasse les autres. C’est ce à quoi fait face Grégory Toussaint.
Je prends pour point de départ ce syndrome afin de commenter deux événements qui ont indubitablement captivé l’attention de nombreux observateurs, tant ils ont suscité un flot abondant de commentaires et de débats : le rassemblement majeur du 9 juillet 2023 et l’inauguration suivie de la dédicace du Tabernacle de Gloire en Floride qui s’est déroulée du 6 au 8 juillet 2024, un an après la marche. Ces deux manifestations ont été orchestrées par une seule et même personne : le Bishop Grégory Toussaint.
La marche internationale pour Haïti, organisée sous le thème « Souffle pour Haïti » ou en créole « Souf pou Ayiti », se présente comme une initiative hautement louable aux yeux d’une grande majorité de personnalités venant de divers horizons, bien qu’elle ait aussi été critiquée par d’autres. Louable, car ce pays en avait besoin pour plusieurs raisons, que je me permets ici d’énumérer : premièrement, l’incapacité des dirigeants d’alors à mener à bien une transition qui semblait se muer en un mandat présidentiel à durée indéterminée, le manque de visibilité sur un calendrier électoral clair ; deuxièmement, le refus ou l’incapacité de la communauté internationale à adopter une approche consensuelle concernant le dossier de la première république noire indépendante. Haïti est devenu le théâtre d’affrontements géopolitiques où certains tentent de régler leurs différends en utilisant le pays comme terrain d’opération. D’un côté, la Chine et la Russie ; de l’autre, les pays occidentaux avec les États-Unis à la tête de ce bloc. Ainsi, le Conseil permanent des Nations Unies peinait à prendre une résolution susceptible d’aider les citoyens haïtiens à vivre dans un environnement sécurisé permettant la reprise d’activités à l’échelle nationale. Cette position de l’ONU n’est pas seulement corrélée à ce que nous venons d’évoquer, mais elle est aussi tributaire de problèmes internes de l’institution, principalement liés à sa dernière mission dans le pays, qui avait causé la mort de plus de 10 000
Haïtiens à cause du choléra, dont la souche correspondait à celle d’Asie du Sud, selon les essais du laboratoire CDC des États-Unis pour le contrôle des maladies. Ainsi, la dernière mission des Nations Unies était mise en cause. Il faut également noter que cette mission n’avait pas pu aider à la professionnalisation de la police et au renforcement des institutions, éléments importants de la feuille de route de la Minustah à l’époque.
Ajoutons à cela la divergence de positions entre les acteurs locaux : d’un côté, un gouvernement de transition ne jurant que par la présence d’une force multinationale étrangère, gage de leur survie et de maintien de la paix ; de l’autre, certains soi-disant nationalistes refusant la présence de cette force mais incapables de proposer une solution concrète de sortie de crise. Le troisième élément justifiant la démarche du Bishop est le caractère persistant et alarmant de l’insécurité.
Grégory Toussaint a su rassembler une foule immense et internationale le 9 juillet 2023. Les manifestants ont déferlé dans les rues non seulement de Port-au-Prince, mais aussi de certaines grandes villes d’Amérique et même d’Europe. Que l’on aime ou non le pasteur Grégory Toussaint (GT), ou plutôt l’évêque Grégory Toussaint de l’Église Tabernacle de Gloire (qui porte les initiales de son nom GT), il est indéniable qu’il a réussi à mobiliser autant de monde en si peu de temps. Ce rassemblement a démontré que l’évêque est une force et une voix non négligeables pour Haïti à travers le monde. Selon les informations fournies par lui-même, près de 1 000 000 de dollars auraient été dépensés pour cette manifestation.
Un an après que GT ait fait les gros titres suite à son ordination en tant que Bishop, suscitant des critiques acerbes de la part de certains membres de la communauté protestante et non protestante, Gregory Toussaint fait encore parler de lui, mais cette fois pour la cause haïtienne. Au lieu d’être acclamé, GT suscite la crainte ; beaucoup le voient comme une menace, un homme à abattre. Encore une fois, il doit tenter de se justifier ou trouver de bons arguments pour partager sa vision sociale et spirituelle pour son pays.
En ce début de mois de juillet 2024, l’inauguration du Tabernacle de Gloire en Floride montre le savoir-faire et la vision de Grégory Toussaint. Un bâtiment estimé à près de 60 millions de dollars aux États-Unis devrait susciter l’admiration de tout Haïtien responsable et conséquent. Là encore,
cette démarche est loin de faire l’unanimité. Une grande majorité de la communauté est fière et applaudit cette réalisation. Cependant, d’autres critiques voient d’un mauvais œil la démarche de l’offrande de Salomon instituée par l’évêque du Tabernacle de Gloire. Plus d’un diront qu’il sait faire le buzz, ce Monsieur ; mais comme on le dit souvent au pays, « sak pa touye’w angrese’w » (ce qui ne te tue pas te rend plus fort). GT semble se nourrir de ces contradictions et ces ragots à son sujet, car cela ne l’empêche pas d’avancer. Plusieurs projets sont en préparation et devraient bientôt voir le jour.
Depuis cette marche qui avait mis le Bishop GT sous les projecteurs de la république, bien des choses ont évolué : le renforcement du programme humanitaire « Parole » ou plus communément appelé « Biden », le départ du gouvernement de facto du Premier ministre Ariel Henry, la mise en place d’un conseil présidentiel de 9 membres, une option jugée crédible par les différents acteurs politiques de l’opposition unie, qui a conduit à la nomination d’un nouveau Premier ministre et d’un gouvernement de transition.
Elbert Hubbard a dit : « Il existe quelque chose de beaucoup plus rare et de plus fin que le talent : il s’agit du talent de reconnaître les talents ». Cette situation n’est pas seulement liée au cas de GT ou à Haïti. Elle tend à être plus forte dans les sociétés où la réussite est rare. Il est évident que la classe politique haïtienne ou d’autres groupes religieux ne peuvent tolérer un leader comme Grégory Toussaint. Peuvent-ils l’empêcher de briller ?
Nous pouvons avoir toutes les réserves que nous voulons sur la démarche, la personne de GT ou ses prises de position ; mais il faut reconnaître en lui un grand leader charismatique, un visionnaire et une personne d’une grande culture. Ses réalisations parlent d’elles-mêmes. Des Haïtiens comme GT, il y en a peu, et il devrait être élevé au rang des plus grands. Il est clair que GT suscite chez les autres un sentiment d’insécurité ; il représente une menace. Il fait briller le nom d’Haïti sur la scène internationale à l’instar d’un Jean-Jacques Dessalines ou d’un Toussaint Louverture.
Sa position en tant qu’homme d’Église le contraint souvent à prendre des positions tranchées contre certains secteurs, mais nous devrions dépasser ces passions et apprécier ce qui est bon et
utile chez cette personne. Évitons, pour une fois, de ne pas donner raison aux saintes écritures qu’un « prophète n’est jamais honoré dans sa patrie ».
Nous sommes arrivés à un carrefour de la vie nationale, où nos divergences de points de vue doivent passer en second plan et où les fils du pays doivent apprendre à s’asseoir pour discuter de l’avenir d’Haïti. Haïti a besoin de tous ses enfants, et surtout de ceux ayant des carnets d’adresses et du succès. Chercher à décrédibiliser ou discréditer ceux qui s’opposent au statu quo ou qui se distinguent ne nous grandit en rien. Définir des limites que les autres ne peuvent pas dépasser n’est pas la voie que nous, en tant que citoyens, devrions emprunter. Kobe Bryant a dit que « le vrai succès est lorsque vous inspirez les autres à être la meilleure version d’eux-mêmes ».
Nous sommes tentés de dire qu’Il ne faut surtout pas que les critiques essuyées par GT le paralysent dans ses initiatives futures. Cependant, au vu de ce qu’il a déjà réalisé et de ce qu’il prévoit de faire, il est manifeste que cela ne risque pas d’arriver de sitôt. Une personnalité telle que Grégory Toussaint, ne devrait-il pas s’impliquer davantage dans le cadre d’un dialogue National visant à penser les blessures de la nation haïtienne et poser les bases de l’Haïti de demain ? Par ailleurs, notre mentalité peut ne pas atteindre GT, mais elle peut cependant paralyser d’autres. Nous devons apprendre à apprécier les vertus des autres sans que cela ne nous affecte. Marianne Williamson écrit dans l’un de ses poèmes : « Notre plus grande peur n’est pas d’être inadaptés. Notre peur la plus profonde est que nous soyons puissants au-delà de toute mesure. C’est notre lumière, et non nos ténèbres, qui nous effraie le plus ». Nous ne devons pas craindre d’être puissants au-delà de toute mesure. Oui, c’est notre lumière qui nous effraie, et non les autres ! Disons tous non au syndrome de la position élevée !
BF


