Par : Pradel HENRIQUEZ
L’article suivant rédigé par : Pradel HENRIQUEZ figurera dans la publication prochaine de l’ouvrage du Dr. Joël Lorquet intitulé « Le canal de la rivière Massacre, une opportunité pour renforcer la production nationale et entamer le développement endogène »
Contrairement à l’opinion de la majorité, nous sommes de ceux qui croient qu’il n’y a pas vraiment, de nos jours, un conflit au sens propre du terme, entre les deux (2) peuples voisins, Haïti et la République dominicaine. Nous le pensons ainsi pour des raisons très simples qu’un beau matin de la semaine de 15 septembre (2023), c’est le Gouvernement dominicain actuel qui a décidé, sans être « obligé » même pas au moyen du plus petit des révolvers posé sur sa tempe, de déployer sur la frontière haïtiano dominicaine, des forces militaires impressionnantes, par terre et par les airs, afin d’intimider des paysans haïtiens au travail. Ces derniers dans leurs localités propres, s’activaient de manière paisible, en effet, à la construction d’un canal destiné à la meilleure irrigation possible de leurs lopins de terre.
Paisibles et pacifiques, ils le sont restés jusqu’au bout d’ailleurs, ces paysans, ainsi que la société haïtienne dans son ensemble, en dépit de toutes les vigilances et des supports extrêmement actifs qu’exige un minimum de conscience collective, civique et citoyenne.
Or, c’est à partir d’une décision purement émotive ou émotionnelle du Gouvernement dominicain, unilatéralement et arbitrairement adoptée, toujours au cours de la semaine du 15 septembre écoulé, que les frontières reliant ces deux (2) territoires voisins ont été fermées. Sans oublier d’autres mesures absolument disproportionnées, prises sans évaluation, sans dialogue et sans respect aucun des Accords, Traités ou Conventions qui existent en la matière, par le Gouvernement dominicain. Ce dernier interdit tous les vols commerciaux avec notre pays, et il persécute de la manière la plus violente et farouche, des familles haïtiennes entières et de nombreux autres compatriotes qui étaient jusque-là établis en terre dominicaine pour des motifs divers.
Bien entendu, il ne faut surtout pas être naïf, en niant, au moins, dans une certaine perception diplomatique, l’existence de tout environnement géostratégique propice à ces manœuvres d’intimidations et de provocations dominicaines récentes.
Il ne faut pas nier, non plus que, particulièrement, (au moins) depuis le Président, Jean Pierre Boyer, au premier quart du 19e siècle haïtien, par exemple, qui fut durant plus de vingt (20) ans, Président de toute l’Île (l’île d’Haïti à l’époque) ou même, depuis la période d’Indépendance dominicaine, dès la première moitié du 19e siècle. Et, plus près de nous, depuis le monstrueux massacre d’octobre 1937, perpétré contre des milliers de compatriotes, par les Dominicains, sur ordre de Trujillo, il y a un antécédent historique ou politique évident, capable de faire émerger encore aujourd’hui une vraie crise multiforme et on ne peut plus cette fois, explosive, entre les deux (2) pays, ou entre les deux (2) États.
Ceci dit, le Gouvernement dominicain a lancé les hostilités. Il continuera à alimenter ces hostilités, s’il le souhaite, et qui sait, à les entretenir au besoin. Mais, pour le moment, il fera cavalier seul…
Entretemps, il faut en profiter peut-être pour aller au-delà du slogan très prisé aux abords de ce canal et universellement admis, il s’agit du slogan KPK :
KPK veut dire: « kanal la pap kanpe ».
C’est un slogan qui implique dans son essence:
– d’une part, que la construction du canal ne doit pas s’arrêter, quels que soient les mouvements de distractions et de diversions du voisin.
– Il implique aussi d’autre part, que la sensibilisation et la mobilisation populaires actuelles en faveur de la construction du canal sur la rivière Massacre, incluant tant les compatriotes de l’intérieur que ceux de la diaspora, doivent être maintenues et amplifiées TAMBOUR battant.
– Il implique enfin une prise en charge politique de l’État, à terme, dans une logique de continuité soutenue, à l’avenir, cette fois, par les différents Gouvernements en place. Ce qui sera fait pour offrir une sorte de pérennité à la fois, au mouvement KPK actuel et à tout un projet hydrique et agroalimentaire national inscrit dans un cadre politique global.
Néanmoins, devant les menaces dominicaines de ces derniers temps, et si ces menaces ne sont pas tout de suite corrigées, la formule romaine de l’Antiquité disant « QUI VEUT LA PAIX PREPARE LA GUERRE.. », devra, du point de vue de la sécurité nationale, nous servir ici même, de boussole et de leçon de morale à méditer, voire, à illustrer…
Autant, il importe d’abord et avant toute chose, de réfléchir à la manière de profiter du (soi-disant) conflit provoqué par la construction du canal attenant à la rivière Massacre, et le transformer en une opportunité pour l’autosuffisance économique et alimentaire d’Haïti, dans une perspective de développement endogène.
À ce stade, il s’agit bel et bien du contexte général dans lequel nous sommes amenés à inscrire, on dirait, dans un cadre logique et à partir d’une approche théorique assez brève, la problématique d’un développement national endogène qui est connue comme une conception du développement local basée sur la connaissance de soi, de son identité culturelle et nationale, sur la maîtrise de son potentiel, de ses ressources disponibles, comme : compétences, leadership, valeurs, cultures, savoirs , expériences… Bref, sur cette fière appropriation de ce qu’on est, pour parodier le professeur et historien, Joseph Ki-Zerbo, de ce qu’on a, et de ce qu’on veut vraiment devenir comme peuple ou comme nation.
De fait, dans sa stratégie de développement endogène formulée et enseignée, Monsieur Ki-Zerbo est clair et catégorique : « On ne développe pas, on se développe « .
En ce sens, même sous cet air de naturel et de spontanéité, le modèle proposé par les habitants de la Plaine du Nord qui se sont engagés, ces jours-ci, à prendre en main la construction du Canal frontalier à la République dominicaine, projet entamé sous la gouvernance de feu, le président, Jovenel Moïse, ce modèle, dis-je, reste et demeure éloquent. D’autant plus éloquent qu’il est d’abord, suivi des fameuses mesures arbitraires du Gouvernement dominicain, ce qui a provoqué une certaine chaîne de solidarité haïtienne et internationale, puis, une certaine prise de conscience, et enfin, une grande vague de mouvements patriotiques de soutiens avec la construction du dit canal, désormais supportée par des volontaires venant de partout à travers la diaspora.
Soutien qui n’est pas banal du tout, en tant que mains d’œuvres gratuites à la construction, mais aussi, en terme de levées de fonds tant localement, qu’internationalement. C’est sans omettre aussi, que ce modèle de type communautaire entretemps est quasiment suivi par d’autres régions du pays, dans le Nord comme dans le Sud.
Cependant, conscient de la faiblesse de notre pays qui dépend depuis longtemps, à tous les niveaux de sa consommation, et qui se retrouve subitement avec un cordon ombilical coupé de son voisin, il est de bon ton qu’on se demande par exemple, dans une métaphore propre à Voltaire, philosophe français des Lumières, « comment cultiver son jardin ? » Transposée en langage pratique et concret, il s’agit de se dire comment cultiver des produits maraîchers, vivriers, légumiers et fruitiers, sans délai, dans le but de rendre Haïti autosuffisant alimentairement, donc, de commencer à prendre en main son propre destin.
Pour y arriver, une structure stratégique doit être implantée pour procéder à des formations qui visent tant à la vulgarisation agricole, et à l’éveil de la conscience de la population à l’agriculture pour résoudre la pénurie des produits agricoles, et de mettre un terme à l’approvisionnement extérieur.
Cette formation doit s’articuler autour de la culture vivrière, l’horticulture, l’élevage et le changement des mentalités visant à transmettre le savoir-faire, à sensibiliser, à inciter le changement des mentalités tant en milieu paysan et en celui des jeunes pour qu’on se tourne à fond vers l’agriculture, afin d’augmenter la consommation et la production agricole nationale. Mais aussi, de s’efforcer de surmonter les déséquilibres dans l’orientation de l’agriculture à long terme.
Il convient donc de se focaliser sur l’importance de l’autosuffisance particulièrement importante pour notre pays.
L’agriculture étant l’un des piliers de l’économie de tout pays, Haïti a lui aussi le potentiel de devenir autosuffisant en économie, grâce à ses vastes potentiels, ressources et à sa population nombreuse et croissante, grâce à une politique frontalière qui s’attaque entr’autres à la contrefaçon et à la contrebande.
Pour ainsi dire, il est crucial de bâtir une économie forte et autonome. Puisque l’agriculture et l’industrie manufacturière sont deux (2) secteurs clés qui peuvent jouer un rôle dans ce processus.
Par le passé, Haïti possédait un secteur agricole riche et dynamique. Pourquoi ne pas travailler à la relance de cette dynamique ?
Le constat est flagrant qu’avec l’évolution des modes de vie et le manque d’investissement dans ce secteur, Haïti est bel et bien trop dépendante des importations pour ses besoins alimentaires.
Or, l’agriculture était par le passé une source de fierté pour Haïti connu alors pour son sol riche et son climat favorable, ce qui en faisait l’un des principaux producteurs de canne à sucre, de vétiver, de mangues, de figues banane et de café, pour ne citer que ces produits tant recherchés et consommés au niveau national et international. Cette réputation d’excellence agricole témoigne encore de la richesse du patrimoine agricole du pays, et de son potentiel pour redevenir un producteur primaire de produits agricoles au moins déjà pour la consommation locale.
Cependant, ces derniers temps, notre perception de l’agriculture a changé. Le nombre de jeunes intéressés à se lancer dans une carrière agricole a malheureusement diminué. Il y en a qui rechignent et vont jusqu’à dire que l’agriculture est un secteur difficile, sans intérêt, qui implique de travailler le sol, de travailler la terre, de se salir les mains….
Nos petits complexes urbains (entre guillemets) ont pris le dessus sur nos petits préjugés contre la paysannerie en général, et contre toutes les bonnes traditions de ce milieu.
De nombreux jeunes par ailleurs considèrent encore l’agriculture comme une profession à faible revenu et de faible statut.
Par conséquent, ils hésitent à en faire une carrière. Cela a entraîné une diminution du nombre d’agriculteurs et une diminution de la productivité du secteur agricole.
1- Du point de vue économique
Haïti importe de la République dominicaine entre 1.5 à 2 milliards de dollars américains par année, alors que nous exportons pour seulement 50 millions de dollars annuellement. Donc, la balance est foncièrement déficitaire. Toutefois, il est possible de faire valoir la loi de Pareto sur nos avantages comparatifs, afin de réduire l’écart dans le cadre d’une politique commerciale visant au redressement de notre économie.
Toutes ces idées n’excluent pas qu’on reste conscient que l’État est pris en otage par une élite économique revendeuse (qualifiée par les USA comme » the most repugnant elite ») qui ne se soucie guère de la création de richesses à partir d’un développement endogène. Mais, que ces élites mettent l’emphase plutôt uniquement sur les profits, même si ces profits contribuent à tuer notre production nationale, et à accélérer notre dépendance alimentaire. Il faut faire intervenir la loi. Si cette législation en la matière n’existe pas ou encore, n’est pas complète, il faut le faire vite et bien. Car nul n’est au-dessus de la loi.
Les experts n’ont pas cessé de démontrer que la Plaine de Maribahoux, a un potentiel énorme en termes de productions agricoles, si elle est alimentée en eau et il est toujours démontré aussi que cette plaine peut largement représenter une énorme contribution à la production, à l’alimentation et à l’économie.
2- Du point de vue politique et diplomatique :
a) Faire valoir notre droit à partir de l’Accord de 1929 et revu en 1981, quant à l’exploitation des ressources hydriques conformément au droit international régissant la matière.
b) Élaborer et mettre au point une politique agricole basée sur le développement endogène, et mettant ainsi en exergue nos ressources humaines, environnementales et matérielles.
3- Du point de vue social
C’est là que la question devient extrêmement intéressante pour plusieurs raisons:
a) Dans un contexte socio-politique frisant le désespoir et qui accentue l’écart de confiance entre la population et l’État, c’est une situation en or, néanmoins un État légitime et responsable, de travailler à faire ce rapprochement et à « reconstruire » enfin la confiance.
b) Dans un pays où les citoyens/citoyennes sont emprisonnés à ciel ouvert, le canal vient à point nommé pour unir les compatriotes entre eux et fouetter très fort l’orgueil national.
c) la solidarité naissante et l’entraide qui sont dans notre ADN même de peuple tend à refaire surface, il faut profiter de cet « élan » et l’exploiter à bon escient.
Ainsi, la construction du canal ne s’estompera pas grâce aux supports humains et financiers des compatriotes haïtiens/nes. Et justement, comme ils sont impliqués jusqu’aux os, (je revois la construction de la Citadelle du Roi Henri cette fois), ceci pourrait en effet contribuer à maintenir en vie la flamme de notre patriotisme qui était hier encore, en lambeaux, ainsi que notre volonté sans faille d’amorcer finalement un véritable développement endogène.
Pour finir, le boycott des produits dominicains est un principe admis pour l’instant et pour toute sorte de raisons y compris pour des raisons sanitaires ou de sécurité publique.
Vu l’absence de mécanismes soutenus de contrôle de qualité par l’État haïtien, la nature ayant horreur du vide, il se trouve que la République dominicaine entretemps en a profité pour envahir le marché haïtien, de produits de mauvaise qualité, produits dits carrément « dédiés pour Haïti ». Ce qui s’avère à la fois criminel et raciste. C’est ici l’occasion dans le cadre d’une politique globale axée sur l’autosuffisance alimentaire, de renforcer et d’équiper l’Unité de Protection Sanitaire (UPS), au sein du ministère de l’Agriculture pour que l’exercice du contrôle de qualité soit un atout majeur dans cette nouvelle approche d’économie sanitaire. C’est à dire, de cette approche visant au renforcement économique certes, mais tout en respectant la dignité humaine, les standards de qualité en importations, en exportations, et qui protège les consommateurs en termes de goûts et de santé.
C’est le moment idéal pour les consommateurs, de faire une volteface et de boycotter dans l’ensemble, les produits dominicains sur notre sol, afin de diversifier notre importation vers d’autres pays. Pendant que nous appliquions vraiment cette politique hydrique et agronomique alimentaire qui nous dicte qu’il faut absolument mettre l’emphase sur le renforcement, la valorisation et la promotion de la production nationale.
Pradel Henriquez
Spécialiste en Histoire de l’art et Politique culturelle

