L’article suivant rédigé par : Dr Joseph André Gracien JEAN
figurera dans la publication prochaine de l’ouvrage du Dr Joël Lorquet intitulé « Le canal de la rivière Massacre, une opportunité pour renforcer la production nationale et entamer le développement endogène ».
Ce livre comportera trois parties :
1-Une analyse de la situation actuelle par l’auteur,
2-La publication des différentes opinions recueillies de la part des spécialistes de la question et
3-Les résultats d’un travail scientifique réalisé à partir d’une enquête autour de la position des Haïtiens sur la construction de ce canal.
Cet ouvrage de plus de 350 pages servira de guide et de repères aux chercheurs et investisseurs intéressés à faire de la production nationale une réalité en Haïti.
Bonne lecture :
Saisir et transformer les opportunités relève de la réflexion et de la planification stratégiques et non du domaine de l’émotionnel ni de l’émoi d’individus en mal de paraître
Par : Dr Joseph André Gracien JEAN
Le contexte
Généralement, les ressources frontalières partageant deux ou plusieurs Etats, qu’elles soient forestières, minières, agricoles, maritimes ou hydriques (sources, rivières, lacs, étangs, marres etc.), sont naturellement des sources de conflits à l’état latent qui pourraient devenir manifeste à faible, moyenne et forte intensité d’actions et de réactions de part et d’autre selon les intérêts et les besoins du moment de l’un ou des deux pays frontaliers. La République d’Haïti et la République dominicaine n’échappent donc pas à ces réalités frontalières, c’est ce qui expliquerait pourquoi en termes de prévention d’éventuels conflits qui seraient générés par l’exploitation ou l’usage d’une de ces ressources, de manière unilatérale par l’une des parties, des conventions, des traités et des accords sont signés pour règlementer les relations sur les plan migratoire et commercial, l’exploitation et l’usage des ressources frontalières lorsque celles-ci revêtiraient une portée stratégique pour l’économie de l’un ou de l’autre Etat frontalier.
Ainsi, dans un contexte où le peuple haïtien fait face une énième fois à une grave crise de société dans son histoire, caractérisée par l’effondrement de l’Etat-nation qui s’est amplifié avec l’assassinat du Président Jovenel Moise, le 7 Juillet 2021 en sa résidence privée, à Thomassaint, Pétion-Ville, dans le Département de l’Ouest d’Haïti, vient s’y greffer le 30 août 2023, un conflit frontalier hydrique avec la République dominicaine. Et ceci, en raison de la reprise de la construction du canal sur la rivière du Massacre qui a été initié en août 2018 sous la présidence assassiné, par les habitants des Communes de Ferrier et de Ouanaminthe du Département du Nord-Est de la République d’Haïti.
La manifestation du conflit
En toute première réaction, le Président dominicain, Luis Abinader a demandé au Gouvernement haïtien, dirigé par l’actuel Premier Ministre, Ariel Henry de faire cesser les travaux, arguant que c’est une initiative de particuliers haïtiens qui menace les agriculteurs dominicains et l’environnement avoisinant la rivière Massace, ce qui n’a pas a pas été fait par le Gouvernement haïtien. En seconde réaction, le Président dominicain a déployé des forces militaires dominicaines sur la frontière et fermé les portes officielles des frontières terrestres tout en durcissant le ton avec la fermeture des transports aériens également et la poursuite de renvoi massif des migrants haïtiens illégaux et parfois légaux. Les réactions du Président dominicain, ont soulevé un élan de patriotisme et de solidarité chez les haïtiens et haïtiennes venant de partout, à l’intérieur du pays comme dans la diaspora. Et, comme dans la culture de résilience haïtienne face à des situations d’hostilités ou de défis, les haïtiens et haïtiennes ont le génie de passer en dérision ce qui les tracasse ou les défie à travers la galvanisation de leurs énergies mobilisatrices, par l’expression populaire qui fait buzz sur les réseaux sociaux, les médias, dans les discours des politiciens, des officiels, des artistes, des stars et même des étrangers en signe de solidarité : « KANAL LA PAP KANPE (KPK) ».
Le conflit a aussi vite pris de l’ampleur du fait que la République dominicaine prenne des initiatives unilatérales en faisant des captages en amont de la rivière pour diminuer son débit à destination du lieu de la construction du canal du côté haïtien tandis que les populations haïtiennes mobilisées à cette fin, continuent d’avancer dans la construction du canal et ceci sans appui formel du Gouvernement haïtien qui dit soutenir leur droit d’utiliser les eaux de la rivière Massacre à des fins de production agricole. Car, les dominicains ont déjà fait 11 prises sur le canal alors que la République d’Haïti n’en est à sa toute première prise.
Et, lors de la 78ème Assemblée Générale des Nations Unies du 19 au 26 septembre 2023, les deux gouvernements ont abordé le sujet dans leur prise de parole, mais en restant chacun sur leur position antagonique de départ, quoique le Premier Ministre haïtien pour sa part, le Dr Ariel Henry, dans son intervention à la tribune, le 22 septembre, continue de privilégier la voie du dialogue pour résoudre le conflit tout en revendiquant le droit d’Haïti sur la rivière Massacre en regard d’un ensemble de traités, de conventions et d’accords bilatéraux conclus et signés entre les deux pays depuis février 1929.
L’Organisation des Etats Américains (OEA) est alerté par la situation et a tenu des audiences sur le sujet dont certains pays de l’Amérique latine, ont pris partie en faveur de la République dominicaine. Et, lors d’une séance extraordinaire, tenue par le Conseil Permanent de l’OEA, le 10 octobre, sur la question, l’Ambassadeur Haïtien à l’OEA, Léon Charles a déclaré en sept fois et cinq langues différentes que « La construction du canal ne vas pas s’arrêter et que la République dominicaine doit reconnaitre le droit des deux pays d’utiliser de manière juste et équitable les ressources en eau partagée de la rivière Massacre ».
Les opportunités du conflit
Les conflits ne sont pas des instants isolés ni des fatalités, ce sont des flux historiques. Ils sont inhérents à la nature humaine et aux relations entre les peuples, ils sont porteurs de germes de transformation sociohistorique, de construction et de destruction tout dépend de la manière dont ils sont appréhendés et résolus. Ce sont, en autres, des opportunités sur tous les plans de l’existence humaine pour les peuples au niveau interne, dans les relations entre les peuples dans l’ordre externe ou frontalier comme c’est le cas actuel du conflit frontalier opposant la République d’Haïti à la République dominicaine.
Les conflits sont les lots fatidiques du peuple haïtien de son indépendance à aujourd’hui qui, malheureusement n’ont jamais été saisis ni transformés en opportunités termes de stabilisation sociopolitique et de progrès économique du pays. Au fil des années, ils ne font que se greffer les uns sur les autres comme des plaies puantes et baignâtes affectant et infectant l’avenir du pays jusqu’à ce qu’ils provoquent la gangrène sociopolitique et économique occasionnant l’entropie voire la destruction de l’Etat-nation en ce 21ème siècle. Car, nous avons la malin plaisir de rater toutes les opportunités offertes non seulement par les mutations qui s’effectuent dans l’évolution de l’humanité sur tous les plans mais également les conflits que nous n’avions pas transformés en avancée qualitative. Et nous avons et pratiquons à dessein, une culture de positions et non d’intérêts dans la manière de faire face et d’aborder les conflits qui nous opposent à tous les niveaux et, c’est pour cela qu’ils n’ont jamais eu d’issue favorable pour le bien-être du peuple haïtien sinon que générés des avantages mesquins et claniques pour les « plus malins et plus coquins gagnants » qui sont le plus souvent vus comme les bourreaux d’aujourd’hui et victimes de demain à la suite de la victoire des « plus malins et coquins perdants » d’hier qui deviennent les nouveaux bourreaux recyclés d’aujourd’hui par l’inconscient collectif.
Le conflit hydrique frontalier entre Haïti et la République dominicaine peut être vu dans l’ordre interne sous l’angle d’une opportunité, certes, mais une opportunité à plusieurs facettes ou dimensions dont celle économique est surtout à l’ordre du contexte. C’est l’occasion pour que nous revisitions et repensions nos relations avec notre voisin, la République dominicaine afin que désormais, nous sachions à travers nos dirigeants et représentants, mettre sur la table des négociations, les intérêts du peuple haïtien et non les notre en recherchant des avantages de toutes sortes entre les mains de notre « voisin-ennemi non déclaré » d’hier et qui semblerait l’être aujourd’hui.
Conclusion
En effet, le phénomène « Kanal la Pap Kanpe/KPK » a mis à nus le niveau de la faillite de l’Etat haïtien et dévoilé la volonté du peuple haïtien de prendre en charge son propre destin avec tous les risques d’anarchie que cela puisse comporter. Et, ce phénomène socio-historique « KPK », présente bien, de par la nature du conflit et l’ampleur qu’il tend à prendre, une opportunité pour que les acteurs étatiques et non étatiques des secteurs vitaux du pays dont ceux économiques et politiques, définissent et mettent en œuvre un véritable Plan Stratégique Décennale de Relèvement de l’Economie Nationale dont seraient, le Développement endogène, une Vision stratégique, la Relance de la Production nationale, un Axe stratégique, la Modernisation de l’Agriculture et l’Autosuffisance alimentaire, deux Objectifs stratégiques pour ne citer que ceux-là.
Enfin, du point de vue stratégique et structurel de la gouvernance économique et financière en regard des conséquences présentes et néfastes à venir de ce conflit hydrique frontalier, ce serait l’occasion idéale pour que le Gouvernement actuel et à venir en termes de réformes économiques, de détacher l’Economie des Finances avec deux ministères distincts. Car, saisir et transformer les opportunités émanant d’un conflit majeur quelconque, d’une situation chaotique, d’une catastrophe naturelle et/ou provoquée, relèvent de la réflexion et de la planification stratégiques et non du domaine de l’émotionnel ni de l’émoi d’individus en mal de paraître ou de se laver malignement des torts passés et présents causés au peuple haïtien dans sa quête constante, de stabilité politique, de bien-être économique et de paix.
Dr Joseph André Gracien Jean
Politologue,
Professeur à l’Université, Directeur du Centre de Recherche et d’Etude Stratégique en Renforcement Institutionnel et Développement (BRESRID)
Le 17 octobre 2023

