Les opinions de : Jan HANSSENS
L’article suivant présente les opinions de : Jan HANSSENS
et figurera dans la publication prochaine de l’ouvrage du Dr Joël Lorquet intitulé « Le canal de la rivière Massacre, une opportunité pour renforcer la production nationale et entamer le développement endogène ».
Ce livre comportera trois parties :
1-Une analyse de la situation actuelle par l’auteur,
2-La publication des différentes opinions recueillies de la part des spécialistes de la question et
3-Les résultats d’un travail scientifique réalisé à partir d’une enquête autour de la position des Haïtiens sur la construction de ce canal.
Cet ouvrage de plus de 350 pages servira de guide et de repères aux chercheurs et investisseurs intéressés à faire de la production nationale une réalité en Haïti.
Bonne lecture :
Il faut une prise de conscience générale pour que le conflit provoqué par la construction du canal soit transformé en une opportunité
Les opinions de :
Jan HANSSENS
I y a des certainement des opportunités en ce sens qu’il y a même dans une localité très restreinte dans un certain sens, une prise de conscience que la production locale est importante.
Mais, n’oublions pas qu’en même temps qu’on vient de détruire beaucoup de productions locales dans l’Artibonite et que toute l’économie est orientée vers l’’extérieur. Donc, finalement la production nationale est en chute libre depuis qu’on a ouvert les barrières libres, cela veut dire depuis le président Aristide.
Il faut remonter la pente pour beaucoup de choses dans le pays.
D’autre part, je vois que dans les réflexes spontanés des gens, j’ai l’impression qu’il y a très peu de conscience sur la production locale. On discute de la production locale mais, quand on regarde ce qu’on consomme ce n’est pas le cas. Par exemple, quand on va acheter on ne prend pas le soin de regarder où est fabriqué le produit. Lorsqu’on a le choix entre deux qualités de manba (beurre d’arachide) on ne choisit pas le manba local mais, on prend celui qui est le plus perfectionné qui provient des États-Unis. Maintenant, on peut affirmer que la prise de conscience est éventuellement à ses débuts mais, il reste beaucoup à faire.
N’oublions pas que beaucoup d’efforts ont été consentis pour encourager la production locale. Je me souviens des dernières années où il y avait certaines organisations et beaucoup de groupements de paysans locaux qui préparaient de la cassave et ont introduit ce produit dans les écoles accompagné du manba local. Cette démarche a réussi. Mais encore, il faut des financements qui très souvent sont en provenance de l’extérieur et qu’on demande finalement aux partenaires de réorienter leur aide, au lieu d’envoyer de la nourriture, de faire parvenir des fonds en vue de les injecter dans la production locale.
Mais, je me demande si ce projet tient encore ? Certainement, pendant plusieurs années, il a connu un succès. Les cassaves étaient bien reçues par les écoles mais, la crise a détruit beaucoup de choses. Ce qui est aussi un peu grave c’est l’existence des gangs, de la violence et que des jeunes intègrent les gangs. Donc, en même temps, il y a là une prise de conscience, mais parallèlement, finalement on est en train de détruire le pays dans beaucoup d’aspects et même au niveau de la production locale parce que les denrées que produit le paysan peuvent même pas rentrer à la capitale pour y être écoulé.
Donc, j’observe et j’espère. On aimerait que cette prise de conscience puisse s’élargir et continuer et prendre davantage d’ampleur. C’est important ce qui se passe à Ouanaminthe mais, on n’est encore au niveau de l’espérance.
Je regrette aussi, ça c’est un peu ambigu, quand je me souviens il y a 50 ans, les relations entre Haïti et la République dominicaine étaient beaucoup plus nombreux et plus positifs. Je me souviens surtout par exemple, quand je regarde le secteur de l’église que je connais un peu mieux, les contacts qui il y avait entre des groupes ici et la pastorale haïtienne et là-bas en République dominicaine, il y avait explicitement des campagnes contre le racisme pendant le temps de carême, pendant le temps de l’avant. Il y avait des posters contre le racisme envers les Haïtiens. Maintenant, on a l’impression que tout ça est à un bas niveau aussi bien là-bas en République dominicaine et ici. Les Jésuites quand même ont fait une déclaration commune concernant le canal, ce qui est très positif. La conférence dominicaine a publié une note de presse concernant le canal. Mais, en Haïti il n’y a pas eu de réaction de la part de la conférence épiscopale sur ce point précis. Le diocèse du Nord-Est a entrepris des collectes pour soutenir les initiateurs du canal. Il existe des éléments positifs qui existent, mais il faudrait les encourager davantage.
A propos des opportunités, il faut dire qu’un processus de conscientisation est toujours un processus lent. Mais, il y a certainement des événements déclencheurs et on a besoin de cela. Et, la construction du canal pourrait constituer un élément déclencheur. Donc, j’espère qu’à partir de là qu’il y ait davantage de personnes qui prennent conscience et qui pourraient créer d’autres événements pouvant faire avancer le processus.
Par ailleurs, il faut des investissements. Par exemple, quand on regarde le budget de l’État, on ne voit pas que l’agriculture fonctionne parmi les priorités du gouvernement. C’est un gouvernement provisoire, il faut espérer que le plus rapidement possible qu’on ait quelque chose de définitif. Mais, quand on voit les investissements, la plus forte somme est attribuée aux Travaux Publics. Mais, les routes sont bloquées, etc. concrètement, qu’est-ce que signifie dans cette conjoncture ?
La deuxième priorité, c’est le remboursement de la dette et c’est après que viennent les autres secteurs comme l’éducation, la santé, l’agriculture et la justice. Si on arrive à 10 % du budget c’est bien. La police fait partie du budget de la justice. Tandis que la justice elle-même n’a presque rien, sinon que 1 % du budget, Donc, les priorités ne sont pas vraiment claires.
Jan Hanssens
Prêtre belge, membres de la Congrégation religieuse du
Cœur Immaculé de Marie (CICM). Il travaille en Haïti depuis 1973.
Ancien Directeur national de la Commission Justice et Paix.
Interview réalisée avec l’auteur
Le 7 octobre 2023

