Rapport sur des cas d’homicides répertoriés en Haïti durant le mois de février 2023
1er Mars 2023, Delmas, Haïti ((rezonodwes.com))–
Sommaire
Résumé
Sigles et acronymes
Introduction
Mise en contexte
Objectifs du rapport
Méthodologie
Bilan détaillé
Commentaires et recommandations
Sigles et Acronymes
- BINUH : Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti
- CSNU : Conseil de Sécurité des Nations Unies
- CSPN : Conseil Supérieur de la Police Nationale
- DCPJ : Direction Centrale de la Police Judiciaire
- MICT : Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales
- MJSP : Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique
- OCNH : Organisation des Citoyens pour une Nouvelle Haïti
- ONU : Organisation des Nations Unies
- PNH : Police Nationale d’Haïti
Résumé
Difficile de trouver un mot, un adage, une expression capable de résumer la situation actuelle du pays, particulièrement sur le plan sécuritaire. S’il faudrait trouver une phrase capable de mieux décrire la conjoncture actuelle et de prendre en compte sa complexité, “tout va mal et on marche vers le pire” semble la plus appropriée. Cette formule, que l’on peut juger simpliste, met pourtant en exergue l’embrasement du pays et explique la montée des actes de violences ainsi que l’état d’insécurité auquel le territoire est confronté. Si le mois de janvier 2023, a eu un caractère violent en ce qui a trait aux actes de violences, aux cas de kidnapping et aux assassinats, contrairement aux espérances de plus d’un, celui de février en a été touché d’une manière plus radicale et grandissante.
Le rapport mensuel des cas d’homicides de l’Organisation des Citoyens pour une Nouvelle Haïti-OCNH propose une description de la situation du pays tous les mois sur le nombre de personnes assassinées soit par balles ou par armes blanches. Pour ce mois de février, l’OCNH a recensé 55 personnes mortes par balles ou à arme blanche à travers tout le pays dont deux soldats des Forces Armées d’Haïti (FAd’H), deux policiers de la Police National d’Haïti (PNH. Dans ce tableau, deux (2) départements sont les plus concernés à savoir l’Ouest (aire métropolitaine de Port-au-Prince) et l’Artibonite (Bas région).
La publication de ce rapport rédigé par l’Unité de Monitoring sous les directives de la Direction Exécutive de l’OCNH cadre avec l’objectif de l’institution du secteur des droits humains de présenter le climat d’insécurité qui prévaut dans le pays depuis plusieurs années. L’OCNH entend aussi faire des plaidoyers par devant les autorités concernées et des instances internationales sur la situation d’urgence du pays en leur demandant de mobiliser, à travers des actions concrètes, des éléments de réponses pouvant pallier à cette hausse de la criminalité en Haïti.
- INTRODUCTION
Après plus de quatre (4) ans de crise sécuritaire aggravée, Haïti, apparemment, n’est pas en mesure de mettre frein à sa descente aux enfers L’Etat perd graduellement son monopole de la violence légitime[1] et se montre de plus en plus passif face à la fureur des groupes armés qui élargissent leur territoire au quotidien et commettent des exactions en toute impunité. Laissée pour compte, la population subit les conséquences combien dévastatrices de leurs méfaits (guerres des gangs, tueries, kidnapping, assassinats, viols collectifs, violences psychologiques, physiques, sexuelles, etc.). La population délaissée par l’Etat, est prise en otage par les gangs armés et vit dans la négation totale de ses droits fondamentaux.
Les exigences des instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme, ainsi que les garanties constitutionnelles en la matière sont banalisées et méprisées. Les droits fondamentaux qui sont inaliénables à la personne humaine à savoir le droit à la vie, droit à la sécurité, droit au logement, droit à l’éducation, droit à la santé, etc. sont bafoués. La réalité haïtienne s’apparente de jour en jour à celle d’une jungle où est appliquée la loi du plus fort ; et elle n’est pas loin de l’état de nature présenté par le philosophe anglais Thomas Hobbes[2] résumé par sa fameuse formule : l’homme est un loup pour l’homme, “Homo homini lupus est” ; c’est la guerre de tous contre tous.
Les années passent mais la pluie de sang ne cesse pas de s’abattre sur Haïti. En peu de temps, la criminalité a battu des records, jusque-là, imaginables. La violence est devenue la nouvelle norme dans les rapports sociaux et les assassinats la nouvelle réalité sociale du peuple haïtien. Quoique consciente de la situation alarmante et terrifiante qui sévit en Haïti, la communauté internationale hésite encore à se décider sur les types d’actions pouvant contribuer à la résolution de la crise haïtienne quoiqu’elle y soit partie prenante vu le contexte international, la mission et les attributions du Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations Unies (CSNU) en matière de menace sécuritaire.
Plus que jamais, le peuple haïtien ne pourrait avoir d’autres aspirations que de pouvoir vivre dans la sécurité, la paix et la sérénité dans pays qui l’a vu naitre.
- MISE EN CONTEXTE
Dès les premiers jours de l’année 2023, rien ne laissait présager une amélioration de la situation sécuritaire et accablante du pays. Au contraire, elle s’annonçait plus difficile. La crise sociopolitique et sécuritaire que connaît le pays persiste encore et devient plus aiguë. Avec la cherté de la vie, les guerres de gangs, les cas de kidnapping, les violences sexuelles, les tueries, les cas d’homicides, etc. le territoire du pays devient un espace de moins en moins sûr. La population est aux abois à cause des manœuvres des gangs et l’État reste indifférent face à la situation.
Du 10 au 26 janvier, plus d’une trentaine de personnes ont été tuées. Parmi les victimes figurent plusieurs agents de la Police Nationale d’Haïti (PNH) tombés dans l’exercice de leur fonction notamment dans les communes de Pétion Ville (Ouest) le 20 janvier et de Liancourt (Artibonite) le 25 janvier. Dans ces agglomérations, respectivement, quatre (4) et six (6) policiers ont été assassinés. C’était un mois funeste pour la police Nationale d’Haïti durant lequel 18 policiers ont été assassinés par des gangs armés entre le 10 et le 26 janvier 2023. Une situation marquée par la désolation des agents de l’ordre qui tombent comme des oiseaux sous les coups des bandits armés. En plus de cela, une quinzaine de prisonniers de la prison civile des Gonaïves ont été tués au lendemain du drame dont ont été victimes des policiers dans la commune de Liancourt. Tous ces faits illustrent à quel point le pays est réduit à un espace où le sang coule à flot.
La conjoncture n’a pas changé durant le mois de février. L’assassinat de plusieurs civils en atteste. Malgré les récentes interventions de la police Nationale d’Haïti dans le fief du gang mené par le nommé Vithelhomme dans le cadre de l’opération dite ‘’Tonade’’ lancée par le directeur général de la police National d’Haïti , Mr. Frantz ELBE, et les récentes arrestations de certains membres de gangs, la police reste incapable de défier l’autorité des gangs armés qui se renforcent davantage et terrorisent de plus en plus la population surtout dans l’aire métropolitaine de la Capitale haïtienne et dans le département de l’Artibonite (Savien).
Consternée par cette situation terrifiante et alarmante, l’Organisation des Citoyens pour une Nouvelle Haïti-OCNH continue à apporter, dans le cadre de son plaidoyer pour le respect des droits de la personne, sa modeste contribution en publiant des rapports mensuels réguliers sur les cas d’homicides dans le pays.
- OBJECTIF DU RAPPORT
Les rapports mensuels sur les cas d’homicides enregistrés par l’Organisation des Citoyens pour une nouvelle Haïti-OCNH s’avère une contribution citoyenne visant à :
- Partager avec le public des informations relatives aux cas d’homicide en vue de les renseigner sur les zones à haut risque ;
- Sensibiliser l’Etat sur sa mission régalienne afin qu’il puisse prendre des mesures sécuritaires urgentes ;
- Faire des plaidoyers par devant les instances concernées (CSPN, MJSP, MICT, DCPJ, etc.) sur la situation sécuritaire du pays en vue de mieux éclairer leur prise de décision.
- METHODOLOGIE DE RÉDACTION DU RAPPORT
Dans le cadre de la rédaction de ce rapport, l’Organisation des Citoyens pour une Nouvelle Haïti-OCNH à travers son unité de Monitoring a mis en œuvre un ensemble de techniques pour collecter et pour analyser les données dont :
- Une équipe faisant partie de l’unité de Recherche de l’OCNH ;
- Des enquêtes de terrain ont été réalisées. Des enquêteurs/ trices travaillant pour le compte de l’OCNH ont été dépêchés auprès des proches des victimes, sur les lieux ou ont pris contact avec des autorités pour se renseigner et obtenir des informations précises ;
- Des agents de monitoring ont aussi investi le terrain pour vérifier les informations circulant sur les réseaux sociaux et relatives à des cas d’homicide ;
- L’unité de Monitoring et celle de Recherche ont confronté avec rigueur les informations recueillies par les enquêteurs ;
- Les informations certifiées ont été enregistrées et sont colligées dans le présent rapport.
- BILAN DES PERSONNES TUÉES AU COURS DU MOIS DE FÉVRIER 2023
Le bilan détaillé des 55 personnes tuées durant la période allant du 01 au 28 février 2023.
- Le 1er février, madame Philomène Géffrard a été tuée à coup de machette, à Ternier, deuxième section communale de Jacmel (Sud-Est) dans un conflit terrien.
- Le 03 février, 05 personnes ont été tuées par balles au marché Salomon dans la commune de Port-au-Prince lors d’une fusillade.
- Le 04 février 2023, deux personnes ont été tuées à Pétion-Ville (Ouest). Un soldat de la FAd’H, Stanley CARRELUS, figure parmi les victimes de cette journée.
- Le 06 février, deux personnes ont été assassinées par des bandits armés à Clercine 12, rue Leonard prolongée de la commune de Tabarre.
- Le 07 février, deux personnes ont été assassinées par balles dont un écolier qui se trouvait en salle de classe, ainsi qu’un motard a été tué par la base Gran Grif lors d’un détournement d’un camion-citerne d’essence dans la commune de Liancourt du département de l’Artibonite ;
- Ce même 07 février, une femme a été tuée par balle à Pétion-ville, à côté de la place Boyer par des gens circulant à moto.
- Aux moins sept (07) personnes ont été tués par les gangs de Savien (Baz Gran grif) à Verrettes, dans les localités de Dodart le 08 février 2023.
- Le 10 février, un enfant est mort asphyxié au Centre de Réception et de Livraison de Document d’Identification à Tabarre. Une personne a été tuée à Delmas 33 lors d’une tentative de kidnapping, une personne a été assassinée à Fort-Jacques et au moins 7 entre Moulin Sable et Doco.
- Le samedi 11 février, au moins cinq personnes ont été tuées dans une fusillade à Caradeux zone située dans la commune de Tabarre du département de l’Ouest.
- Le 12 février, des hommes armés circulant à bord d’un pickup ont kidnappé un citoyen et l’ont par la suite abattu à la rue docteur Noel à Péguy Ville.
- Le 13 février, Marie Elena SAINT-LÉGER, 62 ans, a été assassinée dans sa résidence privée à Arcahaie dans une localité dénommée Meyotte.
- Assassinat de Me Yvon Pyram a Thomassin 30, le 15 février 2023, par des gangs armes de la zone.
- Le 16 février, un jeune garçon a été assassiné à Vertières dans la commune du Cap Haïtien.
- Le 17 février, deux individus présentés comme des voleurs de moto ont été lynchés par la population capoise précisément à Charrier.
- Le 18 février, le corps sans vie et ligoté d’un jeune homme a été retrouvé avec plusieurs impacts de balles à Caradeux, dans la commune de Tabarre.
- 19 février 2023, Peterson, le nom d’un soldat des forces armées d’Haïti (FAd’H) tué à Delmas 33 lors d’une altercation avec son frère d’armes.
- Le 20 février, un fêtard est tombé par balles au deuxième jour du carnaval aux champs de mars aux environs de 6h.
- Le 21 février, des individus circulant à bord d’un véhicule privé, ont criblé par balles deux personnes à Berthé dans la commune de Pétion-Ville (Ouest).
- Le mercredi 22 février dans la soirée, quatre (04) personnes dont un inspecteur divisionnaire de la PNH, Monsieur Gérard Jean Michel, ont été assassinées par des bandits armés lors d’une fusillade à Delmas 31 dans la commune de Delmas. Outre cela, deux personnes sont exécutées par des gangs armés dans une localité dénommée “Nan Vout” à Montagne Noir.
- Le jeudi 23 février, quatre personnes au moins ont été assassinées dont un employé de la TNH, Nadal Sénat et son frère, dans l’après-midi à Fort-Jacques de la commune de Pétion Ville par des gangs armés. Et un policier est tombé sous les balles des bandits, à la rue Saint-Honoré de Port-au-Prince.
- Le lundi 27 février 2023, une personne a été tuée par un individu armé qui s’identifie comme un policier dans la commune de Pétion Ville, plus précisément au bureau de l’immigration du Parc Sainte Thérèse. Aussi, dans cette même communauté soit à Thomassin, des bandits ont assassiné un chauffeur de camion dénommé Ti Walace.
- Mardi 28 février 2023, un jeune homme a été tué sur la Route de Bourdon, non loin de l’intersection menant vers la Rue Rivière.
- Un jeune homme a été tué par balles dans la localité de Diègue, commune de Pétion Ville.
- COMMENTAIRES & RECOMMANDATIONS
Ce rapport est un regard partiel sur la terrible situation sécuritaire du pays où la criminalité s’institue en norme sociale. Le pays est plongé dans une réalité cauchemardesque, et, on se demande à quoi servent les institutions démocratiques et les garanties constitutionnelles dans un pays où les gangs armés font la loi au quotidien; quand l’Etat se plie aux exigences des individus armés; quand les corps des femmes sont utilisés comme des terrains d’affrontement pour les gangs armés comme l’a mentionné le titre du rapport d’octobre 2022 du Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti-BINUH “Violence sexuelle à Port-au-Prince: une arme utilisée par les gangs armés pour répandre la peur” ?
Le droit à la liberté et à la sécurité constituent, parmi tant d’autres, les prérogatives fondamentales dont une nation ne peut se passer, car il s’agit des conditions nécessaires à la vie de chaque être humain dans une société. Attaquer le domaine de la liberté et la sécurité d’un citoyen ou d’un peuple est un affront même à leur avenir. Dans ce sens, le peuple haïtien, aspirant comme tout autre peuple à ces prérogatives, réclame de la part des autorités concernées ce à quoi il aspire le plus : la sécurité. Outre cette aspiration de tout peuple, la Constitution de 1987 amendée 2011, les conventions et traités internationaux signés et ratifiés en Haïti garantissent les droits à l’éducation, à la santé, à la vie, à la sécurité, etc. Et il devient une nécessité pour l’Etat qui est une autorité chargée de faire respecter les lois afin de permettre un climat de paix, de sérénité en garantissant la liberté des citoyens dans la société.
Le climat dans lequel le pays sévit, montre clairement le niveau de bouleversement de la psychologie de la population haïtienne face aux actes barbares posés par les gangs armés à travers tout le pays et l’indifférence de l’Etat haïtien qui, de jour en jour, perd sa notoriété comme autorité symbolique de la force et du pouvoir de régulation, de contrôle et de sanctions contre les violences et l’insécurité généralisées du pays. La population contrainte de vivre dans cette situation est devenue incapable de planifier leur avenir et de jouer leur rôle de gardienne de la souveraineté nationale puisqu’elle est prise régulièrement en chasse par des gangs armés.
Toutefois, l’OCNH constate que les deux départements les plus concernés par ces cas d’homicides sont les départements de l’OUEST et de l’ARTIBONITE, et, croit que la pacification de ces départements pourrait réduire considérablement le taux de criminalité et orienter le pays vers le rétablissement d’un climat de sécurité et faciliterait même l’organisation des élections.
En ce sens, l’Organisation des Citoyens pour Nouvelle Haïti-OCNH se sent attristée par la détérioration continue du climat sécuritaire du pays et dénonce le comportement irresponsable de l’Etat qui se contente de formuler des promesses et multiplier des points de presse sans jamais intervenir concrètement sur la situation sécuritaire du pays. De ce fait, l’OCNH demande à l’Etat de se ressaisir et de passer de la parole aux actes car le peuple haïtien n’en peut plus et la sécurité reste et demeure actuellement sa plus grande espérance.
De plus, l’OCNH est offusquée par le délabrement des institutions démocratiques du pays et de la faible volonté des autorités publiques de travailler pour remédier à cette situation chaotique. Ainsi, tout en remerciant l’international pour son accompagnement, elle profite
pour lancer un appel d’urgence à la communauté internationale qui hésite à prendre une décision finale sur la crise haïtienne notamment sur l’envoi d’une force étrangère pour accompagner et renforcer la capacité technique, opérationnelle et logistique de la Police Nationale d’Haïti-PNH, en chute libre depuis quelques temps, dans sa mission de servir et protéger les vies et les biens des citoyens.
En somme, l’OCNH recommande :
- Aux autorités étatiques de prendre les dispositions qui s’imposent pour rétablir la sécurité dans le pays notamment dans les départements les plus concernés, à savoir les départements de l’Artibonite et de l’Ouest. L’heure est à l’action.
Pour y arriver, l’OCNH suggère :
- De doter la Police Nationale Haïti (PNH) de matériels sophistiqués et un accompagnement technique par l’envoie d’une force multinationale y compris la mise en place d’un système de renseignement dynamique pour une durée et une mission bien définies établissant ses limites ;
- Définir un plan de sécurité globale en appliquant une approche participative incluant l’implication des organisations communautaires et des institutions morales.
- Prévoir un plan de réponse humanitaire pour aider les couches les plus vulnérables de la population.
En guise de conclusion :
L’OCNH, comme organisme de promotion et défense des droits humains, lance une mise en garde aux autorités de l’Etat haïtien et presse la communauté internationale d’agir le plus tôt que possible face à cette situation avant qu’il ne soit trop tard car l’heure n’est plus aux réunions sans suivies.
[1] La violence légitime développée par Max Weber (1864-1920) selon laquelle l’Etat détient le monopole de la violence légitime.
[2] Le philosophe Thomas Hobbes (1588-1679) décrit l’état de nature comme une situation de guerre dans laquelle l’homme est en possession de la violence et combat jusqu’à s’entretuer pour devenir propriétaire.

