16 octobre 2026
9 mars | « Il faut que quelque chose change ici ! » : Message des Évêques de l’Église Catholique d’Haïti
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9 mars | « Il faut que quelque chose change ici ! » : Message des Évêques de l’Église Catholique d’Haïti

Vendredi 10 mars 2023 ((rezonodwes.com))–

Chers frères et sœurs dans le Christ,

Chers concitoyens,

« Il faut que quelque chose change ici ! »

Il y a quarante ans, le 9 mars 1983, en visite sur la terre d’Haïti, auprès d’un peuple qui fut alors debout contre le joug de la dictature, le Pape Jean-Paul II lançait un cri prophétique qui fit écho à la voix des Évêques d’Haïti. En effet, la Conférence des Évêques avait choisi comme thème du Congrès Eucharistique qui s’est tenu en Haïti à la même occasion : « Il faut que quelque chose change ici ! »

Nous saisissons cette occasion pour nous adresser à vous chers frères et sœurs Haïtiens, parce que nous vous aimons et que nous sommes préoccupés par votre situation. Nous parlons aujourd’hui, pas pour alimenter la morosité de plus d’un, mais parce que nous aimons notre pays comme vous. Nous nous  rendons  compte  de  votre  lassitude, de  vos  frustrations,  de  tout  ce  qui  vous tenaille et  vous empêche de vivre. Mais nous nous rendons compte aussi des attentes et de profonds changements qui vous habitent. Nous ne sommes pas indifférents et insensibles à tout cela. Nous sommes vraiment touchés par les situations de misère et d’exclusion que vivent beaucoup d’entre vous dans ce pays. L’Église catholique en Haïti, malgré ses blessures et ses limites ne cesse jamais de marcher avec vous. Tout ce  qui touche votre  vie est  au cœur de la vie de cette Église : vos  joies  et  vos  espoirs,  vos tristesses et vos angoisses, surtout les plus pauvres, ceux qui souffrent. Tout ce que vous vivez dans votre chair trouve écho en elle (cf. Gaudium et Spes, n° 1).

Nous prenons la parole aujourd’hui, parce que tout simplement, nous sommes membres de la Cité ; parce que comme citoyens et comme chrétiens, nous ne pouvons pas nous désintéresser de ce qui touche à la vie de notre société haïtienne. Haïti appartient à tous ! Aujourd’hui, la situation de notre pays nous pousse à reprendre le même message du Pape Jean-Paul II : « Il faut que quelque chose change ici ! »

En  regardant  en  face  les  dures  réalités  d’alors,  caractérisées  par  un  pouvoir  autocratique  qui opprimait les citoyens, l’Église se devait de cristalliser la clameur de ce peuple qui aspirait tant à une société libre et démocratique. Mais le changement de régime politique, qui survint peu de temps après la visite du Saint-Père, n’a pas comblé les espérances du peuple dont les attentes ont été déçues. Plus les années passent, plus l’unité patriotique qui venait à bout du régime despotique se désagrégeait pour laisser la place à la division. S’en suivirent des querelles intestines incessantes qui engendrent la mauvaise gouvernance illustrée par l’impunité, l’injustice, l’inégalité excessive, la corruption, la violence, etc… Avec le temps, ces travers qui deviennent systémiques gangrènent tout le corps social et érodent les conditions de vie de nos sœurs et frères dont un grand nombre vit dans la misère la plus abjecte.

Au cours de ces dernières années, nous avons assisté à une ingénierie du mal orchestré savamment dans le but de casser tous les ressorts qui supportaient encore les pans de notre société. La violence systématisée et planifiée défie les Autorités et les Forces publiques. Sans le moindre risque d’être inquiétés,  les  gangs  armés  revendiquent  leurs  crimes  abominables  :  vol,  viol,  pillage,  incendie, enlèvement,  meurtre.  Partout  dans  le  pays,  ils  multiplient  les  démonstrations  de  force,  occupent chaque  jour  de  nouveaux  espaces  sous  le  regard  impassible  des  autorités  dont  l’indifférence  et l’inaction  sont  plus  que  déconcertantes.  Comment  des  gouvernants  qui  sont  censés  défendre  et protéger les citoyens peuvent manifester autant de passivité face à une violence aussi cruelle qui plonge toute la société dans une angoisse et un désespoir collectifs ? Que résonne dans leurs oreilles et dans leurs cœurs ce cri lancinant de tout un peuple : « Il faut que quelque chose change ici ! ». Et c’est maintenant !  Nous ne pouvons plus compter les exactions et les crimes commis par ces bandits dont le nombre croît de manière exponentielle.  Il ne reste plus un endroit sûr où vivre dans le pays. Pour sortir de chez eux et y revenir, les citoyens sont à la merci des gangs armés qui imposent leurs lois.

Devant l’indifférence et l’inaction totales des Autorités de l’État, allant jusqu’au mépris du peuple souffrant,  laquelle  s’ajoute  aux  promesses,  à  chaque  fois  déçues,  des  pays  amis,  d’aucuns  se demandent si le pays n’est pas l’objet d’une vaste conspiration aux objectifs inavoués. Il est clair que seuls, nous ne pouvons pas combattre ce mal qui a poussé de si nombreuses racines dans notre pays. Au nom de la solidarité internationale et de la fraternité universelle, la Société des Nations se doit de se manifester à un moment où tout un peuple est exposé à la terreur des gangs qui n’épargnent ni femmes ni enfants ni les personnes malades. Le temps est à l’action concrète. L’aide dont notre peuple a  besoin  aujourd’hui  doit  se  définir  en  fonction  de  ce  qu’il  vit  véritablement  et  de  ses  propres aspirations au bien-être et à la justice. Le chemin du relèvement d’Haïti est celui de la fraternité et de l’amitié sincères.

Comme le Christ Ressuscité sur le chemin d’Emmaüs, l’Église entend réveiller les consciences et les cœurs, et raviver l’Espérance, grâce à la lumière de l’Évangile qui est un message de Paix et d’Amour. Aussi, chers concitoyens, nous vous interpellons, en vous invitant à revenir à la Paix, à la Fraternité et au Respect de la vie qui est sacrée.

La gouvernance du pays doit tenir compte du Bien Commun et de l’intérêt collectif en neutralisant toute tentation de recherche éventuelle d’intérêt personnel ou de clan. C’est la voie royale menant à une société ouverte à la participation de tous ses citoyens à travers des mécanismes consensuels. Aussi  en  appelons-nous  à  la  sagesse  des  tenants  du  pouvoir  de  favoriser  un  climat  de  confiance susceptible d’attirer les courants divergents à un dialogue franc qui place le pays au-dessus de toute considération de chapelle. Nous les exhortons à agir vite avant qu’il ne soit trop tard.

Nous interpellons avec gravité la conscience de tous ceux qui financent et entretiennent avec cynisme ces violences. Vos vies et celles de vos proches sont sacrées, mais sachez que chaque vie est tout aussi  précieuse.  Notre  vie  à chacun a  une  valeur  inestimable.  Prêtez l’oreille au gémissement  du nombre incalculable d’innocents qui vous demande d’arrêter la terreur.   Nous vous en conjurons, renoncez à cette violence qui asphyxie nos enfants et qui détruit nos sœurs et frères Haïtiens !

Les victimes, quant à elles, doivent obtenir justice et réparation. Le peuple en a assez ! Il n’en peut plus! Il est vraiment temps que quelque chose change pour de vrai sur cette terre en faveur de ce peuple  bafoué,  humilié,  violenté  !  Il  est  vraiment  temps  «  que  les  « pauvres »  de  toutes  sortes  se reprennent à espérer » (Saint Jean-Paul II).

En confiant le peuple souffrant d’Haïti au Christ Jésus, qui a connu Lui-même la souffrance et les épreuves jusqu’à la Croix, nous Lui demandons la grâce de l’Espérance afin de continuer à croire au salut de ce pays et d’y travailler de toutes nos forces et de tout notre cœur.

7. Que la Bienheureuse Vierge Marie intercède pour nous en vue d’un dénouement heureux de cette situation tragique sans précédent par le dialogue et la réconciliation ! Que Dieu vous bénisse et bénisse Haiti !

Donné au Siège de la CEH, le 9 mars 2023, en ce 40ème  anniversaire de la visite de saint Jean-Paul II en Haïti.

Suivent les signatures des Évêques de l’Église Catholique en Haïti :

Mgr Launay SATURNÉ

Archevêque Métropolitain du Cap-Haïtien

Président de la CEH

Mgr Max Leroy MÉSIDOR

Archevêque Métropolitain de Port-au-Prince

Vice-Président de la CEH

Mgr Désinord JEAN Évêque de Hinche Économe de la CEH

Chibly Cardinal LANGLOIS Évêque des Cayes

Conseiller

Mgr Pierre André DUMAS

Évêque d’Anse-à-Veau / Miragoâne

Mgr Joseph Gontrand DÉCOSTE, SJ Évêque de Jérémie

Mgr Marie Érick Glandas TOUSSAINT Évêque de Jacmel

Mgr Yves Marie PÉAN, CSC Évêque des Gonaïves

Mgr Quesnel ALPHONSE, SMM. Évêque de Fort-Liberté

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