par Henri Piquion
Mardi 28 février 2023 ((rezonodwes.com))–
L’Haïtien qui vit à Montréal s’est levé ce matin (27 février 2023) et a vérifié la température comme il le fait chaque jour. Démarche routinière dont il connaît déjà les résultats. Il dira que c’est ainsi. Ceux qui vivent en Haïti, notamment à Port-au-Prince, se sont demandé à leur réveil combien de leurs voisins, de leurs amis et connaissances ou de leur famille ont été kidnappés depuis ce matin. Démarche routinière dont ils connaissent déjà les résultats mais ils ne diront pas que c’est ainsi car il ne doit pas en être ainsi. Une même nationalité, deux mondes. Dans l’un, c’est le règne de la loi et de la responsabilité; dans l’autre, la dictature des gangs, la peur de circuler ou même de rester chez soi car depuis récemment des gens se font kidnapper dans leur propre domicile.
Ces deux mondes ne se rencontreront pas de sitôt, mais il arrive parfois que dans celui de la peur quelqu’un pousse un cri pour refuser la résignation, les explications faciles, mais surtout pour nous invit4er à réfléchir en nous demandant honnêtement, sans nous culpabiliser d’aucune sorte, dans quelle mesure nous n’avons pas capitulé devant nos bourreaux, dans quelle mesure nous n’avons pas inconsciemment accepté la défaite, ce qui expliquerait notre silence organisationnel collectif, même si individuellement et en privé nous exprimons notre colère et notre honte d’avoir perdu le pays que nous devions laisser à nos enfants. De l’avoir perdu dans les conditions les plus humiliantes. Dans Le poids des mots Patrice Dalencour vient de pousser in tel cri sous la forme d’une succession de réflexions qui pourraient chacune faire l’objet d’une analyse indépendante, non pour dénoncer une supposée complicité passive, mais pour nous proposer par l’exemple de faire ce que nous avons évité de faire depuis 1986, qui peut nous aider à comprendre comment nous n’avons pas fait de nous, un pays, un état, un peuple, une nation, en faisant l’histoire qui nous était accessible.
Au lieu de réfléchir pour devenir un pays après 30 ans d’une dictature qui ne s’est pas faite toute seule, nous avons réduit notre parole à des slogans cruellement vides de sens: makout pa ladan, chimèr pa ladans, fraph pa ladan, anafalbèt pa bèt, pè lebrun sé démokrasi dirèk, viv pè lebrun, ba yo sa yo mérité, boujwa tilolit, boujwa patripòch, etc. Pendant que nos réflexions se limitaient à des slogans, ces gens à qui nous donnions par ailleurs des armes et des motocyclettes s’organisaient pour devenir les gangs de kidnappeurs et de violeurs qui ont pris le contrôle du pays au point que “… silencieusement un transfert des pouvoirs régaliens et de différents attributs de souveraineté s’opère au détriment de l’État et au profit de ces gangs et de leurs commanditaires …”
Dans ces conditions il est inacceptable que des laboureurs de mots, en mal de lecteurs et d’auditeurs, expliquent le comportement criminel des gangs par la misère dont ils ont toujours été victimes. Ils prétendent que la misère engendre la violence et que celle-ci se développe en révolution. Ces défenseurs des gangs n’ont certainement pas lu les bons textes. Il n’y a jamais eu dans l’histoire de l’humanité des mouvements de violence devenus révoltes et révolutions qui ne fussent d’abord des mouvements revendicateurs, c’est-à-dire ancrés dans un discours qui ne soit à la fois critique et judicatif sur le passé et proposition d’un avenir dont cette violence accouchera. Même quand ce discours se réduit à ce qui a l’air de n’être qu’un slogan: LIBERTÉ OU LA MORT. Nous n’aurions pas eu les nombreuses victoires enregistrées à St-Domingue entre 1791 et 1803 et finalement Vertières sans ces quatre mots qui résument à eux seuls l’idéologie qui animait les esclaves, une idéologie, c’est-à-dire un discours qui juge l’histoire vécue et programme l’histoire à vivre. Il est évident que l’histoire se fait aussi par la parole. “Par elle et en elle s’élabore la pensée (…) (Et elle) nous trace en pointillé une ligne de conduite.” J’ai compris que Patrice Dalencour nous dit qu’il y a une réalité qui est celle de la violence des gangs; que nous devons la nommer avec précisions et dans toutes ses dimensions, car c’est en la nommant et par notre façon de la nommer que nous parviendrons à la modifier.
Les gangs dont nous devons nous débarrasser sont des criminels. La misère existe. Dans ce contexte elle n’est qu’un prétexte retenu par des gens qui n’ont rien à proposer comme explication de la criminalité contemporaine. Par des gens qui n’ont surtout aucun programme de lutte contre elle. S’ils en avaient on l’aurait su car ils l’auraient appliqué depuis près de 40 ans qu’ils sont au timon des affaires. La misère doit être dénoncée et combattue, mais cela ne peut commencer que par l’élimination des gangs qui ont fermé ou bloqué le fonctionnement de plus d’écoles, de centres de soins et de petits commerce que jamais auparavant.
Que faire? Avant de reproduire ce que Patrice Dalencour répond à cette question, je voudrais dire que les mots auxquels nous devons donner du poids pour gagne la guerre que les bandits mènent contre le pays sont les suivants: organisation, résistance, solidarité, refus du chantage et de la soumission.
Mais lisons la réponse de Patrice Dalencour: “Il importe dans l’urgence de l’heure, que nos prises de parole visent à soutenir ceux qui sont dans l’épreuve et à entretenir la révolte de l’opinion publique, non à miner son moral. Que les déclarations des patriotes exigent des gens au pouvoir (ou qui y aspirent) (…) Qu’ils utilisent leur position pour constituer un groupe de travail incluant les responsables sectoriels, les spécialiste et les compétences nationales en la matière. Qu’à ce “think tank” soit donnée le mandat de produire dans un délai à fixer (…) L’indispensable plan de lutte contre l’insécurité. Ce plan (…) Qui seul permettra de coordonner les actions et de donner du contenu crédible, acceptable et concret aux demandes de support extérieur.”
Henri Piquion
27 février 2023

