par Ducasse Alcin
Au beau milieu de la campagne électorale de 2016, Donald Trump déclara ceci : » Même si je me mettais à tirer sur les gens en plein cœur de la cinquième avenue, cela ne dissuaderait pas mes électeurs de voter pour moi pour autant ».
Il ressort de cette déclaration deux vérités fondamentales : 1) monsieur Trump possédait une rare maîtrise de la psychologie de ses partisans et 2) il faisait montre d’une prescience intuitive qui lui permettait d’anticiper les événements.
Les avis sont presque unanimes à dire que, depuis Nixon, les États-Unis n’avaient jamais élu un président aussi dévoyé et corrompu comme ce monsieur. Son nom figure en 2ème position dans la liste des 10 chefs d’état les plus vilains de l’histoire du pays.
Même s’il n’a pas encore sorti son révolver pour tirer littéralement sur les gens, que de vies ont été fauchées à cause de son égo maladif et sa mythomanie. En outre, les scandales et les dérives qui ont émaillé ses quatre ans de mandat sautent aux yeux. Si on se mettait à les comptabiliser, ce serait nettoyer les écuries d’Augias tellement ils sont astronomiques!
Alors que certains politiciens verraient leur carrière politique se bousiller pour un millième de ce qu’a fait Trump, lui en revanche, s’en est tiré impunément indemne jusque-là pour des crimes encore plus répréhensibles.
La vérité est que s’agissant de l’ancien président, on ne peut pas utiliser l’aune traditionnelle avec laquelle on mesure les gens normaux. Dans son monde à lui, la Constitution, les lois auxquelles toute personne décente devrait se courber ne sont que de la paperasse à ses yeux. Il s’en fout pas mal.
Toutefois, selon toute apparence, on assiste à une sorte de renversement de la situation. L’impunité dont jouit monsieur Trump est sur le point de s’évaporer. L’heure de la reddition des comptes semble être sonnée. Qu’est-ce qui nous fait dire cela?
On sait que depuis deux ans, une commission d’enquête bipartite de la Chambre des Représentants s’était donnée pour tâche d’investiguer sur le mouvement insurrectionnel conduit par Donald Trump le 6 janvier 2021—lequel mouvement s’est soldé par la mort de quatre personnes dans l’enceinte inviolable du Capitole.
Après une exhaustive investigation où de nombreux témoins —dont des officiels et proches de l’ancien président— ont été auditionnés, les 9 membres de la commission ont bouclé leurs travaux vendredi dernier. Ils en on profité pour faire une requête formelle auprès du ministère de la justice, en vue de mettre l’action publique en mouvement pour la mise en examen et le procès de l’ancien président.
Beaucoup interprètent cette démarche comme une tactique de la part du comité à forcer la main à Merrick Garland pour qu’il se décide enfin à agir. Car ce dernier donne l’impression d’avancer mollo mollo dans le dossier. Elizabeth Cheney, Vice-présidente de la Commission s’est montrée très tranchante sur cette question quand elle dit qu’il faut enlever toute possibilité de voir Donald Trump briguer des postes électifs à nouveau dans sa vie.
La circonspection du gardien des Sceaux des États-Unis lui a valu un déluge de critiques de la part de l’aile progressiste du parti démocrate qui voit en lui une chiffe molle. Toutefois son attitude peut s’expliquer du fait de sa réputation d’homme de loi méticuleux qui passe au crible tous les petits détails avant de bâtir sa conclusion. Il avance à pas feutrés car il sait qu’il est en train de marcher sur des œufs. En effet, à l’exception d’Ulysses Grant qui a été arrêté en 1872, il n’y a aucun autre cas jurisprudentiel où un ancien président américain a été mis sous les verrous.
Donald Trump est donc devenu une patate chaude entre les mains de la justice américaine. L’idée même de devoir le traîner devant les tribunaux est en soi quelque chose sorti des sentiers battus, vu son statut d’ancien président. Il faut prendre en compte aussi qu’en dépit de ses agissements antidémocratiques, l’ancien magnat de l’immobilier garde toujours une popularité non négligeable au sein de son parti, bien que ces jours-ci cette popularité semble se désagréger. Dans le cas hypothétique où il serait embastillé, cela pourrait aliéner ses partisans qui continuent de croire en lui.
Il est facilement discernable que la situation de l’ancien président crée un malaise palpable au sein de l’administration Biden. C’est très dilemmatique pour ce dernier d’être le premier président à envoyer son opposant croupir en taule. Les Américains ont beau être responsables de certaines turpitudes à l’étranger, sur le plan interne en revanche, ils font tout pour garder une certaine harmonie au sein de leur société.
En outre, Biden veut toujours projeter de sa personne l’image d’un unificateur, d’un « deal breaker ». Il ne souhaiterait pas que cette perception soit ternie suite au remue-ménage qu’une telle action pourrait entraîner. Cela ne manquerait pas d’attiser les tensions déjà existantes qui mettent la cohésion sociétale américaine à rude épreuve.
Mais des deux côtés le mal est infini. Car si on ferme les yeux sur les forfaitures de l’ancien occupant de la Maison Blanche, cela aurait pour conséquence de détruire la foi des gens dans le système judiciaire américain déjà titubant.
Comment en effet convaincre le simple demeurant à accepter le concept « nul n’est au-dessus de la loi » s’il voit que la formule ne s’applique que dans son cas, alors que les grosses pointures de la trempe de monsieur Trump piaffent et piétinent la loi à leur gré tout en bénéficiant d’un blanc-seing.
Au point où en sont les choses, on peut anticiper qu’il y aura certainement un procès contre l’ancien président. Ne pas l’engager enverrait un très mauvais signal au reste du monde qui veut croire encore dans la démocratie américaine. L’application et le respect de la loi font partie de ce qu’on pourrait qualifier de substratum de tout régime démocratique. Si rien n’est fait, on risque de laisser un terrain fertile où d’autres politiciens animés de la même propension dictatoriale que Trump de répéter les mêmes délits.
Il est probable qu’on assiste à un scénario où Trump serait jugé et condamné par un tribunal tout en évitant la prison parce que bénéficiant de la grâce présidentielle de la part de Biden. Un Trump condamné puis absous enlèverait toute possibilité qu’il brigue des postes électifs. Il ne disposerait que de sa bouche pour causer des ennuis. Biden passerait aux yeux de la postérité comme un chef d’état indulgent qui, à l’instar de Gerald Ford, a évité la prison à son prédécesseur.
Ducasse Alcin

