par Henri Piquion
Vendredi 8 juillet 2022 ((rezonodwes.com))– Les anniversaires se suivent. On peut dire avec la même conviction qu’ils se ressemblent et qu’ils n’ont rien en commun. Et on aura raison.
Il y a quelques jours on se souvenait du coup d’état qui, il y a 34 ans, avait brusquement mis une fin au gouvernement du Président Leslie Manigat, à l’expérience Manigat. C’était une expérience à plusieurs égards. Manigat était le premier président à avoir succédé à la longue dictature des Duvalier. Son gouvernement était la première expérimentation de la Constitution de 1987 qui imposait un exécutif bicéphal dont le Premier ministre devait théoriquement être issu de la majorité au parlement. Traumatisée par le contrôle hégémonique des Duvalier sur les forces normales de répression et par le dédoublement de celles-ci par le corps des Volontaires de la Sécurité Nationale (VSN), la Constitution de 1987 avait enlevé au Président de la République le contrôle pratique des Forces Armées d’Haïti (FAd’H) et des forces de police, si on admet qu’il en existait, ainsi que toute possibilité d’assurer sa sécurité personnelle.
Malgré tout, Manigat ambitionnait de réformer l’état et la société en commençant par le remaniement du Conseil des Ministres, c’est-à-dire du gouvernement, dont la nature est d’être l’appareil de gestion politico-administratif de l’état. Il n’y a pas d’administration publique sans gouvernement; sans gouvernement il n’y a pas d’état, pas d’entité qui synthétise, contrôle, oriente les projections de la nation dans l’histoire à venir. On pourrait dire qu’il n’y a pas de nation sans un gouvernement à son service. D’Aristide à Ariel Henry nous faisons tragiquement l’observation de la dilution de la nation consécutive à la disparition de l’état par absence d’une instance qui tienne lieu de gouvernement. Le coup d’état contre Manigat ne doit pas être exclu de la liste des événements qui ont conduit au kidnapping du pays par les gangs chimérisés, pâles imitations des macoutes duvaliéristes, et par la soi-disant « communauté internationale » qui se sont avec le temps substitués aux gouvernements établis et aux politiciens qui les ont engendrés aux seules fins de monopoliser le pouvoir d’état. En voulant le faire ils ont détruit l’état. Le 19 juin 1989, au premier anniversaire du renversement de Manigat, j’ai publié un article dans le journal l’Union, Il y a un an. Dans cet article je soutenais que le gouvernement de Manigat n’a pas été renversé par un coup d’état militaire stricto sensu, mais que les militaires ont parachevé, parce qu’ils étaient les seuls à pouvoir le faire, un coup d’état parlementaire commencé dès le premier jour où les nouveaux députés et sénateurs ont compris que la Constitution de 1987 leur donnait le pouvoir d’arrêter une réforme dont ils ne comprenaient pas la portée historique, une réforme dont ils ne voyaient même pas que c’en était une, qui n’était pour eux que l’occasion d’affirmer qu’ils n’étaient plus des « députés j’approuve », mais qu’ils détenaient un pouvoir qui reste théorique tant qu’il ne s’oppose pas à un autre pouvoir.
Aucune des Lois organiques proposées par le gouvernement Manigat n’a été votée. Elles n’ont même pas été lues par la majorité des députés et des sénateurs qui devaient décider de leur sort. Les parlementaires de 1988 n’ont jamais compris, jusqu’à ce qu’ils se fussent tirer dans les pieds en renversant Manigat, que l’administration du pouvoir n’était qu’un enjeu apparent, mais qu’il s’agissait plutôt de la constitution d’une nation, objectif pour lequel les Haïtiens se sont battus pendant les deux décennies de l’occupation militaire du pays par les États-Unis, et depuis 1934 dans les contradictions mises en place par l’occupant qui est « parti » (sic) en laissant le pays divisé en couples contradictoires. L’occupation militaire permanente du pays par les États-Unis ne doit pas être exclu de la liste des événements qui ont conduit au kidnapping du pays par les gangs chimérisés et le Core group qui se sont avec le temps substitués aux gouvernements d’Haïti dont les responsables apparents s’agitent dans des Accords sans suites pour nous faire croire qu’ils préparent l’avenir.
Il y a un an aujourd’hui l’assassinat sauvage du Président de la République Jovenel Moïse mettait brutalement fin à son gouvernement. Déjà on pouvait parler de l’expérience Moïse car pour la première fois depuis la mise en place du système Duvalier-Aristide qui dure encore, un président issu de ce système a pris position contre le détournement de la richesse et des ressources nationales par une infime minorité pendant que la population croupit dans la misère et que les groupes qui constituent les classes moyennes s’appauvrissent chaque jour de plus en plus. Moïse n’avait certainement pas une vision claire d’une société à construire qui serait le siège d’une nation. Il est cependant remarquable que quelque temps après le début de son mandat, insatisfait du caractère traditionnel et de la dépendance des membres de son gouvernement vis-à-vis des politiciens et surtout de ceux qui avaient financé son élection, il avait entrepris par lui-même des démarches auprès d’un individu connu avec qui il a discuté de l’orientation nationaliste, souveraine et progressiste à donner à son gouvernement si celui-ci acceptait d’être le Premier ministre.
Ti moun du PHTK et de la bourgeoisie locale, il n’a pas été autorisé à choisir un Chef de gouvernement. Il devait accepter ceux qu’on lui imposait. Mais il fallait plus que de l’empêcher d’être un vrai président: il fallait invalider à l’avance ce qu’il ferait ou dirait, s’il avait la velléité de faire ou de dire quoi que ce soit. Deux journalistes vedettes se sont alors donné comme mission de remplir cette tâche, l’une à la radio s’adressant quotidiennement à un public créolophone, l’autre écrivant régulièrement en français dans les colonnes du Nouvelliste pour un public de petits-bourgeois à demi scolarisés en attente d’une vie meilleure ou d’un exil au Chili. Leur rôle était d’affaiblir Jovenel Moïse politiquement, de le décrédibiliser auprès de la population. Nos deux journalistes, et d’autres aussi dans une moindre mesure, n’ont fait ni mieux ni pire que les parlementaires de 1988 qui pensaient qu’il était dans leur nature de s’affirmer en s’opposant, et qu’en conséquence leur fonction était d’empêcher le gouvernement de fonctionner. Ils ont fait ce pour quoi ils étaient nourris, et nul ne peut les accuser d’avoir été consciemment complices, avant le fait, des tueurs qui sont intervenus par la suite pour torturer le Président de la République avant de l’achever. On peut par contre leur reprocher d’avoir écrit et déclaré, dès le lendemain que Jovenel était responsable de sa mort, qu’il l’avait cherchée en abordant des dossiers chauds et en s’attaquant à plus fort que lui. Leur logique est simple: un Chef de l’état et tout responsable politique doivent se taire, s’enrichir et laisser faire. Qu’importe que le pays devienne le royaume des gangs chimérisés qui kidnappent, violent, volent, incendient et parcellisent les villes et les villages en petits duchés où ils font la loi sous l’œil bienveillant et complice des autorités chargées de transformer le territoire de la République en une Cité (en son sens premier), un lieu de communication, de bien-être, de création, d’égalité et de justice.
Manigat avait des moyens qui lui auraient permis dans le moyen-long terme de réussir son expérience. Il avait la culture, la maîtrise du verbe, les références historiques, la passion du pays et un programme de gouvernement élaboré jusque dans certains détails. Il a mis tous ces éléments dans une entreprise pédagogique qu’il a appelée les TI KOZÉ ANBA TONNÈL qui rappelaient à ceux qui en étaient informés les AUDIENCES que les présidents donnaient le dimanche avant l’occupation américaine. Jovenel ne disposait pas de ces atouts-là, sauf peut-être un certain attachement au pays. Son programme s’est imposé à lui au jour le jour quand il découvrait que les politiciens et les hommes d’affaires qui avaient de lui un président avaient pillé le pays et sciemment bloqué son développement. N’ayant pas les habiletés discursives pour contre-attaquer dans la guerre idéologique que lui faisaient les deux journalistes maître de la plume et maîtresse de la parole, il a inventé la pédagogie de la caravane. On le voyait partout sauf au Palais National où il aurait dû être, d’où il aurait dû coordonner les opérations sur le terrain. Il était partout, couvert de poussières, une paire de bottes aux pieds, haranguant la foule, développant des détails de dossiers techniques, certains qu’il ne pouvait pas perdre ce combat dans lequel il s’était engagé. Il était sincèrement persuadé que rien ne pouvait lui arriver parce qu’on lui aurait conseillé de déclarer partout « Mwen kroké nan gòj-a-yo ».
Le 19 juin 1988 il n’y a eu ni mort ni blessé. Il a été dit par la suite que les militaires ont utilisé des balles d’entraînement. Le 7 juillet 2021 le Président de la République a été battu, humilié, torturé, puis achevé de rafales d’armes automatiques. Il faut croire qu’en Haïti on ne doit pas vouloir du bien pour ses concitoyens.
Commentant l’assassinat de Jovenel quelqu’un m’a dit « Jovenel antré nan ron san baton! » La même remarque peut être faite de Leslie Manigat. Par opposition on dira que si les Duvalier ont pu rester près de 30 ans au pouvoir, c’est parce que « yo té gen baton! » Allons-nous mécaniquement conclure que pour servir son pays et le transformer dans le long terme en une Cité, une terre de démocratie et de liberté, il faudra faire comme les dictateurs contemporains et s’armer de macoutes, de chimères et de mawozos? La réponse sera OUI à moins que nous n’invitions les Haïtiens à une compréhension de leur histoire qui les aide à se voir différemment dans l’avenir de ce que le présent leur permet d’espérer. C’est dans cette perspective qu’il y a environ un an je me suis adressé à des gens que je connais, avec qui j’ai eu d’étroites relations politiques et parfois d’amitié, « … des gens qui espéraient contribuer à la modernisation et à la démocratisation de la vie politique du pays … » ainsi qu’à d’autres que je connais dans d’autres circonstances, ainsi qu’à d’autres encore que je connais moins ou pas du tout, mais qui souffrent physiquement de ne rien pouvoir faire pour éviter que Haïti notre pays, ne soit demain effacé de la liste des nations souveraines et civilisées pour les inviter à fonder « … un mouvement de réflexions, d’animation-formation et d’actions politiques sous le nom de MOUVEMENT NATIONAL DE LA SOLIDARITÉ (MNS) dans le but d’orienter notre pays vers un destin différent de celui auquel la conjoncture semble le destiner. … ». Il s’agit d’un « mouvement » politique de réflexions et de propositions, et non d’un « parti » politique qui va au lendemain de sa fondation partir à la conquête du pouvoir. Au contraire, il aura atteint son but s’il parvient à convaincre les Haïtiens qu’ils sont « … les envers les uns des autres incapables de rien réaliser de solide, de significatif et de permanent l’un sans l’autre … »
À la parution de ce texte POUR UN MOUVEMENT NATIONAL DE LA SOLIDARITÉ j’ai reçu des réponses de compatriotes qui étaient prêts à s’engager dans un tel projet. Malheureusement il a été publié pendant que la pandémie de Covid-19 interdisait certaines activités. En même temps j’ai eu à faire face à des cas de maladie et même au décès d’une de mes sœurs.
Un an après la mort de Jovenel Moïse c’est peut-être l’occasion de nous rappeler que depuis 1957, 1986, 1991 nous répétons quotidiennement que le pays doit vivre humainement. Le pays, ce sont les Haïtiens et les Haïtiennes de toutes les origines, de toutes les fortunes, de toutes les croyances et cultures, incluant ceux qui ont un jour se sont questionnés sur leur attachement à ce pays qui ne leur offrait rien, mais sans l’avoir jamais trahi.
N.B. J’avais terminé ce texte. Juste avant de vous l’envoyer par courriel un ami m’a fait parvenir une chronique de Lyonel Trouillot parue dans Le Nouvelliste. Dans cette chronique, ne pouvant pas demander que Jovenel Moïse soit ressuscité pour être réassassiné parce qu’il le mérite, il l’a fait lui-même. Ceux qui demandent Justice pour Jovenel Moïse liront certainement ce texte avec intérêt.

