27 octobre 2026
In memoriam Tony Cantave (2 Septembre 1945 – 12 Juin 2021)
Actualités Société

In memoriam Tony Cantave (2 Septembre 1945 – 12 Juin 2021)

TONY CANTAVE (2 Septembre 1945  –  12 Juin 2021)

Nous n’y pouvions rien. Si Tony a pu mourir malgré nous, c’est que vraiment nous n’y pouvions rien car nous ne l’aurions pas laissé partir si tôt. Nous avions encore besoin de lui, de son amitié malgré la distance, malgré les distances, de son intelligence, de son honnêteté, de tout ce qu’il représentait pour ceux qui l’ont connu comme collaborateur fiable, intellectuel imaginatif ou patriote militant.

Nous avons fait notre exil ensemble à Montréal à nous demander chaque jour quoi faire pour que quelque chose change en Haïti afin que nous puissions y retourner, et aussi quoi faire, comment nous préparer, pour qu’à notre retour nous soyons immédiatement utiles à ce pays que nous pensions connaître parce que nous y étions attachés. « Nous », ce n’était pas que lui et moi. C’était toute une génération née dans la décennie qui a suivi la désoccupation, et même un peu avant pour les aînés et jusqu’à la veille de la dite « révolution de 1946 » pour les plus jeunes.

Tony était sur tous les fronts, en particulier sur ceux de l’éducation et de la communication. En plus de ses activités au sein de l’Association des enseignants d’origine haïtienne au Québec, il a été le représentant du journal new-yorkais Haïti Progrès qui lui doit beaucoup en crédibilité. On se souviendra aussi de sa collaboration avec Karl Lévesque dans l’émission radiophonique hebdomadaire Les Flamboyants écoutée chaque dimanche par la grande majorité des Haïtiens du Montréal métropolitain.

À la suite du 7 février 1986 Tony ne s’est pas posé beaucoup de questions sur ce qu’il devait faire. Après des années à dire qu’il retournerait à la chute de Duvalier, il est retourné au pays avec sa famille, apparemment sans regret mais plutôt avec la conviction qu’il avait quelque chose à lui offrir pour son développement et sa modernisation, et qu’il s’était préparé pour remplir cette mission qui n’était déjà plus un rêve.

Arrivé en Haïti il rejoint tout de suite le Ministère de l’Éducation Nationale (MEN) où par chance, après quelques mois de dérive sans destination ni boussole, est arrivé un  nouveau Ministre, Patrice Dalencour. À temps, car Tony commençait à se demander en privé s’il allait pouvoir y rester. Quoique fonctionnaire il était souvent au cabinet comme s’il en avait été un membre. Il s’est vite rendu compte qu’une structure manquait dans l’organigramme du MEN. C’est donc lui qui a conçu et suggéré la création de la Direction de la Formation et du Perfectionnement (DFP) au Ministre Dalencour qui en a vu l’intérêt dès la première présentation. La DFP a donc été créée par le ministre et a commencé à fonctionner avant même sa fondation officielle.

La DFP est une structure administrative légère mais un organisme complexe à cause de ses interactions avec notamment la Direction de l’Enseignement Fondamental et l’Institut Pédagogique National (IPN) et avec le terrain privilégié que sont vite devenus les écoles du pays en-dehors, leurs instituteurs et leurs élèves. Le terrain n’était pas seulement dans les campagnes. Il s’étendait aussi dans les villes dont certaines écoles avaient été borlettisées par une réforme surpolitisée qui n’avait pas compris qu’elle pouvait être la pierre et le ciment de l’Haïti d’après le 7 février 1986, et même d’après le 1er janvier 1804. La DFP ne pouvait pas se satisfaire de former les instituteurs aux procédures techniques de la pédagogie moderne. Elle a aussi participé à l’élaboration et à l’évaluation des matériels didactiques qui devaient être adaptés à nos moyens, à nos besoins, à la réforme mentale de la Réforme et aux ambitions de souveraineté culturelle formulées dans la Constitution de 1987. (La langue, c’est la culture et vice versa. Quand l’une s’abâtardise, l’autre se putréfie.)

Parce que les matériels didactiques ne se limitent pas aux livres, cahiers et autres supports immédiats de la pédagogie, mais aussi au mobilier, aux murs et jusqu’aux toitures des lieux d’enseignement, la DFP a eu des rapports réguliers avec la Direction du Génie Scolaire (DGS) dirigée par Claude Dauphin prématurément disparu; et parce que le premier matériel didactique est l’élève lui-même dont la présence doit être assurée[1]. Ce sont aussi son environnement physique et affectif et sa situation globale. Avec l’arrivée de la DFP la Direction de la Planification Scolaire (DPS) dont le personnel éminemment compétent se désennuyait en faisant de la modélisation mathématique, a pu enfin remplir sur une base régulière l’une des tâches que lui avait assignées le législateur : localiser dans l’espace et dans le temps la clientèle potentielle (de tous les âges) du MEN, définir son profile socio-économique et faciliter ainsi l’élaboration de politiques éducatives et de programmes d’enseignement rationnels donc adaptés.

La DFP n’a pas fait que ça. Pierre A. Simon qui la co-animait avec Tony Cantave n’a eu aucune difficulté à convaincre le Ministre et ses collègues que si dans un premier temps la clientèle prioritaire de la formation devait être l’ensemble des instituteurs des zones défavorisées, le perfectionnement, dans au moins certaines de ses modalités, devait concerner l’ensemble des fonctionnaires et de la population. Il avait observé, et tout le pays avec lui, que les bourses de perfectionnement à l’étranger étaient systématiquement offertes aux mêmes individus quels que soient leurs champs de compétence, …quand ils en avaient. Imaginez que quelqu’un, le plus souvent quelqu’une, peut se voir offrir au cours de la même année deux (2) ou même trois (3) bourses d’étude ou de perfectionnement à l’étranger, des bourses qui n’ont aucun rapport entre elles, ni aucun rapport avec ses activités professionnelles. Parfois l’unique compétence de la bénéficiaire, qui dans certains cas n’est même pas une fonctionnaire, est d’être l’épouse ou la bonne amie d’un gros zotobré. Le décret préparé par Pierre A. Simon lui a valu de l’intimidation et même des menaces précises auxquelles il a résisté. Rien d’irréversible ne lui est arrivé, mais ça aurait pu mal se terminer. Heureusement qu’entre le 7 février 1986 et le 7 février 1991, malgré les difficultés que les observateurs ont rapportées, les porteurs d’espoir pouvaient faire face à ceux qui vivaient encore dans le passé récent.

J’ai aussi connu Tony ailleurs qu’au MEN. À Port-au-Prince certainement, mais d’abord à Montréal où son impatience le rendait sympathique. En 1985 il était évident pour les observateurs informés que le camp duvaliériste s’essoufflait. Tony a voulu faire le point. Il m’a alors convaincu de donner à Haïti Progrès une très longue interview sur le Collectif Paroles et sur la gauche. Cette interview a paru dans deux (ou peut-être trois) numéros consécutifs du journal. À l’époque, entre 1986 et 1988, elle a servi de base de discussion pour des groupes de jeunes de l’intérieur qui ont cherché à me rencontrer après mon retour.

Tony et moi étions des amis. Après le coup d’état de septembre – octobre 1991, que nous avons compris différemment un froid s’est établi entre nous qui a duré jusqu’à sa mort même si au cours des ans sa perception des événements et des personnalités politiques a, parait-il, évolué sensiblement. De mon côté, j’ai toujours regretté que la politique m’ait séparé d’un homme honnête, courageux, attaché à notre pays pour lequel j’avais l’amitié d’un grand frère. Nos points de vue étaient opposés sur cette nouvelle conjoncture, mais j’ai toujours apprécié qu’il ait assumé le sien malgré la pression de nos souvenirs d’amitié.

Sa participation active à la vie communautaire et sa bonne humeur permanente ont pu laisser croire à ceux qui le connaissaient de loin que le bonheur l’accompagnait au quotidien. Pourtant il n’en était rien. Le malheur s’est abattu sur lui un jour et ne l’a jamais quitté. À la suite d’une opération qui n’a pas réussi, sa femme Rosie s’est trouvée encore jeune handicapée pour la vie, incapable de s’occuper de soi, de ses très jeunes enfants, de sa maison et même définitivement déféminisée. Il nous arrivait parfois de sortir en familles pour aller chez des amis communs ou chez la sœur ou la cousine de sa femme. Au retour, même s’il fallait faire un détour, nous les suivions jusque chez eux pour aider Tony qui habitait un haut de duplexe. Il devait monter Rosie et ses deux garçons qui dormaient dans l’auto, les mettre au lit chacun son tour puis descendre en chercher un autre. Il devait faire attention car à tout moment il pouvait glisser en transportant l’un ou l’autre. Dans ce pays, même quand ce n’est pas encore l’hiver, c’est déjà l’hiver et quand ce n’est plus l’hiver c’est encore l’hiver. Même si ma femme et moi aidions un peu, c’était après tout sa responsabilité de ramener sa famille à la maison. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre de cette situation. Je ne l’ai jamais entendu accuser le médecin de négligence ou de quoi que ce soit. Je n’ai jamais su ou entendu dire qu’il a humilié Rosie en s’affichant avec une autre femme. Il a porté sa croix jusqu’au moment de sa mort, et je suis persuadé que s’il s’est vu mourir son dernier réflexe a été de se culpabiliser de laisser Rosie dans cet état. Tony a été exemplaire. Il mérite que nous nous souvenions de lui comme d’un homme tel qu’il s’en fait peu de nos jours.

Que sa famille et ses amis reçoivent mes condoléances.

Henri Piquion

19 juin 2021


[1] Robert Macguire dans Bottom up development in Haiti a rapporté le cas d’une école construite par la Banque Mondiale dans une localité où il n’y avait pas d’enfants d’âge scolaire. On parle de la tragédie de l’exil des populations rurales en République dominicaine, et aujourd’hui jusqu’au Brésil et au Chili, sans étudier le phénomène des migrations internes afin d’élaborer des politiques en conséquence, et en ce qui nous concerne ici des politiques globales d’instruction.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.