Lundi 7 juin 2021 ((rezonodwes.com))–
Le romancier hongrois Arthur Koestler eût à dire : « selon ce que je connais de l’histoire, je vois que l’humanité ne saurait se passer de boucs émissaires. Je crois qu’ils ont été de tout temps une institution indispensable. »
En effet, la recherche du bouc émissaire a toujours été une stratégie politicienne sordide dont ne se sont pas privés au cours de l’histoire les despotes aguerris, les apprentis dictateurs mais aussi des dirigeants des régimes dits démocratiques, des responsables de services publics, non gouvernementaux et privés. En Haïti, c’est un procédé fallacieux dont raffolent nos gouvernants irresponsables pour camoufler, souvent sans tact, leur médiocrité crasse et leur désintérêt atonique à gérer la chose publique avec tout le sérieux que cela demande.
Au cours de ces dernières années du règne pénible et exténuant de PHTK dans le pays, ce stratagème de désignation d’un bouc émissaire, quoiqu’utilisé avec de grosses ficelles, a été institué en principe de gouvernance. Quand ce n’est pas le « groupe de Bourdon », c’est le « groupe Blackout » – en référence à certains acteurs du secteur des affaires – qui est pointé du doigt par la présidence et consorts pour essayer d’excuser leur échec au pouvoir.
Mais, il faut dire aussi que les barons de ce régime ont tellement inféodé et politisé plusieurs institutions régaliennes qu’ils y ont injecté ce venin de l’irresponsabilité et de la dérobade. Parmi ces institutions, l’une des plus affectées par cette gangrène est la Police Nationale d’Haïti (PNH), ce vieux carrosse en panne dans tous ses compartiments et qui cumule des crises gravissimes menaçant même son existence.
Faux-fuyants sur la question des massacres et du kidnapping
On est presqu’unanime au sein de la société à constater que la PNH a montré, ces dernières années, son incapacité totale à se colleter à la crise sécuritaire actuelle marquée notamment par la perpétration de massacres à répétition dans des quartiers populaires et des centaines de kidnapping par mois à la capitale et dans ses environs.
Qui pis est, l’institution est sapée depuis plus de deux ans par des convulsions internes nées de l’expression énergique voire violente par certains agents de revendications en matière principalement de conditions de travail. De tels ébranlements dans une entité chargée quasiment seule de garantir la sécurité du pays seraient de l’ordre du normal ou du compréhensible si le leadership de celle-ci n’avaient pas fait une gestion complètement chaotique, irréfléchie et politicienne de la situation.
En effet, au lieu de saisir cette débâcle interne et externe à bras-le-corps et de s’attaquer à ses racines avec professionnalisme, les plus hauts gradés de l’institution policière se sont amusés à chercher des faux-fuyants et des prétextes farfelus pour la consommation de l’opinion publique. Sur la question du kidnapping où ils témoignent d’une totale inaptitude à freiner le phénomène, on constate que, pour minimiser la question, les porte-paroles de la PNH accorde une importance démesurée aux supposés auto-kidnappings jusqu’à parfois tenter rendre coupable des victimes.
N’est-ce pas le sort qui a failli être réservé au jeune linguiste et interprète Junior Albert Augusma alias Ti Nèg le 26 février dernier ? A la suite de sa libération (grâce à des tractations nébuleuses), des agents de la Direction centrale de la Police judiciaire ont voulu le garder et le cuisiner après avoir été, pendant des jours (depuis le 20 février 2021), aux mains de ravisseurs bien connus au sud de Port-au-Prince, lui et deux ressortissants dominicains. N’était-ce l’insistance de ces derniers à ne pas quitter l’enceinte de la DCPJ sans leur traducteur, qui sait ce qui aurait pu arriver à Ti Nèg, quelles accusations lui aurait-on accolées ?
Désignation d’un « bannann mi » au lieu de résoudre la crise interne de la PNH
S’agissant de la crise interne qui secoue l’institution policière ayant culminé avec la création du groupement armé, masqué et violent, « Fantom 509 », formé dit-on de policiers en colère, la réaction de la direction générale de l’institution n’est pas différente. Elle cherche des têtes à couper, des boucs émissaires sur qui jeter toute la responsabilité d’un péril profond et complexe.
C’est en suivant cette logique que le directeur Léon Charles et ses collègues de l’aile politisée de la PNH ont fait emprisonner, depuis le 28 mars, l’ancien porte-parole du Syndicat de la Police nationale d’Haïti (SPNH-17), Abelson Gros Nègre et fait peser sur lui des charges très lourdes : « assassinat, tentative d’assassinat, atteinte à a sureté intérieure de l’Etat, destruction de biens publics et privés ».
Cela fait donc plus de deux mois depuis que le syndicaliste est détenu au pénitencier national sur la base d’accusations farfelues fabricotées sans aucune preuve par la police et la justice politiques de PHTK et en violation de plusieurs de ses garanties judiciaires. Dans quel Etat de droit aurait-on mis quelqu’un aux arrêts pour assassinat sans flagrance et sans preuve matérielle pour qu’il soit écroué en prison pendant des mois pour avoir exercé ses droits constitutionnels ?
Car, précisons-le, la seule « faute » tangible qu’a commise Abelson Gros Nègre est d’avoir fait usage dans la presse de sa liberté d’expression pour réclamer un autre droit civil inaliénable : celui de constituer, avec ses frères (et sœurs) d’armes, un syndicat où ils pourraient mieux exprimer leurs revendications pour de meilleures conditions d’existence.
Aujourd’hui, il est navrant de constater que, dans la société, ils sont peu nombreux, parmi les leaders d’opinion et les défenseurs des droits humains, à dénoncer ces agissements de la PNH qui sont contraires aux lois haïtiennes et aux engagements internationaux pris par le pays. M. Gros Nègre n’a rien à faire derrière les barreaux dans la mesure qu’aucune des charges qui pèsent contre lui ne tient la route devant la rigueur et l’exigibilité des évidences voire des indices en matière de poursuite.
Je ne suis pas en train de défendre les actions répréhensibles de Fantom 509. Loin de là ! Mais, d’une part, la participation de M. Gros Nègre dans ces agissements n’est pas du tout avérée. D’autre part, tous les professionnels et connaisseurs en investigation policière et en procédure judiciaire connaissent les démarches stratégiques à entreprendre pour traquer et poursuivre des auteurs de délits et crimes en bande organisée. L’arrestation d’un bouc émissaire ne résoudra nullement toute cette pagaille qui sévit au sein de la PNH, créée et alimentée les frustrations engendrées par la politisation de l’institution et sa mise sous coupe réglée par le régime corrompu PHTK.
H.B.J
Juriste et commentateur politique
PS : Signez ici une pétition qui réclame la libération d’Abelson Gros Nègre : http://chng.it/sKDCmtqtSX

