Par Raphael Dieuphene Isaac.
Mercredi 9 septembre 2020 ((rezonodwes.com))– Quand les mots me manquent, pour exprimer ma colère, mon dégoût, mon désarrois, pour dire l’indicible, pour dire des choses qui dépassent mon intelligence, il ne me reste que les sentiments et parfois même, seulement mes yeux pour pleurer.
Nous sommes le vendredi 28 août 2020 au soir, les réseaux sociaux et notamment Facebook s’enflamment. Une terrible nouvelle vient de tomber: Le bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince vient d’être assassiné de plusieurs balles à bout portant.
Un homicide commis chez lui, à Pellerin 5, une banlieue UP de la capitale haïtienne et de loin, la plus surveillée de la République car nous dit-on, s’y trouverait, la résidence privée du président de la République. L’ncroyable venait de se produire, Maitre Dorval n’est plus, un Mapou vient d’être abattu, une voix libre est rendue soudainement silencieuse.
En effet, depuis ces trente dernières années, la capitale haïtienne est coutumier des assassinats crapuleux ou politiques, à l’instar de l’assassinat des regrettés Jean Dominique, de Marie Christine Jeune ou encore, de Jacques Roche, et pourtant, l’assassinat du bâtonnier, figure politique naissante et intellectuel hors pair, a secoué d’une force inouïe l’intelligentsia haitienne et notamment, les professionnels du droit. Un des leurs venait d’être lâchement assassiné, plus personne ne semble être à l’abri. Le choc est terrible, l’avocature haitienne a pris peur, elle crie justice et à demi-mot, elle crie vengeance.
En réalité, personne n’ignore que les professionnels haïtiens du droit , de par leurs agissements en marge de légalité républicaine, participent de loin comme de près, à l’effondrement de notre système judiciaire.
Ironie de l’histoire, ces mêmes avocats pour l’essentiel, corrompus jusqu’au bout des ongles, capables de soudoyer des magistrats pour libérer des criminelles notoires, capables de faire usage de faux, capables de provoquer des conflits pour s’emparer de lopins de terre de simples citoyens souvent sans défense, se trouvent à manifester pour réclamer justice pour l’un des leurs, tombé sous les balles des tueurs à gages.
Incroyable mais vrai! Des avocats censés nous défendre, censés assurer la bonne marche de l’institution judiciaire se retrouvent à réclamer eux-mêmes justice. Ostensiblement, notre pays persiste à fonctionner à la marge d’une entite étatique digne de ce nom. Nous avons tout d’une République mais, d’une République bananière.
A mon humble avis, mes confrères haïtiens auront tort de croire que les larmes de crocodile, par eux versées, suffiront à rendre justice au bâtonnier.S’il ne faut par principe, jamais rien juger d’une affaire criminelle en cours, il va s’en dire que les autorités publiques haïtiennes, de par leur incompétence, de par leur désinvolture, de par leur médiocrité dans la gestion de la chose publique et notamment, la sécurité des citoyens, sont sans doute aucun, les principaux responsables de ces assassinats à répétition.
Face au laxisme de la justice, face à la politisation croissante de la police nationale, bras droit de la justice, les bandits ont toutes les raisons du monde de se croire au dessus des lois et des principes fondamentaux qui nous gouvernent. A moi et au péril de ma vie, de rappeler aux dirigeants haitiens, que de toutes les obligations qui incombent à l’État, la sécurité des biens et des personnes en est de loin, le plus important. Faute d’assurer la sécurité des citoyens, les dirigeants politiques n’ont plus lieu d’être, qu’ils tirent leur révérence.
S’il y a une chose à retentir dans l’assassinat du bâtonnier, c’est que chaque auxiliaire de justice et en premier lieu les avocats, doivent dans l’exercice de leur profession, se mettre au service d’une bonne administration de la justice et non au service de leurs intérêts mesquins et notamment financiers.
Car, je persiste à croire que si la justice haitienne remplissait les missions qui sont les siennes, si nos juges rendaient justice à qui elle est due, si la loi s’appliquait de maniere erga omnes et ce, qu’elle punisse ou qu’elle procure des avantages, les criminels réfléchiraient à dix fois, avant de commettre une quelconque infraction pénale. Que personne ne l’ignore, la bonne marche de la justice se saurait être l’œuvre exclusive des magistrats sinon, celle de tous les acteurs judiciaires indistinctement.
A n’en pas douter, les professionnels du droit haïtiens ont eux aussi, leur part de responsabilité dans l’effondrement de notre appareil judiciaire, je les appelle à le reconnaître et surtout, à rectifier ipso facto le tir. A défaut de réagir, nous assisterons sous peu à un effondrement pure et simple de notre pays et à ce moment là, les rares survivants n’auront que leurs yeux pour pleurer.
Si aujourd’hui, dans notre intime conviction, nous ne croyons pas une seconde que les auteurs intellectuels de ce crime seront appréhendés, jugés et condamnés, c’est bien par la faute de l’état moribond de notre système judiciaire, inefficace, politisé et gangrené à tous les niveaux par la corruption et le clientélisme. Il revient à chaque maillon de la chaine judiciaire de se remettre en question et ce, afin de donner à la justice ses lettres de noblesse. La justice peut encore élever la grande nation que nous sommes.
Passé le choc de cette tragédie à l’haitienne, le simple citoyen que je suis ne peut, et sous aucun prétexte, s’empêcher d’exprimer toute sa colère face à un acte aussi criminel que barbare. En réalité, il est inconcevable que dans un pays comme le nôtre, les pensées d’un citoyen le mènent à la mort. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, la liberté d’expression n’est plus un droit fondamental dans le pays de Jean Jacques Dessalines. J’appelle au secours !
Du barreau de Paris au barreau du Cameroun, les hommages fusent. Certes, si sa vie durant, le bâtonnier fût, discret on ne peut plus, ces derniers temps, face au chaos politique et social que connaît actuellement notre pays, face aux réformes salutaires qu’il a voulu entreprendre au sein du bâtonnat, il n’hésitait plus à sortir de sa discrétion longuement gardée et volontairement entretenue. Une voix d’une Haïti libre, prospère et indépendante rendue soudainement silencieuse. Mon coeur pleure!
Ma colère après l’assassinat du bâtonnier est sourde mais justifiée. Quand dans notre pays, des gangs armés, en totale complicité avec des hommes politiques se croient au dessus des lois de la République, qaund dans notre pays, les auteurs intellectuels des crimes politiques ne sont jamais inquiétés, quand dans notre pays, certains financent allègrement des groupuscules qui sèment le deuil au sein de la population, j’ai finalement tendance à croire que nous basculons petit à petit dans une anarchie qui ne dit pas son nom.
L’assassinat du bâtonnier est un scandale et j’appelle la justice pénale haitienne à agir avec la plus grande sévérité, tant à l’encontre des assassins qu’à l’encontre des auteurs intellectuels éventuels.
Raphael Dieuphene Isaac

