Par Ives Isidor
Mercredi 29 juillet 2020 ((rezonodwes.com))– Nous sommes en 1985. Année de la Jeunesse. En dépit de tout, tout semble aller pour le mieux pour le pouvoir qui organise grâce à l’appui massif du secteur privé un carnaval faste. Les groupes musicaux phares de la diaspora sont invités à la fête. Mais, derrière l’air festif se cache une certaine nervosité, une certaine fébrilité. Comme dans la cale du Titanic, l’eau monte sans que personne (ne) s’en aperçoive. Les jeunes s’interrogent sur l’avenir de leur pays, pays dit des Duvalier.
A partir de juin, les grains de contestation jetés çà et là contre le pouvoir commencent à germer. Le mécontentement gronde. Le mouvement de révolte contre le pouvoir en place prend de l’ampleur. Déjà, les fins analystes peuvent augurer que les jours de Baby Doc sont comptés en dépit des résultats à la soviétique du referendum de juillet 1985 attribuant plus de 99% des votes en faveur de la présidence à vie. Ce referendum organisé par le tout-puissant ministre de l’intérieur et de la défense nationale Roger Lafontant visant à donner une nouvelle légitimité au régime ne décourage aucunement les tenants de la mobilisation qui eux ne visent que le déboulonnage du régime.
Les manifestations initiées notamment aux Gonaïves, au Cap-Haïtien et à Petit-Goâve semblent faire boule de neige. Comme une trainée de poudre, plusieurs villes de province se rangent du côté de la mobilisation et manifestent ouvertement leurs hostilités à l’égard du régime en place. Le slogan est net : Nou pral teke mab la. Le replâtrage du cabinet ministériel en septembre 1985 n’entame en rien l’ardeur de la révolte qui se dresse vent debout contre le pouvoir. La mise en place d’un cabinet ministériel minceur en début de novembre 1985 n’atténue nullement la fièvre du mécontentement. La révolte semble embraser les provinces les unes après les autres comme un effet de domino. Une véritable cascade de protestation et de contestation. Fin novembre, le pouvoir réagit brutalement avec l’assassinat des écoliers Gonaïviens Jean Robert Cius, Daniel Israël et Makenson Michel.
A ce point, le mécontentement contre la dictature et la dynastie des Duvalier semble atteindre son paroxysme, désormais un point de non-retour. Comme dans une avalanche, les eaux de la contestation fissurent les digues sur lesquelles repose le pouvoir. Et le dernier remaniement ministériel de fin décembre 1985 n’arrange rien ; la situation devient de plus en plus corsée. Le baromètre de la contestation est si haut dans les provinces que l’hebdomadaire le Petit Samedi Soir a dû sortir à la une et en grande manchette ‘’Provinces en Rébellion’’.
Pour étouffer les brasiers et les poches insurrectionnels, le pouvoir ordonne la fermeture des écoles et des universités. En chute libre, le pouvoir ordonne in extremis la fermeture des stations d’information indépendantes à savoir Radio Soleil et Radio Lumière. L’état de siège est décrété sur toute l’étendue du territoire.
C’est dans cette ambiance de contestation générale que des étudiants issus des différentes facultés et écoles supérieures de la capitale haïtienne dont Ernst Bijou, Auguste Daniel, Frantz Alexandre, Ernst Turnier, Joanem Felix, Jean-Marie Sylvain, Sheyla Dupuy, Johnny Joseph et Alphonse Piard Jr, sortent une lettre ouverte à la nation pour exprimer leur soutien sans faille à la présidence à vie et au gouvernement des Duvalier.
Par cette note fulgurante datée du 8 janvier 1986, les étudiants Jean-Marie Sylvain de la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire (FAMV), Johnny Joseph de l’Ecole Normale Supérieure, Ernst Bijou de la Faculté de Droit et des Sciences Economiques, Frantz Alexandre de la Faculté de Médecine et de Pharmacie et les autres sortent un dernier coup de poker pour tenter d’orienter et de fidéliser l’opinion en faveur d’un pouvoir qui va à vau-l’eau. Un véritable coup de communication subliminale pour signifier à qui veut l’entendre que la crème de la jeunesse estudiantine, capable de prendre la relève, s’aligne sur la présidence à vie et en faveur de la pérennisation du système. Le hic est que cette note d’allégeance arrive à un moment où les portes des facultés sont fermées. Et de ce fait, les étudiants signataires ne peuvent prétendre avoir l’aval ou l’autorisation de la communauté des étudiants à travers les facultés et institutions supérieures du pays.
Le 7 février 1986, Jean Claude Duvalier est déchouqué. Il est parti pour l’Hexagone. Le pouvoir est assuré par le Conseil National de Gouvernement (CNG), qui fixe la réouverture des classes pour le 25 février. Mais les classes reprennent effectivement en mars. Jean-Marie Sylvain à deux doigts de sa graduation doit retourner à la Faculté d’Agronomie pour compléter son cycle d’études. Comment va-t-il regarder ses collègues étudiants en face puisqu’ il n’avait ni le mandat, ni l’autorité pour signer en leur nom ? En mars, c’est l’effervescence donc à Damien. Quel sort doit-on réserver à Jean-Marie Sylvain considéré comme un traitre, un usurpateur perfide et dangereux par les étudiants (toutes promotions confondues) ?
La décision est sans appel, Jean-Marie est chassé de la faculté malgré les efforts déployés par Jacques-Edouard Alexis alors doyen de cette faculté pour sauver le finissant de la colère de ses collègues étudiants. A en croire un ancien étudiant, l’argumentaire du doyen à savoir que Jean-Marie Sylvain n’a de référent que le duvaliérisme ne va pas faire pas de poids face aux étudiants qui rétorquent que leur collègue aurait peut-être eu une chance si et seulement si il avait pris le soin de signer pour lui-même et son nom personnel. Prétendre signer pour toute une communauté d’étudiants sans mandat, ni discussion préalable est un péché mortel. Et celui qui commet un tel péché doit en payer le prix, avancent-ils.
Notons que tout le cercle familial ou le cordon ombilical de Jean-Marie Sylvain est foncièrement duvaliériste. Son père Giordani Sylvain, un duvaliériste notoire, fut député de la première circonscription de Hinche de 1979 à 1983. Son oncle Israël Sylvain, dentiste et ami personnel de François Duvalier, est un ancien préfet de l’arrondissement de Port-au-Prince. Son frère Diderot Sylvain fut un cadre supérieur de l’armée haïtienne. L’implication présumée ou avérée de ce dernier dans l’incident de Martissant allait conforter les étudiants de Damiens dans leur décision d’expulsion à l’encontre de Jean-Marie Sylvain. A rappeler que le 19 mars 1986, des troupes sous le commandement du capitaine Diderot Sylvain ont fait feu à Martissant sur une foule protestant contre les mauvais traitements infligés à un chauffeur de camionnette. Au moins cinq personnes notamment des jeunes ont perdu la vie au cours de cet incident. C’est la goutte qui fait déborder le vase. Jean-Marie Sylvain est interdit de fouler le sol de la Faculté. Il est déclaré persona non grata. La décision est irrévocable. Une véritable fatwa.
A la faculté de médecine, les étudiants Frantz Alexandre (Youyou) et Alain Degraff allaient connaitre le même sort. Cependant, on ne sait par quel miracle ou subterfuge ce dernier a été réintégré au temple d’Hippocrate. Il va décrocher son diplôme de docteur en médecine un peu plus tard par rapport à ses camarades de promotion. Plusieurs autres étudiants signataires de la lettre ont le temps de boucler leur cycle d’études. L’exemple le plus patent c’est le cas de Johnny Joseph qui a eu le temps de se recycler et de s’afficher au su et au vu de tout le monde comme présentateur de nouvelles à la télévision nationale d’Haïti (TNH). Il a même le temps avant sa mort de fonder son propre collège à Port-au-Prince.
Entretemps à Damien, lieu par excellence du pluralisme et du sens critique, la pédagogie de la tolérance a fait défaut. Comme Moise au sommet du mont Nébo visualisant la terre promise sans avoir l’opportunité et la joie d’y entrer, Jean-Marie a contemplé depuis la plaine de Damien son diplôme d’agronome sans avoir le temps d’en boucler le cursus. Quelque temps après cette déconvenue, Jean Marie Sylvain part pour New York où il s’éteint quelques années plus tard.
En revisitant cette tranche de leur histoire universitaire, un groupe d’étudiants de la FAMV de la promotion 1982-1986, interrogés dans le cadre de cet article, regrettent de s’en être allés si loin dans leur réaction par rapport à l’un de leurs camarades en dépit de l’ancrage duvaliériste de ce dernier. Même si l’attitude de Jean-Marie Sylvain qui s’est usurpé le droit de signer pour toute communauté sans en avoir le mandat leur reste encore indigeste et incommode, ils pensent que leur réaction était disproportionnée. Ils s’en mordent les doigts.
Un autre groupe cependant reste agrippé à la décision d’expulsion. Ils ont la conscience tranquille. Tout doit être analysé en fonction du contexte historique et politique, soutiennent-ils. Droits dans leurs bottes, ils avancent que leur réaction n’était nullement démesurée mais plutôt pondérée par rapport à la gravité de l’acte posé et aux exigences de l’époque. Ils se campent et se plantent dans leur décision, sans une ombre de variation. Pour eux, c’était une question de vie ou mort et il fallait une décision prophylactique. Les contingences de l’heure exigeaient une telle décision, rapportent-ils.
Qui a tort ou qui a raison? Le premier groupe qui regrette l’action posée ou le second qui ne se renie pas, qui ne se dédie pas, qui persiste et signe ? Au lecteur d’en juger. Quant à Jean-Marie Sylvain, il est difficile de savoir s’il a éprouvé avant sa mort un quelconque remords pour son acte incongru et indécent. En tout cas, il importe de souligner que le cas de Jean Marie Sylvain est symptomatique de notre mode séculier de résolution de conflits ou de gestion des désaccords.
Pour résoudre nos différends et/ou différences, nous avons tendance à privilégier l’approche manichéenne du vainqueur et du vaincu. Nos solutions à nos problèmes par rapport à l’autre se règlent par des comportements clivants et des arrangements mutuellement exclusifs. Sans esprit de dépassement, nous érigeons des haies de protection pour tenir l’autre à une certaine distance.
Dans l’univers des solutions possibles, nous choisissons la plus catégorique, la plus tranchante. Et la formule pour nous est simple: ça passe ou ça casse. C’est le cycle infernal qui a traversé toute notre histoire et notre vie de peuple. Les camps s’affrontent continuellement et la capacité à trouver la balance et le point d’équilibre se loge (toujours) aux abonnés absents. Le vainqueur se réjouit de sa victoire ; et le vaincu déçu de ses déboires attend impatiemment le retournement de la situation pour prendre la revanche. Et cela se fait à tous les niveaux : dans la famille, à l’école, dans l’église, dans la politique et dans la société at large.
Il est grand temps pour nous de nous transcender pour que le vainqueur et le vaincu en dépit de leur différence puissent composer et se mettre ensemble pour travailler au bonheur de la nation. C’est l’heure pour nous de nous réinventer. C’est l’heure pour nous de combiner nos forces pour nous hisser à la hauteur des idéaux de tolérance, d’altérité et de compréhension mutuelle pour aboutir au point d’orgue où la résultante des efforts collectifs est plus grande que la somme des parties individuelles.
Ives Isidor
Juillet 2020


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