Les grandes tares du régime de Jovenel Moise
par Eddy Jackson Alexis
actuel Secrétaire d’État du régime de Jovenel Moïse
Le président Jovenel Moïse, sans attaches réelles à une quelconque strate, voire à un groupe social identifié, n’a ni fanatiques ni partisans.
Jeudi 10 juillet 2020 ((rezonodwes.com))– L’esprit civique politiquement avisé aussi bien que le critique social lucide reconnaissent sans équivoque que l’actuel pouvoir exécutif haïtien accuse cinq déficits majeurs : manque de légitimité politique; absence de cadre théorique de gouvernance publique; absence de stratégies planifiées d’action politique prometteuse, vassalisation de la justice et enfin absence de sens des responsabilités et de transcendance qui font les hommes d’État.
Ajoutez à ces carences, l’héritage comme dauphin, d’une crise institutionnelle aggravante, d’une situation aiguë de marasme économique et de la gangrène inextricable de la corruption. Dans de telles circonstances, seule l’ingéniosité associée au devoir de vérité, aux compétences pointues et à la volonté inébranlable de faire mieux peut faciliter une sortie du gouffre. Hélas… !
• Manque de légitimité politique
Il est vain, ici, de rappeler les contre-performances et les accidents déplorables du dernier marathon électoral ayant conduit à ce pouvoir exécutif, les gravissimes irrégularités, les dénonciations intempestives, le faible taux de participation électorale, qui perturbent encore la conscience collective. C’est à se demander quel est le degré de notabilité et d’honnêteté citoyennes qui nous reste ? Quel est aussi le degré de respect de l’UCREF, institution républicaine avec prérogative de connaitre des crimes à col blanc, des crimes transnationaux……
Le président Jovenel Moïse, sans attaches réelles à une quelconque strate, voire à un groupe social identifié, n’a ni fanatiques ni partisans. Il n’a que des sympathisants conditionnels et/ou opportunistes sortis des trous noirs ou de tournant autour d’une de ces nébuleuses de la politique de chez nous. Et pour preuve, à cette date, malgré le yotambourinage médiatique de la caravane des scandales, aucun témoignage calculé ou spontané n’exprime l’engagement de ces sympathisants vis-à-vis du slogan/projet « Nèg banann nan »; ou ne salue l’opiniâtreté du président à fredonner sans répit ce refrain qui sonne faux: moun, tè a, dlo ak solèy la! Dès lors, la méfiance gagne tous les esprits, même les plus crédules. Et pourtant dans cette société où comme on se plait à le répéter : « tout est à faire ou à refaire », il y a lieu de prendre des mesures réalistes pour le redressement national.
• Absence de cadre théorique de gouvernance publique
Tout plan d’action avec des objectifs clairement définis se doit de s’inscrire dans une pertinence, dans un système avéré. Lequel est arcbouté à une théorie spécifique. En vérité, il n’est pas aisé pour un analyste politique-même de référence-de dégager à travers les discours et actions du pouvoir en place l’école de pensée qui les guide. Si d’aventure on s’enhardissait à évoquer des théories combinatoires ou l’actualisation de réflexions politiques ou philosophiques effacées, mal on aurait à le démontrer dans l’énoncé des politiques publiques de ce gouvernement, notamment en matière de diplomatie et de coopération internationale, de politique intérieure, de politique sociale, de politique culturelle, etc. Ce pouvoir fait flèche de tout bois. Paroles et actes sont aux antipodes. On parle de développement androgène selon la prétendue logique de la caravane. Or, toutes les mesures et les démarches supposées de création d’emplois et de richesses sont ultralibérales. D’aucuns objecteront que sous d’autres cieux des mesures inhérentes à des théories antagoniques, a priori, sont associées pour donner des résultats inouïs. On serait enclin à le leur concéder rien qu’en citant, entre autres, la méthode de Fuko Yama, la Chine de Mao et de Den Xiao Ping, l’aventure helvétique. Mais force est de souligner que dans le triomphe de ces expériences, l’État n’est pas congru et un pacte public/privé définit préalablement les codes de conduite des acteurs, les latitudes des prérogatives de l’État qui s’assume. Y a-t-il chez nous aujourd’hui de telles configurations, de telles initiatives, même au stade embryonnaire ? Le mensonge et la démagogie politique suffisent-ils pour renouveler un État, voire un système moribond ?
Absence de stratégies planifiées d’action politique
Les stratégies supposent des procédés de mise en œuvre du plan d’action, du projet de gouvernance dans la triple logique des objectifs poursuivis, de l’équilibre sociétal, du renforcement de l’état. Dans un état institutionnel fonctionnant à satisfaction, le chef de l’État s’appuie, pour définir ses stratégies, sur l’expérience de l’Administration et sur les capacités/ressources d’adaptation de sa vision au pragmatisme à la real politik. Mais dans un Etat où les institutions sont en dysfonctionnement ou dans la centralisation outrancière, c’est au cabinet particulier et aux conseillers spéciaux de pétrir la pâte pour une recette devant contourner les écueils du délabrement de l’État.
A la sortie de la Deuxième Guerre mondiale et au seuil de la Ve République en France, Charles de Gaulle constatait, non sans amertume, que les pires ennemis d’un chef d’État sont ses collaborateurs, plus soucieux de leurs privilèges que de l’intérêt du collectif. Monsieur Jovenel Moïse peut-il aujourd’hui attester de la sagesse de ses conseillers, venus d’horizons divers, justement en raison de son manque de légitimité et d’attaches sociales. A-t-il déjà comptabilisé le capital des conseils reçus et suivis ? Que de fautes administratives, que d’écarts protocolaires, que de dérives dans la gouvernance, que de scandales à répétition enregistrés en neuf mois de gestion de la République. Ont-ils, ces conseillers, des mobiles inavoués ? Sont-ils enfin dans l’ombre des exécuteurs d’un chronogramme d’assujettissement national ?
Qui pouvait douter, hier encore, après la chute de la dictature et dans l’euphorie populaire que l’incitation à la bidonvilisation du littoral de Port-au-Prince participait d’un vaste complot continu de détruire nos modèles de réussite, nos raisons de fierté, notre prestige de peuple, toujours debout et surtout notre tourisme. Oui, les mesures incohérentes et les stratagèmes pourfendeurs des intérêts du plus grand nombre, indexés dans la loi de finances 2017, les mesures de remobilisation des Forces Armées d’Haïti, la convocation du Parlement à l’extraordinaire pour former au plus vite le Conseil électoral permanent… tout cela, disons nous, autorise les observateurs curieux à questionner cet itinéraire de chaos.
La loi de finances 2017-2018 accélérée dans l’état actuel du capital public/privé, la paupérisation des classes moyennes assurent soit aux lafondistes potentiels, soit aux investisseurs de tout poil, la dépossession agraire du paysan haïtien.
Une balance économique fortement déficitaire, un niveau optimal de corruption, la non-assistance déclarée favorisent-ils aujourd’hui une reconstruction des forces militaires dont le budget de fonctionnement seulement ne peut être que lourd ? A moins qu’il faille tenter un acte stratégique de guerre pour l’application de la charte des Amériques.
Ce qui signifie du coup exaucer trois vœux pieux, celui de la France d’enterrer 1804 sous les déchets de l’histoire, celui des Etats-Unis d’Amérique du Nord de camper un unique Etat sur l’île Quisqueya, et enfin celui de Trujillo de venger les 21 ans de règne de Boyer sur la terre voisine.
Si tant est faut-il pulvériser l’opposition que les vieilles recettes de la Rome Antique de Franco, de Benito Mussolini, de François Duvalier, de Machiavel entre autres refont surface : deal pour être plus à la mode, intimidation, assassinat et en bon Haïtien, la sorcellerie. Mais par la force des choses et de la nature, les géants silencieux finiront par aiguiser la conscience des masses pour le grand coup de balai. Alors on s’en souviendra, Alain Turnier nous avait prévenus.
Instrumentalisation de la justice
Dans le domaine de l’État de droit, le palais national feint d’opérer dans l’ombre. Sa maladresse et son attitude revancharde sont patentes. On instrumentalise un zélé, pour torpiller le droit, sinon le vilipender. Les mêmes vieilles méthodes rétrogrades sortent des tiroirs antidémocratiques délabrés. Des anciens ministres sont persécutés politiquement. L’un d’eux, l’homme à humilier, est sous le coup d’un mandat d’amener du parquet. Une mesure illégale, selon tous les experts, en raison de l’incompétence de cette instance en pareille matière; aucune flagrance n’ayant été actée. Jusqu’ici son supérieur hiérarchique fait mine de n’avoir aucun écho de cette affaire qui, pourtant, défraie la chronique. Et quand la MINUJUSH, avide d’une première affaire rocambolesque à mettre sous la dent, frappera du poing sur la table, ce serviteur incongru, n’ayant pas usé de bon droit, comme bon nombre de ses prédécesseurs, sera renvoyé, illico, au garage du ministère. Sans autre forme de procès.
Il y a deux mois, un leader politique, chef de l’opposition, a été la cible d’une tentative d’arrestation, après une conférence de presse. N’était la vigilance de la population, on ne sait ce qui serait advenu de cet adversaire farouche. En plein jour, à Pétion-Ville, un commando ouvre le feu en vue d’intimider des manifestants. On cherche à préserver les intérêts des possédants, pour éviter ce que de raison dans cette ville déclarée : aire protégée. Le tireur identifié est l’homme du président de la République. Et depuis le flagrant délit, en toute impunité, cet apprenti assassin court toujours dans la ville. Sans aucune pudeur, le parquet répond aux abonnés absents.
Dans notre agir politique comme dans notre imaginaire rabougri, on prend le temps d’habiter un rétroviseur. A la recherche d’émule. A force de se faire l’ombre d’une bulle, avec une opiniâtreté nostalgique, on finira irrémédiablement dans un mur. La politique étant un rapport de force, un jeu d’intelligence et l’addition des stratagèmes, on se demande où sont passés ceux qui devraient être les cerveaux du pouvoir ? Les aiguilleurs ?
Absence de transcendance et la responsabilité
Il est courant d’admettre qu’il faut donner du temps au temps mais dans les bonnes choses pour les bonnes causes. Les fruits ne sont-ils pas les promesses des fleurs ? Notre vaillante paysannerie sait bien qu’une mauvaise éclosion entraîne une recette perdue. Dès lors, il faut repiquer et semer à nouveau. Car ici on est très loin de la parabole de l’ivraie et du bon grain mais plus proche de celui du membre pourri qui risque d’empêcher au corps d’atteindre le salut. Comment soutenir sans blêmir un pouvoir qui :
• S’engage dans une continuité de gaspillage, de gabegie avec une caravane de scandales;
• Protège les dilapidateurs des fonds de PetroCaribe;
• Absout ceux qui détournent les fonds publics, notamment aux ministères des Affaires sociales, de l’Intérieur et des Collectivités territoriales;
• Assassine les témoins gênants ou les accusés potentiellement délateurs;
• Epingle pour la galerie de petits escrocs hors-système;
• Vassalise des institutions d’enquête sur les crimes transnationaux;
• Subventionne une batterie de propagande autour de l’Action gouvernementale alors qu’il est évident que la Montagne a accouché d’une souris.
Ce qu’il faut surtout souligner à l’encre rouge c’est l’arrogance révoltante qu’affiche le pouvoir devant les suggestions des compétences avérées en matière économique et militaire, les recommandations de la société civile, et surtout l’expression des grandes manifestations de l’opposition, rien ne semble infléchir son manichéisme et son entêtement à faire ce qu’il entend. Son cabinet, son service de communication, ses relayeurs privilégiés renouvellent à qui mieux-mieux son discours réprobateur.
Durant la restauration en France, Napoléon III, comme un pharaon, entendait imposer silence à l’Assemblée législative, notamment à l’illustre auteur de » La Légende des siècles « . Mais Hugo, altier rétorqua : » Ce n’est pas Hugo qui insulte Napoléon. Mais Napoléon qui insulte la France. » Pour parodier cette âme sonore au centre de l’Univers: Je vous dis Monsieur le Président que votre attitude et votre orgueil insultent Haïti. Si vous étiez bien imbu de la responsabilité qui vous incombe; si votre ego n’était pas subjugué par l’ivresse des honneurs du pouvoir; s’il y avait dans votre for intérieur une ferme volonté de servir votre pays, en vérité ! vous auriez déjà pris de grandes décisions politiques avant qu’il ne soit trop tard.
• En vous prononçant sur les conclusions du rapport PetroCaribe aux fins de vous disculper et d’œuvrer tangiblement pour la lutte contre la corruption, comme vous le claironner à tout bout de champ;
• En convoquant du moins, un débat national sous n’importe quel vocable, notamment avec les vrais acteurs de l’opposition, les groupes organisés de la société civile autour des thématiques inspirant la refondation de l’État;
• En acceptant de surseoir à certaines de vos mesures qui choquent l’opinion et hypothèquent les intérêts nationaux.
Mais vous avez préféré jouer au sourd avec des airs de paon. Peut-être pour certains il n’est pas trop tard, mais pour le citoyen engagé que je suis, je dis attention ! Car Monsieur le Président de la République vous vous attelez à la mise en œuvre du projet d’anéantissement national. Vu que le système prédateur vieux de deux siècles ne peut, en ces temps du numérique, se renouveler, j’en appelle aux citoyennes et citoyens de cette Haïti profonde de répondre aux appels de la mobilisation pour faire échec à ce projet.
Vive la mobilisation! Vive la liberté et le bien-être !
Eddy-Jackson Alexis
Siloe
18 novembre 2017
Publié par Le Nouvelliste le 24 novembre 2017

