14 octobre 2026
100 gourdes pour 1 dollar : conséquences d’une libéralisation imposée sans stratégie de développement
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100 gourdes pour 1 dollar : conséquences d’une libéralisation imposée sans stratégie de développement

Lundi 13 avril 2020 ((rezonodwes.com))– Ce 9 avril 2020, période où tout le monde est préoccupé par le COVID19, les banques commerciales affichent un taux de change de 100 gourdes pour 1 dollar américain. La monnaie nationale continue sa chute vertigineuse en dépit des différentes dispositions prises par les autorités monétaires.

Ses  interventions se concrétisent  en injectant des millions de dollar ou en agissant sur le taux de réserve obligatoire du système bancaire et/ou sur le taux directeur.  D’après l’économiste Enomy Germain, le taux de change a augmenté de 1180% pour la période octobre 1990 à mars 2020. En fait, les agents économiques perdent leur pouvoir d’achat à un rythme effréné durant ces dernières années.

Quelle(s) est/sont la (les) causes de cette dépréciation ? La question se pose souvent. Les spécialistes  évoquent plusieurs raisons parmi lesquelles nous pouvons citer : la dollarisation partielle de l’économie, financement monétaire, corruption, instabilité politique  et spéculations des banques commerciales. Mais une analyse plus poussée de la question nous permet de comprendre que cette crise de change est la conséquence  du processus de libéralisation rapide et sans contrôle qui a débuté en Haïti dans les années 80. N’ayant pas des institutions efficaces et des infrastructures de base adéquate, notre économie continue de subir les effets néfastes de cette ouverture de marché.

Le fond monétaire international et la banque mondiale imposent des changements radicaux au pays en développement, notamment Haïti. L’objectif est de libéraliser le marché, éliminer les barrières commerciales et réduire le rôle interventionniste de l’Etat à un niveau minimal. Ce  processus ne tient pas compte des faiblesses institutionnelles et infrastructurelles des pays. Globalement, il est orienté par les intérêts des grandes puissances capitalistes.

La mise en application de politique d’ajustement structurel et de libéralisation commerciale s’est traduite par un désengagement de l’Etat  haïtien des marchés agricoles et par la baisse spectaculaire de la protection douanière. Ainsi, les tarifs passèrent pour le riz de 50% à 3%, pour le haricot de 50 à 0%. Ces reformes commerciales favorisaient une croissance rapide des importations alimentaires au détriment de production nationale. Ensuite, l’ouverture rapide du marché a  engendré le démantèlement du système productif, la marginalisation de la paysannerie et la paupérisation des producteurs locaux.

Depuis la libéralisation, l’économie haïtienne s’est dégradée significativement, en particulier le secteur agricole. D’un côté un petit nombre d’homme d’affaire privilégié profite de ces changements en  devenant les grands importateurs. De l’autre côté de lourdes pertes ont été enregistrée dans le monde rural qui provoque un exode massif de la population de zone rurale à cause de la détérioration épouvantable de leur condition de vie. C’est un déclin économique et social. Donc, la pauvreté augmente en Haïti.

Théoriquement, la valeur d’une monnaie dépend, toutes choses étant égale par ailleurs, de la capacité productive du pays. Nos exportations ont chuté significativement depuis la libéralisation du marché ; baisse des entrées de devises étrangères. Par exemple, l’Argentine est un cas concret. Le fond monétaire international lui a octroyé un A+ parce qu’elle était un bon élève de la libéralisation mais depuis plus de 20 ans ce pays est dans un marasme économique coiffé d’une hyperinflation.

La baisse des tarifs douaniers implique automatiquement une baisse de recette de l’Etat. Ainsi, pour faire face au manque de ressource, la banque mondiale octroie des prêts avec des conditionnalités qui déstabilisent le pays et provoque le surendettement. Généralement, les dirigeants ont dû sacrifier des investissements cruciaux pour le bien-être de la population afin d’obéir aux recommandations du FMI. Le système capitaliste s’accentue peu sur la justice sociale, l’équité et l’environnement.

Les accords commerciaux sont déséquilibrés et ne sont pas négociés mais imposés. Certains d’entre eux empêchent l’Etat haïtien de subventionner les industries locales. Les entreprises locales n’ont aucune protection et n’ont pas la capacité pour concurrencer les multinationales. Réduire l’Etat interventionniste au niveau minimal empêche les dirigeants d’investir dans des programmes sociaux nécessaires pour supporter les pauvres. Les institutions de financement internationales limitent les investissements publics dans des secteurs vitaux capables de propulser la croissance économique.

Sans aucun doute, la gourde continuera de chuter avec les mêmes choix de politique en vigueur. Redresser la barre n’est pas facile car l’Etat est lié par les recommandations du fond monétaire international et les accords commerciaux qui l’empêchent de jouer son rôle interventionniste activement. La libéralisation est une condition sine qua non pour recevoir de l’aide.

Bien que les institutions internationales n’admettent pas publiquement cet échec, mais il est évident que cette ouverture de marché ne conduit pas au succès escompté.  Il est important que ce débat continue au sein de nos universités, dans les medias pour sensibiliser les acteurs sur la nécessité de changer la façon de diriger ce pays. Certains accords devraient être analysés et modifiés suivant le cas. Car le bien-être de la population doit être au centre de nos priorités. Enfin, l’état doit être plus actif dans son rôle pour corriger certains aléas du marché, pour créer des institutions efficaces et des infrastructures, combattre la corruption et définir une réglementation pour  la concurrence.

Louidieu SEVERE
Économiste
Louidieu.severe@gmail.com

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